À propos de la présentation de malades

Docteur Lucien Pitti

 

Cet article est destiné au premier numéro de la Revue « Pour La Clinique », en cours de fondation à l’initiative du Docteur Cécile Winter et de sept autres éminents somaticiens. J’y fais le neuvième, ancien somaticien certes, présentement psychiatre, et pour certains, psychanalyste. Ce texte est composé de larges extraits de contributions personnelles au Séminaire Clinique tenu cette dernière année 1998-1999 au CMPE de La Verpillière, Isère, autour du titre général « Psychiatrie et psychanalyse avec des enfants psychotiques en institutions » et de l’idée suivante : « Le réel de l’enfant psychotique en institution fait partage de l’identification du psychiatre d’une part, et du désir du psychanalyste, d’autre part. »

 

À propos de la présentation de malades :

Pour que le discours du fou devienne un enseignement clinique, il y faut un dispositif qui autorise l’hétérogénéité des discours.

                                              

                        Le Docteur Jacques Lacan s’était fait virer de Sainte Anne pour ses présentations cliniques mesurant ainsi l’efficacité de l’amitié confraternelle de son collègue d’internat Henry Ey. Devant l’impossible de l’éducation des psychanalystes, il avait rendu possible le témoignage de patients psychotiques, il avait permis que le réel du délire, de l’angoisse et de la dépersonnalisation enseigne un public de professionnels volontaires. Cette articulation possible entre l’impossible d’éduquer et l’impossible d’analyser a été défaite à Sainte Anne, par l’impossible de gouverner surtout par confraternité, et pire par amitié.

 

                        C’est en repensant à cette illustre expérience conflictuelle que j’ai tenté un bilan personnel des difficultés que j’avais supportées une dizaine d’années durant environ à ne pas vouloir céder sur la clinique psychiatrique dans une institution qui avait un peu comme devise intime que la psychiatrie ce serait très bien s’il n’y avait pas les fous, ce à quoi je répondais évidemment que la psychiatrie ce serait très bien s’il n’y avait pas les psychiatres… Pas ceux-là en tout cas… Pendant dix ans je fus supportable pour les dirigeants de cette institution, malgré séminaires et conférences de psychanalyse, malgré les conflits au cas par cas, au cas de patient par cas de patient, mais plus du tout supporté dès que j’émis le projet de monter une présentation de malades en faisant venir d’éminents psychanalystes, lacaniens évidemment.

 

                        C’est dans une IME où je fus ensuite recruté comme psychiatre avec toutes facilités pour faire venir un premier psychanalyste pour des cures d’enfants psychotiques, puis un deuxième psychanalyste pour le soutien au travail clinique des éducateurs volontaires, et dans un CMPE que j’ai dû organiser avec deux autres collègues psychanalystes, que j’ai pu réaliser les concepts qui m’avaient manqué dans l’institution précédente, concepts qui me permettaient enfin de passer de la guérilla et de la résistance à la réalisation d’un autre possible institutionnel se fixant comme référence centrale le réel des patients psychotiques.

 

                        Voici ces deux concepts : Je pose que la question centrale pour le psychiatre est celle de son identification, et que la question centrale pour le psychanalyste est celle de son désir.

 

                        Conséquence : Un psychanalyste dans une institution doit être protégé, protégé par un psychiatre faisant partie de l’équipe de direction, ou en tout cas chef de service, ou responsable d’unité, dans le service ou l’unité considérée. Cette conséquence requiert deux autres axiomes sur l’identification du psychiatre :

 

                                   1°) Avant d’être un thérapeute un psychiatre est un agent public d’organisation de la santé mentale.

 

                                   2°) Il n’y a pas de psychiatre d’orientation psychanalytique, il peut y avoir des psychiatres qui rendent possible la psychanalyse en institution, car la psychanalyse est un acte avant d’être un discours.

 

                        Il peut donc y avoir des psychiatres qui rendent possible, à ceux qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes la pratique de l’acte analytique avec des patients, enfants ou adultes, névrotiques, pervers ou psychotiques, patients qui sont d’une façon ou d’une autre sous leur responsabilité d’organisateurs de la santé mentale, patients dont le psychiatre devra protéger la démarche singulière contre tout envahissement des idéaux institutionnels et contre toute pratique prescriptive abusive, c’est-à-dire persécutrice.

 

                        J’essayerai d’arrimer la discussion de ces points déjà annoncés sur ce que Lacan entend par le secrétariat d’aliéné, sur l’instant très particulier du nouage du transfert avec un sujet psychotique, et sur ce qui différencie le travail du secrétaire d’aliéné, de celui du psychanalyste d’un côté, et de celui du psychiatre institutionnel de l’autre.

 

                        Je vais introduire des idées empruntées à Jacques Lacan, dans au moins trois textes très précis, que je vous cite d’emblée pour ne pas devoir le faire à chaque fois.

 

                        1°) Première référence, sa thèse de docteur en médecine sur un cas de paranoia d’autopunition, le Cas Aimée,

 

                        2°) deuxième texte : sa « Lettre aux psychiatres »,

 

                        3°) enfin son livre sur « La Psychiatrie Anglaise après la guerre ».

 

 

                        J’ai retenu de l’exposé de Jean-Christophe GASTON, psychanalyste, au cours du séminaire de 1998-1999, ce moment initial où il rencontre Adèle, baisse les yeux et se met à écrire, inventant ainsi, physiquement, une réponse à l’insoutenable regard halluciné d’Adèle, qui peut dès cet instant supporter la persécution de cette rencontre avec le psychanalyste, et se met à parler, pendant que celui-ci continue d’écrire.

 

                        L’analyste fait avec son angoisse, quand il ne recule pas devant la psychose, quelque chose qui permet au psychotique, au fou, de se servir de lui pour adresser un discours, pour fixer, pour mettre au fixe, quoi ? Un délire, une série de signifiants, hors sens certes, mais pas sans effets de réel, c’est-à-dire pas sans effets sur le corps, parce qu’ils sont constitutifs du sujet lui-même.

