L’EUTHANASIE
Isabelle
Aupérin
La première
référence à l’euthanasie se trouve dans la
deuxième partie du serment d’Hippocrate où la
défense expresse est faite à tout médecin de donner un
poison mortel à qui en fait la demande, ou d’encourager
quelqu’un à prendre un poison mortel. Le terme d’euthanasie
apparaît pour la première fois en 1605 lorsque Francis Bacon
reproche aux médecins de s’intéresser davantage à
l’aspect curatif des traitements en négligeant le soulagement de
la douleur et l’accompagnement du mourant et définit
l’euthanasie qui utiliserait les ressources de la médecine mais
aussi une préparation de l’âme.
Actuellement les possibilités techniques permettent de prolonger la vie et le débat contemporain sur l’euthanasie fait intervenir les médecins, les médias, la législation et les instances religieuses. Quelle que soit notre position il est important d’être clair dans les termes utilisés. En 1999, la définition évolutive de l’euthanasie est une intervention qui consiste à provoquer la mort d’une personne atteinte d’une maladie grave et incurable à sa demande. Le soulagement de la douleur et la cessation ou l’abstention de traitement opérés à la demande du malade lucide ou à partir d’un accord entre l’équipe soignante et les proches, si le malade n’est pas lucide ne sont plus considérés comme des actes d’euthanasie. Le code pénal français révisé en 1993 précise que le fait de donner volontairement la mort à autrui constitue un meurtre et qu’il est puni de la réclusion criminelle à perpétuité lorsqu’il est commis sur une personne dont la vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique, à un état de grossesse, est apparente ou connue de son auteur. Le code de déontologie demande au médecin d’accompagner le mourant jusqu’à ses derniers moments, d’assurer les soins appropriés et de ne pas provoquer délibérément la mort.
On peut se demander pourquoi alors que l’euthanasie était interdite, certains pays comme la Hollande ont dépénalisé cet acte et pourquoi régulièrement un débat sur l’euthanasie apparaît dans les médias ?
Cette question doit être abordée en tenant compte de la dimension individuelle de la mort mais aussi de sa dimension sociale ? L’argumentation des partisans de l’euthanasie est basée sur le respect de l’autonomie, l’absence de soulagement de certaines douleurs, la pratique secrète de l’euthanasie par certains médecins, la nécessaire dépénalisation de la mort assistée dans des conditions juridiquement définies évitant les recherches difficiles des intentions du médecin selon des règles morales discutables.
La médiatisation des débats me semble contribuer à rendre compte de notre incapacité à constater les effets au niveau de la société des enjeux de l’euthanasie. Les émissions proposées sont poignantes, histoires individuelles dramatiques, et ne permettent que des jugements basés sur l’émotion et le sentimentalisme sans véritable réflexion. Il est bien sûr plus facile d’entraîner l’adhésion au « pour » l’euthanasie qu’au « contre » dont les arguments sont moins spectaculaires. Bien qu’en pratique il existe cependant des différences dans les % de personnes approuvant l’euthanasie et le % de personnes souhaitant sa législation.
Quelles pourraient être les conséquences sociales de la légalisation de l’euthanasie, la loi fixant les valeurs et le symbolisme de nos sociétés ? Si l’approche de l’euthanasie est une approche individualiste, respect de l’autonomie personnelle et de l’autodétermination, on peut juger que l’euthanasie peut-être acceptable même si elle passe par l’aide d’un tiers. Mais les conséquences sociales d’un tel choix ne risquent-elles pas d’inciter les « exclus » de la société à demander un acte d’euthanasie et permettre le développement des démissions et des déformations du réel pour échapper à une relation authentique avec l’homme qui souffre ? Notre société sera-t-elle une société humanitaire et civilisée continuant à investir temps et argent dans le perfectionnement de la médecine ?
Le respect de l’euthanasie place le médecin dans la situation paradoxale d’être l’acteur du choix du malade. Comment concilier le respect de la vie et accepter une loi permettant l’euthanasie donc autorisant symboliquement le médecin à devenir le maître de la vie et de la mort. Quelle relation peut persister entre le médecin et le malade, si le malade ne peut plus exprimer ses désirs et ses besoins sans craindre que les choix du médecin lui soient nuisibles ? Autoriser l’euthanasie est peut-être aussi rompre cet acquis de confiance. Le défi de notre civilisation est de ne pas légaliser un acte qui pourrait se substituer à la compétence et à la compassion.
