DĠune doublure du ÒSminaireÓ
dĠAlain Badiou
(thtre La Commune, Aubervilliers - 16 janvier 2017)
Franois Nicolas
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En cette journe o le sminaire dĠAlain sĠachve – se parachve, en amicale crmonie, joyeuse et bigarre –, je voudrais rappeler lĠexistence et lĠimportance dĠune sorte de Ç doublure È de ce sminaire, doublure au sens textile du terme puisque lĠample manteau extraverti du sminaire aujourdĠhui dit chez Fayard sĠest trs longtemps doubl dĠune toffe, tourne cette fois vers lĠintrieur : ce second sminaire qui, pendant vingt-deux ans, a port spcifiquement sur la mathmatique et qui sĠest appel Ç le sminaire du samedi È par diffrence dĠavec le sminaire de philosophie proprement dit qui, lui, se tenait le mercredi.
Je saisis cette occasion pour rappeler la contribution prcieuse de Daniel Fischer la transmission du sminaire de philosophie : cĠest grce ses comptes rendus crits des exposs oraux (vritables arrangements – au sens musical du terme – plutt que simples transcriptions) que ces sances ont t rendues accessibles tous ceux qui nĠavaient pas ces soirs-l le loisir dĠtre Parisiens. QuĠen ce jour o son travail touche son terme, Daniel en soit amicalement remerci au nom de tous !
Examinons le contenu du second sminaire – celui dit Ç du samedi È - avant de revenir sur la notion de doublure sous laquelle je propose de le ressaisir.
Pendant vingt-deux ans – trs exactement de lĠautomne 1980 au printemps 2002 -, le sminaire du samedi a minutieusement explor un certain nombre de thories mathmatiques. On peut, rtrospectivement, en dresser la liste suivante [1], selon cette priodisation triennale quĠAlain a privilgie dans lĠexpos public de sa recherche philosophique :
1) Trois ans sur la thorie logique des modles.
2) Deux fois trois ans sur la thorie mathmatique des ensembles :
o dĠabord trois ans sur la thorie des ensembles proprement dite ;
o puis trois annes successivement consacres chacune des trois grandes orientations dans la pense : constructiviste, transcendante et gnrique.
3) Exceptionnellement un an seulement sur la thorie mathmatique des nombres surrels et la thorie philosophique corrlative du Nombre.
4) Deux fois trois ans : dĠabord sur la thorie mathmatique des catgories, puis sur celle des topos.
5) Et enfin six annes sur la thorie philosophique des mondes.
1) Ë lĠautomne 2002, ce sminaire du samedi laissera la place, rue dĠUlm, un sminaire collectif du tout nouveau Centre International dĠtude de la Philosophie Franaise Contemporaine [2].
2) Remarquons que la mathmatique conditionnant le futur ouvrage LĠimmanence des vrits (la thorie mathmatique dite des grands cardinaux) nĠaura pas donn lieu un tel enseignement. Elle a cependant t, en 1987-1988, il y a trente ans donc, au cÏur de lĠexamen de lĠorientation de pense transcendante.
3) Remarquons surtout que, des quatre procdures conditionnantes pour la philosophie (sciences, arts, politiques et amours), les mathmatiques ont t les seules donner lieu un enseignement spcifique dĠAlain Badiou.
4) Notons, cette occasion, que ce travail sur les mathmatiques a valu Alain le seul Prix qui lui ait jamais t dcern pour lĠun de ses trs nombreux ouvrages puisque son livre loge des mathmatiques sĠest vu attribuer lĠanne dernire le prix Tangente – du nom de la revue consacre une didactique grand public des mathmatiques. Il fallait donc des matheux pour invalider lĠadage franchouillard : Ç nul vivant nĠest philosophe en ce pays ÈÉ si ce nĠest le Ç nouveau philosophe È venant immanquablement, chaque automne, promouvoir son Ç Beaujolais nouveau È.