 

                        Vous savez combien j’ai été impressionné par ce passage où Jean-Christophe parle de la découverte d’Adèle : au cimetière, sur la tombe d’une tante, de cette inscription d’un prénom, « Marguerite », qui lui fait dire : « une mère, une fleur, une morte… » C’est là que je vous propose de réfléchir cette citation de Lacan : « Le psychotique sonorise le signifiant qu’il voit. » Cette hallucination, cette voix du grand Autre qu’entend Adèle, et qui la persécute, elle peut la produire, elle peut en témoigner auprès de l’analyste, et du coup, s’en emparer -- j’ai un patient qui parle à ce moment-là de « se réapproprier son corps » -- et, c’est toute la question, en faire quelque chose. Je voudrais vous faire saisir ce paradoxe : c’est parce que le psychanalyste ne cherche pas à comprendre, ne cherche aucun sens caché dans toute cette affaire, que le fou peut s’adresser à lui pour faire de son délire quelque chose qui lui appartienne, quelque chose dont il ne soit pas exclu, quelque chose qui lui permette d’exister auprès des autres que nous sommes parce que cela aura eu quelque part, un effet réel, un effet de corps.

 

                        Pas de communication là-dedans, pas de sens, pas de compréhension, mais un effet de structure : le désir de l’analyste s’exprime dans une négation : ne pas reculer devant l’angoisse que provoque sa rencontre avec le fou, il est tout le contraire d’un vouloir, il détourne la persécution que provoquent chez Adèle leurs regards pris en miroir vers un acte d’écriture, une image, quelque chose de visible, mais réel parce qu’inscrit sur la feuille, un réel qui est déplacé. Dans l’hallucination, le réel c’est cette voix qui sonorise réellement dans le corps du fou ce signifiant qu’il voit : tombe, prénom Marguerite, mère, morte… Là, cela devient le discours qu’Adèle adresse à l’analyste, c’est lui, aussi, et pas qu’elle, qui l’entend, et qui là pour l’occasion le fixe sur la feuille.

                       

                        J’ai parlé d’effet de structure, d’effet de réel, c’est la même chose : en place de S-I-R, où le symbolique S violent est vu dans l’imaginaire I et produit l’effet sonore réel R, de la voix du grand Autre dans le corps du sujet, en place de S-I-R qui succède aux S-I-R, et où le sujet psychotique ne peut être qu’objet joui en R, l’intervention de l’analyste produit une écriture de ce réel, que j’indiquerais de « R-é », et donc une scansion tout autre de la pensée, un « R-é-S-I… R-é-S-I… R-é-S-I… R-é-S-I… etc », c’est-à-dire quoi ? Un autre effet de structure. Là où en S-I-R, le fou prend le mot S pour la chose R ressentie dans le corps, l’écriture de R en R-é permet peut-être que le psychotique en analyse, prenne la chose-écrite, pour quoi ? Et bien pour une image I, c’est-à-dire une rencontre contingente, le noyau indispensable de tout lien social.

 

                        Cela veut dire que le psychanalyste et le psychotique c’est une affaire qui dure. Lacan précise : jusqu’à la mort d’un des deux s’il le faut. Il ne s’agit absolument pas d’analyse interminable, il s’agit d’une structure déplacée, décalée, par une rencontre, une contingence. Ce déplacement peut produire un effet réel, une inscription du réel, qui peut parfois, alors, intervenir en début de chaîne, en initialisant le procès de pensée, qui dès lors conditionne les deux termes qui lui succèdent :… (R-é)-S-I… le symbolique S, puis l’imaginaire, I.

 

                        Pourquoi R, dès lors qu’il est inscrit par la petite lettre é, R-é, conditionne S et puis I ?

 

                        Vous voudrez bien vous rapporter aux éditions pirates des séminaires de Lacan intitulés RSI, et aussi Ou pire. Lacan dit simplement que le réel c’est ce qui revient toujours à la même place, aussi bien le soleil, la lune, les astres, que l’envie de manger dès lors qu’elle est satisfaite. Manger quand on a faim calme la faim ? Peut-être, cela permet aussi d’anticiper la faim qu’on aura ensuite, cela ouvre vous le comprenez bien aux arcanes du désir… Certains pourront se fixer sur la satisfaction… d’autres sur le retour de la faim… peu importe, si cela, le réel, l’éprouvé du corps, revient toujours à la même place, et bien cela fait un nœud, un cercle, une révolution… ce qui revient à la même place…

 

                        Le réel R, des trois registres R, S et I, est le seul qui ait cette propriété de revenir toujours à la même place, cette propriété de nouage de lui-même a une caractéristique majeure : c’est aussi une propriété nouante sur les registres qui pourraient lui succéder. Si R est premier il se noue dans tous les cas, mais là premier, il noue S, qui, à son tour noue I.

                       

                        Le nouage de S ça vous fait quoi ? S n’est plus persécuteur au contraire de l’injure, S est imparfait, puisqu’aussi bien quand le bébé est mouillé et qu’il crie parce qu’il ne sait pas ce qu’il a, sa mère arrive et commence peut-être par lui demander s’il veut le biberon et puis corrigera son erreur après câlins et inspection générale… Enfin quand cela ne va pas trop mal. Et bien S noué ça vous fait croire que l’Autre a une bonne raison de se tromper dans un premier temps puisqu’il corrige ensuite. S noué ? C’est quand vous y croyez. À la bonne mère, au bon dieu, ou aux vilains démons. Voilà.

 

                        C’est bien différent de l’effet que cela produit chez le psychotique : lui, il en est certain, il est certain que le grand Autre jouit de son corps, via les rayons du ciel, c’est-à-dire les signifiants selon le président Schreber.

 

                        Et le nouage de I c’est quoi ? Simple, dans le nouage inexplicable de R, puis dans le nouage crédible de S, et bien le nouage de I c’est que vous vous y voyez, enfin vous y voyez votre fantasme originaire sans le savoir.

 

                        Cliniquement, cela donne quoi pour le psychotique, en S-I-R ? L’ordre hurlé au bébé, mais à l’adulte aussi bien, « Tais toi, tu n’es rien ! » C’est S, pas de nouage, pur trait perforant, axe rigide, hurlement de corps qui pénètre le sujet autant par sa bouche que par ses oreilles, sinon plus. Perforation, viol oral, pas de nouage. L’imaginaire I qui suit n’est pas noué. Jacqueline Dhéret était venue nous dire au Séminaire de Bourg en 1993 que le psychotique n’a pas de « point de vue », et « qu’il est vu de toutes parts ». Cliniquement on le vérifie tous les jours, c’est la base structurelle du délire d’influence. L’imaginaire I est vectorialisé, certes, mais dans tous les sens, pas de nouage. En bout de course, seul R se noue tout seul : c’est l’hallucination auditive du « psychotique qui sonorise le signifiant qu’il voit ».