Il faut probablement distinguer les demandes d’euthanasie qui proviennent e personnes en possession de leurs forces et celles émanant de patients gravement malades. Lors de sondages plus ou moins critiquables concernant l’euthanasie, il apparaît souvent que la crainte d’une fin de vie douloureuse est un argument en faveur de l’euthanasie et que celle-ci semble un moyen efficace d’épargner la souffrance. La disparition de l’autonomie est ressentie comme une déchéance et justifie aussi la demande d’euthanasie. Une autre raison valorisant l’euthanasie est le libre choix de l’heure de sa mort, ceci s’inscrivant dans une volonté de maîtrise totale de sa propre vie.
Confronté à la réalité d’une maladie grave, le regard se modifie et le patient qui affirmait vouloir devancer la mort peut changer d’avis, ou garder cette demande comme une porte de sortie permettant de dépasser certaines peurs.
Certaines demandes de mort proviennent d’une grande souffrance physique ou psychique : douleur physique mal soulagée, angoisse, solitude, fuite des proches et des soignants, perte de la valeur personnelle. Quel est fondamentalement le sens de la demande de mort ? Doutes sur soi, appel désespéré, acte suprême de liberté ? « Je pense que la souffrance, c’est l’enfermement même, la condamnation à soi-même. Et pourtant dans la souffrance, il y a un cri, une plainte. Le médecin est celui qui entend ces plaintes. Par conséquent, dans ce secours à l’autre, à ce premier appel à l’autre, la première réponse est peut-être une réponse de médecin ». E. Levinas.
Beaucoup de demandes d’euthanasie ne sont pas prises en compte alors qu’elles appellent une réponse, que cette réponse aille dans un sens ou dans l’autre.
Faut-il reformuler prudemment au patient ce que l’on vient d’entendre de ses difficultés et de ses désirs même si notre connaissance de l’autre reste parcellaire, fragmentée et incomplète ? Expliquer clairement sa position sur l’euthanasie mais aussi sur la suite à donner aux traitements ? Associer l’équipe médicale à cet accompagnement ? Certainement oui. Écouter ce patient qui demande la mort, sans se soustraire à cette demande, parfois violente, intolérable et douloureuse. Et essayer d’apporter quelques réponses sur des faits où nous pouvons agir : douleur, dyspnée, refus d’investigations ou de traitements contraignants, refus de tout traitement, nouvelle orientation des soins, changements de lieux de soins, accompagnement de la famille… Accepter la variabilité de certains désirs, le parcours chaotique ou vœu de mort et espoir de vie alternent sans cesse évoluant selon le propre fonctionnement psychique du patient. Cette ambivalence existant dans un réseau relationnel, certains écoutant ce qui touche à la perte, d’autres ce qui est ouvert sur le futur et l’espoir, preuve de la complexité de la personne humaine.
Et pourtant, malgré ses connaissances, ses ressources techniques et thérapeutiques, la médecine ne peut toujours assurer une fin de vie satisfaisante, le soulagement de toutes les douleurs physiques ou psychiques des êtres humains et ne peut parfois que constater ses limites et l’absence de sens de certaines fins de vie. Les doutes et les questions ces fois-là sont tragiques. Parfois face à cet excès de souffrance, cet intolérable dépourvu de sens, pourquoi ne pas devancer la mort ?
Faut-il raisonner en termes de bien ou de mal, et d’actes accordés au sens de la vie et de la mort que l’on s’est fixé ? L’aide du médecin pour cette mort volontaire est-elle une action moins sensée que prolonger une vie dépourvue de sens pour la personne qui la subit ? Faut-il sauver la vie pour son caractère sacré, en fonction de critères philosophiques, médicaux, religieux ou sociaux ?
Quel souci moral pour la personne face à soi permettra de passer au-delà des normes considérant que la vie est un bien alors que celui-là même la considère désormais comme un mal ? Faut-il penser en termes de dignité et accepter que l’indignité d’un état physique et mental puisse être supprimée sans pour autant remettre en cause le reste de l’existence de cette personne. Cette personne ne « porte nullement un jugement sur la vie dans son ensemble et n’entend manifester ni son néant ni la densité existentielle des êtres qui l’entourent ; elle entend seulement tirer les conséquences du fait qu’elle est incapable de continuer à vivre. » Cette personne responsable prend en considération les effets et la portée symbolique de ses actes et ceci ne peut être remis en cause.
Ma réponse ne peut-être qu’ambivalente : dans ma pratique médicale, je ne peux donner une réponse favorable à une demande d’euthanasie, dans ma vie personnelle cette réponse est possible.