Pourquoi donc ce sminaire du samedi ? Gardons-lui ce nom, pour viter de recourir la diffrence trop connote dĠun Petit et dĠun Grand Sminaires !
Alain Badiou nĠa pas propos de sminaires spcifiques sur les questions politiques – on sait pourtant combien, pour sa philosophie, la procdure politique est conditionnante – et il nĠen a pas non plus organis pour la posie qui joue pourtant un rle tout autant dcisif dans sa pense.
Si Alain nĠa pas eu besoin de lieux spcifiques pour incorporer politique et posie lĠexpos de sa propre philosophie, cĠest dĠabord parce que la convocation de ce qui, dans ces deux penses, conditionnait son travail pouvait aisment sĠintgrer au cours ordinaire de son sminaire.
La pense mathmatique offre bien sr une tout autre rsistance. La matrialit mme de la pense mathmatique imposait donc un mode spcifique dĠexploration et de prsentation.
Mais cette raison nĠest pas la seule : il y a aussi que la mathmatique occupe, dans son travail philosophique, une place singulire que ni la politique ni la posie ne partagent, une place que sa philosophie explicite en dclarant que Ç la mathmatique est lĠontologie È.
Ce faisant, la philosophie dĠAlain Badiou fournit le talisman de la puissance rayonnante des mathmatiques sur toute forme de pense : il est en effet facile de comprendre que toute chose peuplant nĠimporte quel monde ayant pour caractristique minimale dĠtre - tre cette chose - se trouve ipso facto sous la juridiction de la pense mathmatique au titre minimal de cette part dĠtre.
Notons au passage un chiasme significatif : la philosophie dĠAlain commence en se dessaisissant de lĠontologie, traditionnellement assigne la philosophie, pour mieux mettre cette dernire lĠcole des mathmatiques en matire dĠĉtre ; mais sa philosophie va se poursuivre en se ressaisissant cette fois de la logique, contre le tournant logiciste puis langagier du XXĦ sicle qui prnait un arraisonnement positiviste sur la logique.
L aussi, un geste double lĠautre.
JĠai eu la chance de pouvoir suivre ces vingt-deux annes de travail, continment, depuis leur tout dbut : la rentre 1980, Alain, avec lequel je militais politiquement depuis dix ans, mĠavait indiqu quĠil entamait cette recherche et quĠelle tait susceptible de mĠintresser - il ne se trompait pas !
Je ne suivais pas lĠpoque son enseignement de philosophie si bien que, pour moi, le vritable sminaire dĠAlain, cĠest avant tout ce travail le samedi, le sminaire officiel - celui dit chez Fayard - mĠapparaissant plutt constituer, partir du moment o je me suis mis galement le suivre, une sorte de cours de philosophie, mme si, bien sr, ce cours nĠtait nullement scolaire – il sĠagissait l, dirais-je, de leons de philosophie, nourries dĠune lecture minutieuse des textes retenus si bien quĠen coutant ces sances, on apprenait dĠabord Ç lire la philosophie È (et, comme chacun le sait, on ne lit pas de la philosophie comme on lit des mathmatiques ou comme on lit de la musique).
Le sminaire de mathmatiques – celui du samedi donc - tait tout autre : proprement parler, il ne sĠagissait pas l de cours de mathmatiques, mme si les mathmatiques convoques taient examines dans leur moindre dtail, et surtout, surtout, avec cette exigence intransigeante dĠtre saisies dans leur consistance dmonstrative propre – la rgle tait en effet : Ç pas de thorme sans sa dmonstration ! È car cette dmonstration ne constitue pas un attribut subalterne mais cela mme qui donne accs au contenu de pense du thorme en question.
Je crois dĠailleurs quĠil nĠy a gure de prcdent, avant Alain Badiou, que de grands livres de philosophie – ne se rclamant pas dĠune spcialisation pistmologique – accordent attention la dmonstration des noncs mathmatiques quĠils mobilisent [3] : cette formalisation philosophique de la dmonstration mathmatique qui irrigue les diffrents tomes de LĠtre et lĠvnement me semble constituer en soi une vritable cration philosophique [4].