 

                        Lorsque le psychanalyste écrit, il fait le geste attendu du secrétaire, du secrétaire qui est toujours un secrétaire de direction, un secrétaire de celui qui est censé donner les ordres parce qu’il aura d’abord fait la preuve de son savoir. C’est exactement ce que nous a dit le Docteur Jean-Marie FAURE, au cours du séminaire de 1998-1999, de sa relation à DANIEL : il écrit tout ce que DANIEL lui dit. Et ce que DANIEL lui dit est intimement et évidemment fonction de ce que Jean-Marie l’écrit devant lui. Mais Jean-Marie FAURE, psychiatre, lui donne aussi des médicaments, des neuroleptiques, le rencontre quand il est hospitalisé, et surtout surveille attentivement que les éléments de persécution du délire qui visent une personne particulière, particulièrement menacée, restent dans une dimension acceptable pour la sécurité de cette personne.

 

                        Quand cela est nécessaire pour la sécurité du patient ou de tiers, le psychiatre a le droit et le devoir de prescrire, pas seulement des médicaments, mais de déclencher et / ou d’approuver et / ou de désapprouver, certificats réglementaires à l’appui, une mesure d’internement maintenant dénommée hospitalisation libre, ou sur demande d’un tiers, ou d’office, par décision administrative, ce qui fut d’ailleurs plusieurs fois le cas de DANIEL, pour conduite en état d’ivresse.

 

                        Jean-Marie FAURE n’a pas fait que cela, il vous a souvent fait rire, en parfait secrétaire d’aliéné, il vous a raconté minutieusement son histoire de fou, et ce rire, cet humour n’était jamais du sarcasme, jamais moqueur. C’était quoi ? Et bien j’en fais une thèse, c’était l’effet sur vos corps que Jean-Marie FAURE sait provoquer, de quoi ? De ce que le sens et la compréhension n’ont rien à voir dans cette affaire, c’est cela le sens de l’humour quand on témoigne d’un secrétariat d’aliéné : on est alors secrétaire d’une production de hors sens dépositaire d’un savoir.

 

                        L’humour solide de Jean-Marie FAURE a aussi permis de refouler un peu quelque chose d’autre : il parlait d’un patient quadragénaire qui lui avait confié l’origine de ses troubles depuis son enfance. Dans le réel cela nous fait refouler quoi ? Et bien que ce soit une affaire de structure qui dure donc toute la vie, refoulement de ce point si fréquent dans les services de psychiatrie infanto-juvéniles, le fantasme de guérison ne fait que précéder l’exclusion : tout dernièrement j’ai rencontré un jeune homme considéré comme psychotique déficitaire dans une institution. Je lui propose de rencontrer l’analyste : il me répond qu’il a déjà rencontré un psychanalyste de l’âge de sept ans jusqu’à l’âge de quatorze ans, et que c’est le psychanalyste qui a décidé d’arrêter la cure parce que c’était fini. Il ne sait pas en dire plus.

 

                        Je vérifie le point auprès de ses parents qui confirment et ajoutent que l’analyste a donné comme explication qu’il ne pouvait rien faire de plus pour faire progresser l’enfant. Ce jeune homme a depuis rencontré un psychanalyste qui pense différemment.

 

                        Quelle que soit la communauté de vue entre Jean-Christophe et Jean-Marie, la position de chacun d’eux était clairement présentée dans sa spécificité, dans les cas rapportés, celle de l’analyste d’une part, celle du psychiatre d’autre part.

 

                        La position du secrétaire d’aliéné est apparemment possible dans les deux cas. Et souhaitable, nous en reparlerons. Mais quelle est donc la nature de cette communauté possible ? Qu’est-ce qui éclaire cette pratique ? Quels en sont les principes communs ?

 

                        Tout d’abord que c’est l’aliéné qui sait. Scandale. C’est l’aliéné, le handicapé moderne qui est reconnu en position de sachant. Son savoir il ne le communique pas, il l’agit. Il l’agit par le négativisme quand il est persécuté, et il se fait persécuter pour se faire placer lui-même en position de victime, de martyr, Lacan emploie ce terme dans son sens premier, de témoin d’une vérité, avec l’issue que cela comporte, le sens principal que nous ayons retenu du terme. Témoin de quoi ? Et bien de l’inconscient. Quel inconscient puisque le sujet psychotique n’y a pas accès justement à l’inconscient, justement, il ne peut pas refouler lui, il n’est pas en R-S-I, il est en S-I-R, quel inconscient, quel refoulement donc ? Et bien celui de ceux qui l’entourent, celui de ceux qui sont, comme on dit, dans la réalité. Le psychotique martyr de l’inconscient, des autres, des R-S-I…

 

                        Ce savoir porte sur quoi ? Sur l’effet du signifiant sur le corps. Cet effet réel n’a rien à voir avec le sens, ni avec la communication. C’est du hors sens. J’ai le souvenir de l’intervention tonitruante d’un psychanalyste très attachant, d’un grand explorateur de la mélancolie, Christian VEREECKEN, de Bruxelles, qui avait accepté mon invitation à venir causer devant un public d’analysants très provinciaux, à Paray le Monial, et qui en préambule de sa conférence avait annoncé au public qu’avant d’aller plus loin, il avait absolument besoin pour la clarté de son exposé d’être convaincu que le dit public allait très rapidement partager son point de vue sur justement le fait que le signifiant, et bien, cela avait un effet sur le corps. D’abord très calme, trop, la voix très douce, trop, il rugit : « Vous êtes des fils de pute !…» Tout doucement, réparateur satisfait, il ajoute : « Vous voyez, c’est ça l’effet du signifiant…». C’est aussi ce que nous racontent les psychotiques, jeunes ou vieux qui confient leur délire, et le coup génial de Christian VEREECKEN, c’est d’avoir interpellé les névrosés de l’assistance.

 

                       

                        LACAN insiste dans sa lettre aux psychiatres ; il dit que tous les psychiatres qui viennent lui demander une analyse pour mieux comprendre leurs patients font fausse route. Il leur préfère celui qui vient lui dire qu’il est angoissé par les patients psychotiques.

 

                        À quoi cela nous sert le signifiant, si ce n’est pas pour communiquer du sens ? Cela sert à mentir sur son désir à un autre qui vous ment effrontément en réponse. Quand cela fonctionne on s’entend bien, on est sociable, on ne se tire pas dessus, c’est le mot de passe, et après c’est l’éternel concours de menterie pour repérer les désirs réciproques.

 

                        Et quand il survient qu’on dise la vérité, que du mensonge il en manque ? Et bien il en manque un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… On se fait sa petite psychose, à l’amour, à la haine, il se passe enfin quelque chose, mais quand ensuite, plus tard, on prétend qu’il est nécessaire de se parler, de communiquer, pire, de se comprendre, alors c’est foutu, et il n’y a pas que LACAN qui le dit.

 

                        Les amoureux se parlent parfois beaucoup dès le début ? Ne cherchez pas ils se parlent toujours beaucoup des autres, et même s’ils croient se parler d’eux, ils se parlent de cet événement tiers qui vient de surgir entre eux et avec lequel ils interprètent le monde entier. Quand ça va ils ne cherchent pas à se comprendre.

 

                        Une autre fois, mais je n’ai pas retrouvé la citation, LACAN aurait répondu à un de ses détracteurs qui défendait la nécessité de la compréhension quelque chose comme « Ne m’en voulez pas de ne pas vous comprendre puisque comprendre c’est prendre pour un con. » Les psychotiques le confirment tous les jours.

 

                        Le secrétariat d’aliéné, et la clinique qui peut s’en déduire, sont les points communs possibles entre la position de l’analyste, et son désir, et celle d’un psychiatre identifié en cela qu’il met le savoir du côté du fou, ce qui n’est pas le cas général en ce moment. Nous dirons donc qu’il y a là une identification forte du psychiatre.

 

                        Cette identification est déterminée par la place à laquelle il se tient quant au sujet de la science.

 

                        On peut résumer la thèse lacanienne sur ce point de façon un peu simpliste, pour attirer l’attention sur les conséquences absolument incalculables de cette affaire.

 

                        Pourquoi cela provoque la ségrégation ? Le sujet de la science, et bien cela généralise la ségrégation, et tout particulièrement la ségrégation qui fait qu’on enferme les fous.

                       

                        Pourquoi c’est le fondement de la clinique psychiatrique, jusqu’avant la dernière guerre mondiale, avec la thèse de Lacan, très précisément, et pourquoi, ensuite, plus rien, cette clinique psychiatrique se décompose ?

 

                        Le sujet de la science, c’est donc Descartes qui le fonde avec le fameux « Cogito ergo sum ». Je pense donc je suis.

 

                        Conséquence immédiate, la science devient indépendante de la subjectivité, est su ce qui peut être reproduit par d’autres, telle une expérience scientifique, la subjectivité de l’expérimentateur étant elle complètement refoulée, tel celui qui appuie sur la pédale qui fait saliver le chien à l’apparition des aliments dans l’expérience de Pavlov. La science, le sujet de la science va se propager librement, au prix de la négation, du refoulement, et du déni de la subjectivité. Ce tournant philosophique va rendre possible le formidable développement scientique que nous connaissons depuis, et va du même pas rendre possible la ségrégation en tout genre, celle des fous, celle des autres, de tous les autres.

 

                        D’où vient cette relation de conséquence entre le sujet de la science et la ségrégation ? Lacan pose ainsi cette relation en démontant la conjonction de façon logique, la conjonction donc du « je pense donc je suis ».

 

                        Logique : toute conjonction, « mais, ou, et, donc, or, ni, car », est exclusive : si la première proposition est vraie, l’autre est fausse, et inversement. Lacan défait la proposition de Descartes en disant : là où je pense, je ne suis pas, là où je suis, je ne pense pas.

 

                        L’effet exclusif de la conjonction est toujours refoulé, du moins chez les névrosés, et le retour pratique du refoulé c’est la ségrégation pour les autres, pour ceux qui ne refoulent pas l’exclusive de la conjonction, qui rendent lisible la dissociation entre leur savoir et leur être. Ceux là, ne pouvant publiquement se réclamer du « Je pense donc je suis » sont supposés ne pas penser et ne pas être, on peut les parquer, on peut pratiquer sur eux toutes sortes de choses.

 

                        Le seul discours de la science n’y suffit pas. Il y faut des prescriptions politiques. Nous verrons que ces prescriptions ne sont pas de même nature selon la politique en jeu, selon la question nationale, selon la situation de guerre ou de paix. C’est ce point que nous essayerons d’aborder à propos de ce que Lacan remarque sur la psychiatrie anglaise après la guerre.

                       

 

                        Les prescriptions politiques et les politiques en jeu ne sont pas sans effet sur l’attitude des psychiatres au regard de la ségrégation des malades mentaux.

 

                        Selon qu’ils se mettent du côté des malades mentaux, selon qu’ils laissent ou ne laissent pas la barrière de la ségrégation passer entre eux et les fous, ou en dehors d’eux et des fous pris ensemble, ils n’auront pas le même rapport à ce qu’ils verront des malades mentaux, ils n’auront pas le même rapport à la clinique, ils se laisseront ou pas enseigner par les fous.

 

                        Pendant la guerre, en Angleterre, la politique d’unité nationale et de mobilisation contre l’Allemagne, produit une mobilisation des psychiatres et un mouvement de développement de la clinique axé sur un objectif précis : remettre au plus vite chacun à son poste dans l’effort de guerre, de production, et de protection des gens sous les bombardements. Il en résulte au sortir de la guerre, une clinique renouvelée, ouverte sur la psychanalyse et les psychothérapies.

 

                        En France, en pleine guerre, les psychiatres de Saint Alban ont mis les fous dans les fermes, au cul des vaches comme disait Tosquelles, ils les ont sauvés de la famine, voire des rafles, ils ont inventé la psychiatrie institutionnelle de l’après guerre.

 

                        Au Vinatier, les psychiatres n’ont pas pu empêcher les 4 000 morts de faim dont parle le Docteur Max LAFFONT dans son livre. Après guerre, en matière de clinique, ils ont fait parler d’eux pour classifier les neuroleptiques entre incisifs et sédatifs, pour séparer les schizophrénies entre celles qui réagissent aux antidépresseurs et celles qui en sont aggravées. Aujourd’hui ils s’efforcent de tout évaluer, depuis la durée admissible d’hospitalisation pour une bouffée délirante, jusqu’à l’évaluation des résultats des psychothérapies. La clinique des symptômes est remplacée par un répertoire des états, des états d’humeur, des états de conscience, des états délirants, des états comportementaux. Au moins là on est sûr que ce n’est pas le fou qui sait, on est un peu moins sûr de pouvoir tout rentrer sur ordinateur mais on ne désespère pas d’y parvenir.