Dans ce sminaire du samedi, il ne sĠagissait pas davantage stricto sensu de cours de philosophie : bien sr, la philosophie tait omniprsente car lĠarticulation immanente entre raison et calcul mathmatiques tait constamment irradie de considrations philosophiques - lĠide mathmatique, telle que la dmonstration avait su la conduire et lĠencapsuler dans la forme ramasse de lĠnonc-thorme, rapparaissait, grce la philosophie, tel un phare pour la pense en gnral.
Mais, dans ce sminaire, il sĠagissait surtout dĠexaminer ce qui de la mathmatique contemporaine tait susceptible de conditionner la pense philosophique quĠAlain tait prcisment en train dĠlaborer devant nous. Et cĠtait un privilge de pouvoir ainsi suivre la constitution progressive de cette philosophie de son intrieur mme et du point prcis de son conditionnement ontologique.
Le sminaire du samedi oprait donc dans un intervalle entre les penses : entre pense mathmatique et pense philosophique.
Intervalle entre penses cratrices, bien sr : la recherche portait sur lĠactivit de cration mathmatique, sur les questions poses, leurs enjeux, les manires de les mettre au travail, les rponses envisages, les orientations alternatives en matire de dmonstration (dmonstration constructive ou par lĠabsurde ?), les diffrentes conscutions pas pas des prmisses leurs consquences rigoureuses ; et, corrlativement, travail de cration philosophique : cration de concepts, dĠautant plus subtile quĠelle se menait ici lĠabri de vieux mots, rids par deux millnaires dĠusages divers et contrasts : les mots de vrit, tre, sujet, vnement, ternit, monde, etc.
Les sances du samedi constituaient donc des moments de travail entre mathmatiques et philosophie. Les suivre, cĠtait pouser leur mouvement de pense si bien que participer ce singulier laboratoire, cĠtait aussi bien apprendre penser par soi-mme dans lĠintervalle ainsi distendu entre mathmatiques et philosophie.
Je propose dĠappeler cet intervalle le lieu dĠune intellectualit : une intellectualit se constituerait ainsi entre deux ordres diffrents de pense quĠelle sĠattache contemporaniser selon son fil conducteur, son leitmotiv propre.
En ce sens, le sminaire du samedi doublait la philosophie expose le mercredi dĠune intellectualit philosophique venant garnir lĠintrieur du vtement philosophique dĠune souple toffe intellectuelle.
Et ce faisant, ce travail faisait geste, pour les co-oprateurs du sminaire, vers de tout autres types dĠintellectualits : politiques, artistiques ou amoureuses – Jean Cavaills ne posait-il pas [5] que comprendre, cĠest attraper un geste de pense en sorte de pouvoir le continuer ?
JĠaime caractriser ce lieu de lĠintellectualit en posant quĠil sĠtablit de prfrence Ç la lumire des mathmatiques et lĠombre de la philosophie È - et tel fut bien, pour moi, le berceau de ma propre intellectualit musicale.
Deux remarques sur cette catgorie dĠintellectualit que nous avions dj collectivement mise en Ïuvre dans la politique des annes 70, comme intellectualit partage entre tous les militants.
– LĠintellectualit double la pense, non pas exactement comme pense de cette pense (en politique comme en musique, la pense de la pense est immanente la pense elle-mme) mais comme une rflexivit que je dirais extime (en musique par exemple, lĠintellectualit est lĠaffaire du musicien, quand la pense, comme la pense de cette pense, reste affaire musicale, immanente aux Ïuvres).
– LĠintellectualit compose une contemporanit de la pense quĠelle double, contemporanit avec dĠautres modes de pense sous cette modalit spcifique qui consiste dcider dĠun moment prsent - il nĠest cet gard de prsent vritable que doubl dĠune esprance cĠest--dire nourri dĠun pari sur des affluents souterrains, hic et nunc lĠÏuvre mais pour le moment inapparents.