 

                        Bientôt l’enseignement de la psychiatrie consistera en un enseignement des critères d’accréditation des psychiatres et des institutions psychiatriques. On y est. Une certaine politique énonce que les autistes ne sont plus des malades mentaux mais des handicapés, qu’il faut rééduquer, c’est-à-dire persécuter de façon scientifique et programmée. Les subventions ont suivi, et les découvertes d’autistes multipliées par l’effet de cette manne ministérielle. Attention, si vous rétablissez un diagnostic de psychose infantile, vous allez tout simplement enlever le pain de la bouche des bénéficiaires des subventions, vous allez vous faire des ennemis rancuniers…

 

                        Dans sa lettre aux psychiatres Lacan ne part pas de la situation politique et du rapport des psychiatres à la situation nationale comme en Angleterre pendant et après la guerre. Il part de la position des psychiatres par rapport à la ségrégation produite par le sujet de la science. Il pose une simple question.

 

                        Qu’est-ce que les psychiatres laissent s’installer en barrage entre les fous et eux ?

 

                        Lacan est très cru, très direct : les patrons peuvent facilement mettre leurs subordonnés entre les fous et eux, chaque supérieur peut se protéger derrière son inférieur. Et les inférieurs ? Ceux qui sont obligés de les recevoir directement ces fous, comment peuvent-ils se protéger de l’angoisse qu’ils peuvent en ressentir : et bien ils essayent de les comprendre, de trouver des raisons pratiques, familiales, sociales… Ils agissent aussi en fonctionnaires de la ségrégation, vérifiant méticuleusement la sectorisation de l’adresse, la validité des prises en charges, la garantie d’une solution d’hébergement à la sortie dès avant l’admission, toutes choses dont nous sommes malheureusement familiers au quotidien, surtout pour celles et ceux qui sont parfois confrontés aux difficultés d’hospitalisation des adolescents en situation d’urgence psychiatrique.

 

                        Les psychiatres qui se protègent des fous, le font surtout en leur refusant le savoir sur l’effet du signifiant, sur la logique du signifiant. De là que l’enseignement de la clinique psychanalytique est aujourd’hui un enjeu central pour l’avenir de la clinique psychiatrique elle-même.

 

                        Le sujet de la science permet tout à fait de refuser la découverte freudienne, l’événement qu’est la découverte et la nomination de l’inconscient, mais cela provoque en retour un appauvrissement scientifique, une dérive de la clinique psychiatrique, nous l’avons dit, qui abandonne l’enseignement des symptômes pour un enseignement des états, c’est-à-dire une aggravation de la ségrégation, c’est-à-dire de la mise de côté de la position subjective.

 

                        Là où il y a symptôme, il y a obligatoirement sujet. Là où on parle d’états psychiques, il ne peut y avoir que des objets neuronaux, et des effets comportementaux des nouvelles molécules médicamenteuses, il n’y a plus d’individus…

 

                        La découverte freudienne de l’inconscient dénoue le propos cartésien, elle ne l’annule pas, elle le subvertit, elle le prolonge.

 

                        La psychanalyse dit Lacan, est fille de la science : à la suite du « je pense donc je suis », l’inconscient freudien permet d’écrire « là où je pense, je ne suis pas, là où je suis, je ne pense pas », c’est ce qui nous autorise, c’est ce qui autorise chacun, qui le décide, à déclarer que néanmoins ça pense, d’une part, ça est d’autre part, et donc tenir derechef que si ça pense, ça peut, ça doit enseigner, et que si ça est, ça ne doit pas être nié et parqué et rejeté.

 

                        La psychanalyse rétablit le subjectif, la pensée, et parce qu’elle fait cela, elle prend acte de l’être.

 

                        1°) Prendre acte de la pensée, et déclarer où, en tant que psychiatre j’en suis enseigné,

 

                        2°) Prendre acte de l’être, et déclarer où, en tant que psychiatre de service public j’estime que cet être est en danger et doit donc être protégé.

 

                        Ces deux gestes sont inséparables d’une prescription singulière, d’une déclaration également singulière, toujours au regard des autorités administratives de tout niveau et de toute nature, dès lors qu’un psychotique nous est confié.

 

                        J’y retrouve exactement ce que Mallarmé appelle l’action restreinte, c’est-à-dire ce rapport possible à l’impossible, au réel, à partir de ce point, choisi minutieusement, qu’on peut tout à fait décider de ne pas céder, puisque nous avons à notre disposition l’enseignement reçu du psychotique pour en convaincre l’autorité administrative à condition que nous désignons très précisément les points où l’être du sujet psychotique est à protéger parce qu’en danger.

 

                         La nature prescriptive immanente de la clinique, de toute clinique réelle d’ailleurs, ici pour ce qui nous concerne la clinique psychiatrique, d’une part, et la clinique psychanalytique, d’autre part, entraîne pour ce qui me concerne une conséquence majeure, ma réticence à utiliser encore le concept d’éthique, pour tout dire mon choix qui est de l’abandonner, entièrement d’accord sur ce point avec mon amie Cécile WINTER.

 

                        La prescription, parce qu’elle est issue d’une vision de la situation particulière, ici, le témoignage d’un patient psychotique, toujours particulier, cette vision de la situation particulière qu’énonce un témoignage, cette séquence clinique, dès lors que vous acceptez de la voir d’abord, de la déclarer en tant que c’est ce que vous avez vu, entendu, et bien cela prescrit, de façon immanente, intrinsèque, de faire ceci ou cela, ou aussi bien de se taire, de continuer à écouter, mais cela prescrit. Voir, entendre, déclarer ce qu’on a vu, entendu, implique une prescription donnée.

 

                        Pas d’éthique dans l’immanence de la prescription, la seule décision est de voir, d’entendre, ou de ne pas voir, de ne pas entendre. Il ne s’agit pas d’être courageux, il s’agit de ne pas être lâche, ou, comme le dit Lacan, à propos du psychanalyste, il s’agit de « ne pas reculer devant la psychose », il ne s’agit pas d’avancer.

 

                        Ce qui introduit la question suivante : quelle prescription est compatible avec le vu, l’entendu, d’un délire de persécution ? Quelle est la prescription qui ne va pas aggraver la persécution ? En existe-t-il une ?

 

                        Je dis que cette prescription existe, et qu’elle comporte toujours une soustraction à la toute puissance de la prescription elle-même. À cet enfant qui le matin même, a refusé, in extremis, entre un grand désir, et son contraire négativiste, d’aller à son rendez-vous en ville chez le psychanalyste, et qui vient par deux fois de cogner la tête d’un autre enfant contre le radiateur, et qui ne peut rien en dire, hébété, si ce n’est que l’autre enfant l’a traité de « fils de… », qui répète ce type d’acte extrêmement violent, sans aucun signe annonciateur, qui connaît son hébétude, son incapacité à penser quoi que ce soit dans les suites de ces actes, il peut être dit qu’on ne peut pas l’abandonner lui et les autres enfants à ce risque-là, qu’on ne peut pas, qu’on n’a pas pu, se dispenser de lui faire prendre un traitement neuroleptique, mais que là cela ne suffit pas, qu’il faut le protéger contre lui-même, et que surtout on n’a pas le droit de faire autrement, qu’il faut l’hospitaliser en pédiatrie, sous le couvert d’un psychiatre hospitalier, et qu’on doit en référer au service public qui exerce sur lui l’autorité parentale. Enfin, on l’assure qu’il garde sa place dans l’institution, qu’on la lui garde. Point capital.

 

                        Je parle de prescription impliquée par la vision, et le récit de la situation, ici les coups, l’hébétude, la dépersonnalisation. Cette implication doit être déclarée par le psychiatre, à l’enfant, à ceux qui en ont la responsabilité. Pas sans conséquence, puisque le service de pédiatrie, en charge de la pédopsychiatrie, refuse cette admission au regard de la dangerosité de l’enfant, et nous demande de trouver une autre solution.

 

                        La prescription devient institutionnelle, d’institution à institution ce qui ne mènerait qu’à un conflit dont l’enfant devient immédiatement le fétiche. Au lieu du « vous devez l’admettre » qui reçoit en retour « vous devez le garder », il est alors répondu au pédiatre hospitalier, « D’accord, j’entends ce que vous dites, mais je ne peux pas faire autrement que d’annoncer, au service de tutelle, que je vous l’adresse, dites leur que vous ne pouvez pas l’accepter, à eux d’inventer une solution pour accueillir cet enfant dans les meilleures conditions de sécurité sous couvert éventuel d’une autorisation de la DASS. » L’argument fort, soustractif, étant que ce n’est pas à l’équipe d’une IME de palier aux carences du service public sur ce département qui ne dispose d’aucun lit d’hospitalisation spécialisée en psychiatrie infanto-juvénile, au prix d’un risque, innassumable, pour l’enfant et ses camarades.

 

                        L’effet réel immédiat est que cela peut être dit à l’enfant : on n’a pas réussi à le faire hospitaliser, ce qui aurait dû être, mais en contrepartie, le service de tutelle invente une solution particulière, sous couvert d’un psychiatre de son choix.

 

                        La prescription opposable à une institution révèle souvent soit une carence de cette institution, soit de la part des responsables de cette institution une volonté de ne pas voir cette carence, ou plus exactement de transformer cette carence en contrainte, contrainte de penser que c’est comme ça, et puisque c’est comme ça, ça ne peut être autrement, et qu’il est absolument inconvenant de penser que cela puisse l’être autrement. Il s’agit alors de ne pas céder sur la prescription impliquée par l’examen, le constat clinique énoncé, non pas d’un point de vue rigide, conflictuel, mais du point qu’un autre possible doit être trouvé : rien n’est comme ça parce que c’est comme ça.

 

                        Le retour à domicile, sous couvert d’un psychiatre trouvé par le service de tutelle, prend alors une tout autre portée, que s’il avait été décidé par nous. Nous aurions dans ce cas lâché la prescription impliquée par la situation clinique de cet enfant, c’est-à-dire lâché cet enfant, nous aurions également lâché la prescription au service public, à l’État, considéré dans telle administration particulière, ici le service hospitalier d’une part, le service de tutelle d’autre part, prescription de s’occuper des gens, ici la possibilité de l’hospitalisation, position universelle localisée à la situation de cet enfant particulier.

 

                        Une position universelle localisée, autrement dit « l’action restreinte », selon Stéphane Mallarmé.

 

                        En forme de conclusion, une proposition géométrique : construire certains tétraèdres.

 

                        Lors de notre première séance du séminaire je vous avais dit qu’il n’y avait pas pour moi de psychiatre à orientation psychanalytique, que l’orientation psychanalytique dont on nous rebat les oreilles n’identifie rien du tout de réel, qu’il y avait seulement ou qu’il n’y avait pas, des psychiatres qui rendaient possibles et continuaient de protéger la pratique par d’autres, par des psychanalystes de quoi ? Et bien de l’acte analytique. Cela, c’est du réel, cela identifie en retour le psychiatre qui le rend possible.

 

                        Aujourd’hui je confronte ces deux morceaux de thèses, et je vous dis qu’ils sont congruents, il y aurait en langage mathématique ensembliste quelques fonctions bi-univoques entre elles. Voici comment je me représente cette congruence : il y a échange de conditions réciproques entre deux fonctionnements triangulaires.

 

                        La base commune, à prendre au sens géométrique strict, de segment commun, AB, de ces deux triangles, c’est l’être du sujet psychotique en un point B, et la pensée, le savoir, la production, de ce même sujet psychotique en A.1 Je dis que si AB tient, que si A et B ne se dissocient pas à l’infini, ou ne se fusionnent pas, en un battement qui décrirait le passage du sujet persécuté au sujet persécuteur, et bien c’est que quelque chose fait tenir AB en tant que AB, ni infini, ni anéanti, ce quelque chose que je placerai en D, cette lettre convient tout à fait, c’est le désir du psychanalyste.

 

                        Ce désir, personne dans l’institution n’en sait rien, pour le coup, et c’est tant mieux, on est en plein imaginaire. Par contre si AB tient un peu en tant que AB cela ne se remarque peut-être pas plus, mais cela a des effets réels sur tout un chacun, il y a de l’ABD, ce qui n’est pas pareil que simplement AB, ça ne va peut-être pas mieux au sens classique du mieux, c’est même peut-être parfois pire, mais en tout cas ce n’est pas pareil : disons que la contradiction entre B et A se perçoit mieux, je veux parler des contradictions entre l’être et le savoir du sujet psychotique.

 

                        Ces contradictions parce qu’elles sont soutenues à l’extérieur proche de l’institution par le désir d’un psychanalyste, en D, deviennent autrement perceptibles dans l’institution, tout simplement parce que le sujet psychotique peut s’en soutenir différemment et que cela a des effets réels.