En ce sens lĠintellectualit sĠavre un art de la doublure - le mot doublure nĠest-il pas dĠailleurs dĠusage plus large que rfr son contexte vestimentaire : ne parle-t-on pas de doublure au thtre, et au cinma, mais galement en musique (on y double une note ou un motif, lĠunisson ou lĠoctave, pour rehausser sa prsence, pour amplifier son cho) ?
Ë ce titre, lĠintellectualit est un art dĠenquter sur lĠinfinit immanente dĠun moment prsent quĠon a dcid plutt quĠon nĠen a hrit. Et, pour patiemment se tenir hauteur de ce moment, il faut parier sur son paisseur propre, en particulier sur les courants enfouis qui dĠores et dj le travaillent du dedans. Il faut pour cela une intelligence stratgique de lĠinfiniment profus, un entendement gologique du sous-sol qui vienne doubler lĠexploration de plein air.
Si lĠon appelle art de sourcier cette intelligence des ressources inapparentes dont dispose toute situation, il me faut remercier lĠami philosophe de nous avoir donn lĠoccasion de partager, pendant vingt-deux annes, son arpentage de la terre mathmatique avec sa baguette philosophique de sourcier !
Je suis sr que le petit nombre de ceux qui, comme moi, ont eu cette chance partageront ma reconnaissance – curieusement, nous ne sommes rests jusquĠau bout (jusquĠ lĠt 2002) quĠun petit nombre suivre cette recherche, le gonflement progressif des effectifs dans le sminaire grand public du mercredi nĠayant pas eu dĠeffets notables sur la participation ce lieu plus retir.
CĠest donc au nom de tous les cooprants du Ç petit sminaire du samedi È que je voudrais aujourdĠhui remercier Alain pour nous avoir ainsi gnreusement montr, par lĠexemple persvrant, ce quĠintellectualit cratrice de prsent veut dire et, ce faisant, pour nous avoir transmis, par effet de contagion (ou, mieux dit, de raisonance), le dsir dĠen faire autant, chacun par et pour soi-mme, le dsir – comme le suggrait Cavaills – de prolonger plus globalement les victoires de pense dj localement inscrites par ce sminaire.
Merci, cher Alain, dĠavoir doubl ton regard dĠaigle (lĠÏil qui sĠlve au-dessus de la situation pour dceler, en planant, le point crucial dĠintervention sur lequel fondre dĠun coup dĠaile) dĠune coute de sourcier (lĠoreille colle au sol qui ausculte les ondes sismographiques pour dceler la ligne de faille o creuser au plus droit vers le filon souterrain) !
Merci donc, trs cher Alain, pour ces victoires dans la pense qui encouragent tout un chacun dans une esprance qui ne trompe pas !
Merci.
Sminaire dit Ç du samedi È : 1980-2002 (22 annes)
www.entretemps.asso.fr/Badiou/seminaire.htm
1980-1983 - Thorie logique des modles (intitul : Logique et rationalit subjective)
1983-1989 - Thorie mathmatique des ensembles
1983-1986 – Thorie des ensembles proprement dite
1986-1989 – Les trois orientations dans la pense
1986-1987 – LĠorientation constructiviste
1987-1988 – LĠorientation transcendante
1988-1989 – LĠorientation gnrique
1989-1990 - Thorie mathmatique des nombres surrels, thorie philosophique du Nombre
1990-1996 - Thorie mathmatique des catgories et des topos
1990-1993 – Thorie des catgories proprement dite
1993-1996 – Thorie des topos
1994-1995 – Les cinq concepts fondamentaux de lĠonto-logie (la dcision, la vie, la ngation, la diffrence et lĠinfini)
1995-1996 – Topos, ou Logique de lĠonto-logique
1996-2002 – Thorie philosophique des mondes
1996-1997 – Logique et onto-logie
1997-1998 – Mathmatiques du transcendantal
1998-2001 – LĠĉtre-l
1998-1999 – LĠĉtre et lĠapparatre
2001-2002 – QuĠest-ce quĠun objet ?
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