 

                        En tout cas c’est très précisément là que l’existence de cette triangulation ABD, « ex-time » à l’institution, pour paraphraser l’ex-time de JA MILLER parlant de l’objet petit a, cause du désir inconscient, cette triangulation ABD donc et bien va rendre possible une autre triangulation, dans l’institution celle là, ABC, en plaçant en C la double identification du psychiatre qui décide de se laisser enseigner par le sujet psychotique en A, identification AC donc, et qui prescrit logiquement la survie et la protection de l’être du sujet psychotique en B, identification donc en BC.

 

                        Ces deux segments identificateurs du psychiatre, C en AC d’une part, en BC, d’autre part, ne sont que le retour, mais retour bien hétérogène, de l’identification institutionnelle précédente, CD / DC, qui est que le psychiatre C peut rendre possible et protéger la pratique de la psychanalyse par l’effet en D du désir d’un psychanalyste.

 

                        Autrement dit, très concrètement, il suffit que depuis quatre ans à l’IME Guy Yver de Faverges, Jean Christophe Gaston puisse recevoir régulièrement dix à douze enfants psychotiques, pour que dans la position de psychiatre que j’occupe, je puisse faire voir, faire entendre et faire accepter la clinique de 34 enfants reconnus comme psychotiques, avec des changements institutionnels considérables que cela finit par provoquer, tant dans l’IME au quotidien qu’avec les autorités de tutelles et les autres partenaires institutionnels.

 

                        La reconnaissance de la clinique psychiatrique des psychotiques en institution, et bien je peux vous dire que c’est contagieux, et que la structure de ce virus, vous la connaissez maintenant, ce sont ces deux petits triangles accolés, ABD, ABC, où AB tient parce que D, où C prescrit parce que AC + BC parce que quelque part, pour quelques sujets même seulement, AB tient, et parce C le psychiatre existe aussi en tant que DC existe aussi, DC c’est l’effet indirect du désir de l’analyste qui identifie en retour le psychiatre.

 

                        Je continue mon schéma en E.

 

                        Avec ABD / ABC nous avons un solide tétraèdre extrêmement virulent où le savoir et l’être de sujets psychotiques sont tenus en lien productif par le désir de l’analyste en D, lien productif qui n’est pas sans effet sur l’identification du psychiatre qui peut soutenir une clinique du point du savoir produit par les sujets psychotiques en AC, et assurer un ensemble de prescriptions magistrales, au sens de la maîtrise, de la décision, du discours du maître, en BC au sens plus exactement où le psychiatre peut prescrire aux maîtres institutionnels divers et variés que d’autres possibles sont possibles.

 

                        Alors E, phonème bien convenable, eux, elles aussi bien. E, les pauvres, les persécuteurs qui deviennent quand même un peu persécutés, surtout quand vous la leur compliquez un peu leur petite vie de persécuteurs, alors eux, elles, en grand E, la lettre E ? Et bien pour E, en face vous mettez F, un autre psychanalyste, rien que pour E, FE, point, personne n’en saura rien au dehors, mais vous en E, et bien, si vous vous mettez au travail clinique, à l’analyse de la pratique, que sais-je, à la vision super, la super-vision, et bien si vous voulez bien vous en servir de F, peut être que vous pourrez sortir de la position persécuteur-persécuté, c’est-à-dire de EA dissocié à l’infini de EB, ou au contraire EA complètement confondu avec EB.

 

                        Deuxième tétraèdre, toujours la même base AB, savoir et être du sujet psychotique, où F, le désir d’un autre psychanalyste qui s’applique à interdire le discours universitaire (en FE) pour simplement mettre les E au travail sur ce qu’il est possible d’éviter du sort des persécuteurs persécutés en EA / EB si on trouve comment ne pas aggraver la dislocation ou la fusion de A / B, savoir et être du psychotique… L’effet pacificateur de ce tétraèdre s’écrit EAB parce que (AE + BE) / (FE + EF)…

 

                        Alors voilà que cela devient extrêmement virulent l’ensemble des deux tétraèdres C-AB-D, psychiatre d’enfants psychotiques en cure avec un psychanalyste, et F-AB-E, psychanalyste réservé aux éducateurs des enfants psychotiques dont certains sont suivis en psychanalyse, avec F-D et C, on a un dispositif analyseur institutionnel complètement ouvert, productif et reproductible.

 

                        Quand on a commencé ce séminaire j’avais eu le plaisir de vous annoncer qu’une première triangulation « psychiatre, psychanalyste pour enfants psychotiques, psychanalyste pour le travail clinique des éducateurs volontaires », expérimentée pendant quatre ans à Faverges, triangulation qui venait d’être reproduite dans un autre IME voisin.

 

                        Aujourd’hui je peux ajouter que nous sommes en mesure de repérer l’homogénéité structurelle des deux dispositifs reproduits, et surtout leurs effets identiques d’analyseurs institutionnels dans des institutions pourtant bien différentes, culturellement, historiquement et géographiquement.

 

                        Nous poussons même beaucoup plus loin puisque tout récemment, une troisième équipe, avec la chance pour moi de ne plus y être en place de psychiatre, s’est constituée pour postuler à trois dans une autre institution, et que ce triangle, dès les premiers entretiens

d’embauche, a provoqué rien moins qu’une analyse très complète des caractéristiques principales de la persécution des psychotiques dans cette institution… Là ce n’est pas encore sûr que nous y soyons désirés…

 

                        Je voudrais attirer votre attention sur ce qui fait la solidité de ce dispositif : chacun des trois, du point de son analyse, sait que les deux autres n’ont qu’une seule référence, c’est l’axe AB, savoir et être du sujet psychotique, que c’est cette référence qui est active surtout dans son retour.

 

                        C’est le réel des enfants psychotiques qui conditionne et le psychiatre, et chacun des deux analystes, mais ce réel n’est jamais commun, jamais en partage. Évidence certes s’agissant du réel, mais évidence à rappeler.

 

                        AB vérifie D le désir de l’analyste, A’B’ identifie C le psychiatre, A”B” autorise le psychanalyste au travail clinique F à interdire le discours universitaire, et à apprendre du savoir et de l’être du psychotique ses trouvailles contre la persécution.

 

                        Solidité d’une part, virulence et reproductibilité du dispositif d’autre part, simplement ceci :

 

                        1°) Les enfants en cure mesurent la position d’exception que rend possible le désir du psychanalyste.

 

                        2°) Le psychiatre parle des enfants et de l’institution au psychanalyste qui ne lui dit rien de la cure des enfants, mais précise et demande les conditions de protection de la cure au fur et à mesure.

 

                        3°) Le psychanalyste au travail clinique interdit le discours universitaire et soulage les persécuteurs-persécutés d’un peu de persécution à l’école du savoir et des trouvailles des psychotiques.

 

                        Il déconseille l’utilisation discourcourante de ce travail dans l’institution, il permet ainsi la pratique soustractive en acte au disque our courant institutionnel.

 

                        Il ne parle pas au psychiatre, qui ne lui parle pas non plus, sauf faits graves.

 

                        Entre ces trois-là, il y faut de la confiance expérimentée antérieurement, c’est utile, mais une fois en fonctionnement, il n’y a pas de place, entre eux, de fait, ni pour le discours du maître, ni pour le discours universitaire.

 

                        Il arrive alors que le discours de l’hystérique2 puisse laisser assez souvent la place au discours de l’analyste, et qu’au dehors de ce trio, le maître lui soit saisi de ce qu’il convient de faire pour s’occuper des gens de l’institution et des enfants qui y sont reçus.

 

                        Merci de votre attention.

 

Commentaire à propos d’« À propos de la présentation de malades » de Lucien Pitti

Cécile Winter

 

Le principe du commentaire est de lancer la pierre qui roule, ou de faire voir comme joliment elle roule en la faisant rouler de point de vue en point de vue à la poursuite indéfinie de la notion clinique ; et c’est plaisir de se laisser couler et enseigner de la pensée d’un autre.

 

Lucien part de l’institution !, et même du problème du type installé dans l’institution qui ne sait pas ce qu’il fait là. Le psychiatre, qui avant d’être thérapeute est « un agent public d’organisation de la santé mentale » a un problème d’identification. Le pauvre ! On voit malheureusement cela d’ici, la si commune tête basse du malheureux chef de service, et il est bon de voir inscrit l’impossibilité de gouverner, « surtout par confraternité et pire par amitié », mais que penser de la notion de protection qui vient en bas de la page 2 ? Jeune ou moins jeune docteur recherche tout sauf protecteur…

 

Mais justement : la conséquence est bonne, le développement est magnifique. Ce type, le psychiatre, posé dans son institution, veut être quelqu’un (çà c’est bien sûr l’hypothèse positive nécessaire). Pour çà, il faut

qu’il y ait quelqu’un en la demeure, et ce quelqu’un en l’occurrence ce ne peut être que le fou. Mais pour qu’il soit, le fou, il faut vouloir qu’il soit, et pour vouloir qu’il soit il faut savoir qu’il sait. La forme moderne de l’énoncé « c’est l’aliéné qui sait » est celle de la psychanalyse (mais on doit supposer qu’il y eut auparavant d’autres formulations de cet énoncé, sans quoi il n’y aurait pas eu de clinique psychiatrique antérieure à la psychanalyse, étant bien entendu à la lecture du texte qu’avant encore, antérieurement au discours de la science et donc aussi à la clinique, tout le monde savait que le fou sait, quoi ? Un savoir d’intérêt général quant à l’effet du signifiant sur le corps savoir qu’il paye de sa personne). Après cette parenthèse, il me paraît intéressant de proposer que dans l’axiome de base énoncé par Lucien, le fou sait, dont la particularité est qu’il faut à l’époque du sujet de la science l’énoncer comme axiome, il y a aussi la notion le fou sait quelque chose d’intérêt général, et cette deuxième partie doit aussi être maintenue (le fou témoin de l’inconscient, le fou martyr). Le « pour tous » (le « droit à l’inconscient » pour tous pourrait encore nous mener loin…)

 

Mais pour que soit réellement présent dans la situation l’axiome « c’est l’aliéné qui sait », formulé aujourd’hui par la psychanalyse, il faut qu’il y en ait un, psychanalyste, qui ne soit pas un lâche, soit un qui tienne sur son désir, de rencontrer le fou en l’occurrence. Sur tout cela, et sur la triangulation qui en résulte (du désir, de la scission de l’être et du discours, du vouloir être quelqu’un) le texte de Lucien est vigoureux tout autant que limpide.

 

Le commentaire portera sur la déposition du savoir dans l’histoire. C’est de quoi précisément il s’agit dans la pratique du secrétariat d’aliéné que Lucien mentionne comme commune au psychiatre et au psychanalyste, bien que ne relevant proprement de l’activité régulière ni de l’un ni de l’autre. Pour le psychanalyste, il s’agit de parer à l’angoisse et donc de pouvoir tenir sur son désir de rencontrer le fou. Le psychiatre, lui, est celui qui a besoin du fou, et partant d’attester quelque part que le fou est porteur d’un savoir « déposable ».

On comprend donc que le psychiatre est celui qui est en charge du savoir et doit tenir sur la clinique : en tant que quelque chose restera – un savoir transmissible en lui-même — témoignant de la validité de l’axiome dont la rencontre du fou et du psychanalyste aura été l’expérience réelle. D’où l’intérêt et le rôle de la présentation des malades, qui donne son titre au texte. D’où l’énoncé par Lucien que « l’enseignement de la clinique psychanalytique est aujourd’hui un enjeu central pour l’avenir de la clinique psychiatrique elle-même ». Sinon qu’on aimerait voir éclairée la signification des deux cliniques ici mentionnées. Qu’est-ce que la « clinique psychanalytique » (discours sui le discours dans le discours) qui a besoin on le suppose ici du désir de savoir du psychiatre (dans sa fonction de secrétariat du secrétariat d’aliéné) pour se formaliser ou pour du moins se déposer ? Et la clinique psychiatrique existe-t-elle encore, on le suppose ici et on comprend que son maintien et donc son développement sont tout au centre du dispositif, en tant qu’elle viendra ultimement attester, en distinguant et classant les symptômes, du « savoir qu’ils (les fous) dispensent sur l’effet du signifiant sur le corps ? » La « singularité de la clinique psychiatrique » n’est rien moins, nous dit Lucien, que ce qui va impliquer la prescription qui engagera le devenir physique du fou.

 

À la poursuite de la clinique psychiatrique donc…

 

Deux remarques incidentes pour finir :

-        la première, sur « discours de la science » ? Qu’est-ce que cela veut dire exactement, et quel rapport cela entretient-il, s’il y en a un, avec la science, qui n’est pas un discours ?

 

- la deuxième, supposons qu’il existe, sur le rapport entre clinique et politique. La page portant sur l’immanence de la prescription, en tant qu’issue d’une non-lâcheté (ne pas ne pas voir et entendre, soit ne pas vouloir ne pas vouloir se confronter à une situation), et sur son efficace en tant que prescription, me paraît magistrale. En ce sens là tenir sur la clinique c’est tenir sur les implications d’une existence.