Violence et
sports de combat
Séminaire du Relais
Île-de-France
lundi 5 décembre 2011
Jérome Hugot et Brice Lesaunier
Un film : « Dans
les règles de l’art », au cœur du MMA
(Mixed Martials Arts) 1
Discussion 2
L’enjeu des règles 2
La spécificité du MMA 2
La question des images 2
L’enjeu de ces pratiques 2
Le travail sur soi 2
Le rôle de la douleur 3
Qu’appelle-t-on violence ? 3
Et pleins d’autres points… 3
Le "Mixed Martials
Arts" est encore une pratique sportive interdite en France. A l'origine,
les premiers combats visaient à confronter différentes disciplines dans le but
de déterminer quels styles étaient les plus efficaces.
Ce sport, méconnu du grand
public, bien que très encadré et réglementé, est encore associé aux images de
violence qui ont pu être médiatisées lors des premiers tournois, caractérisés
par l'absence de règles.
En s'immergeant dans
l'univers de ces sportifs passionnés qui se battent pour faire reconnaître les
valeurs de leur discipline, Jérome Hugot, Champion du monde de jiu-jitsu
brésilien et le réalisateur Brice Lesaunier nous offrent un nouveau regard sur
ces combattants de l'ombre...
Le film souhaite interroger
les raisons qui ont amené les combattants à se diriger vers cette
discipline. Plusieurs thèmes sont donc ainsi ressortis des entretiens : le
regard que porte la société sur ce sport, la façon dont les pratiquants se
préparent aux combats, le regard que ces derniers peuvent porter sur la violence
du sport, sur leur propre violence. L'importance des partenaires
d'entraînement, de la confiance et du soutien qu'ils peuvent obtenir
d'eux. L'importance des règles, du cadre et de la limite qui permettent de
garantir un sentiment de sécurité lors des combats.
Si la première
partie du film présentée durant le séminaire portait principalement sur
les questions d'ego, de violence et de règles, la seconde partie invite
progressivement le spectateur à découvrir les fragilités que peuvent ressentir
les combattants et les outils que ces derniers mettent en œuvre pour y remédier
(stratégies de combats, technicité, rapidité, souplesse, cardio) Ceci orientant le
film vers un aveu progressif de leur besoin de lutter contre un sentiment
de vulnérabilité.
Le lien vers le teaser
ci-dessous est la première vidéo qui avait été réalisée en amorce du long
métrage. C'est à partir de ce premier entretien que la grille des
entretiens suivant a été réalisée.
La vidéo en cliquant sur ce
lien : http://www.youtube.com/watch?v=wFyiuTTS1Ig
"Dans les
règles de l'art" de Jérome Hugot
et Brice Lesaunier
Réalisation/images :
Brice Lesaunier
Montage : Brice
Lesaunier
Production :
Association Innovaction
La discussion a tourné autour des points suivants.
L’existence de règles semble décisive. Que changent-elles exactement ?
Sont-elles une délimitation permettant de repousser la violence (quand on se discipline pour combattre « dans les règles », on n’est plus dans une situation de violence) ou partagent-elles la violence en deux types : d’un côté une violence déchaînée, sauvage qui est repoussée et de l’autre côté une violence contenue, réglementée, encadrée qui est acceptée et organisée ?
Ont-elles une fonction visant essentiellement l’autre (lui éviter de graves blessures, assurer l’égalité des chances dans le combat) ou plutôt visant à ce que chacun s’autodiscipline et travaille donc avant tout sur lui-même plutôt que contre l’autre ?
Quelles différences/ressemblances avec la boxe ou la lutte en matière de dangers physiques, de représentation de la violence, de jeu sur l’image du « guerrier » (voir le show d’avant combat, rappelant le catch) ?
Quelles différences/ressemblances avec la violence à l’œuvre dans des sports collectifs comme le rugby mais aussi le foot ?
Les gens pratiquant le MMA défendent l’image d’un sport ne correspondant pas aux images qui circulent spécifiquement en France contre lui (l’accueil du MMA est beaucoup plus empathique dans les pays anglo-saxons et en particulier aux États-Unis). Mais n’est-ce pas le MMA lui-même qui joue de ces images de violence guerrière ? N’est-ce pas lui qui répand sur le net ces images pour recruter à partir d’elles et drainer la jeunesse dans ses salles (d’entraînement ou de combat) ?
S’il s’agit bien là d’un sport, alors l’enjeu de ce travail, et même des combats, serait moins de dominer l’autre que de se dominer soi-même. Il s’y agirait de se prouver quelque chose à soi-même bien plus qu’aux autres, en particulier qu’à l’adversaire.
C’est peut-être pour cela qu’un combattant déclare ne pas aimer que des gens le connaissant viennent le voir combattre : car ce travail sur lui n’appartient qu’à lui…
Cela aussi expliquerait pourquoi tous se présentent comme étant « des gentils », non des brutes guerrières. Et en effet, ils semblent bien être des gentils : des gens en tous les cas qui ne sont pas assoiffés de faire du mal à leurs adversaires, de les brutaliser. Mais l’échantillon présenté dans le film est-il ici « représentatif » ? Les « abrutis » de ce sport semblent avoir été écartés (ce qu’on peut facilement comprendre…).
Si l’enjeu essentiel de ces pratiques – en particulier, bien sûr, pendant l’entraînement – est le contrôle de soi, est-il vrai que le combat se mène effectivement de part en part sous cette loi du contrôle de soi ? Ne semble-t-il pas qu’un combat ouvre aussi droit à une exaltation, un dépassement de soi, une sorte de mutation du caractère qui fait qu’on n’est plus dans le ring comme on l’est en-dehors ? Bref, n’y a-t-il pas aussi le plaisir pour le combattant de mettre en jeu des forces en lui qu’il ignorait et qui ne peuvent donc être strictement contenues dans le registre d’un « contrôle de soi » ?
N’y a-t-il donc pas dans toute cette pratique une part nécessaire de « sauvagerie », certes canalisée et bridée, mais enfin sauvagerie (il ne s’agirait pas simplement d’appliquer, cliniquement et froidement, une technique longuement acquise en gardant un contrôle étroit sur tous ses gestes mais aussi de « sortir de soi », précisément grâce à la violence exercée cette fois contre soi) ?
Si la peur, parfois même la détresse, joue un rôle important dans ce travail – et même si ce thème est peu présenté dans le film qui se limite à nous montrer « des vainqueurs », jamais de « perdants » -, si cette peur intervient précisément quand vous sentez que vous perdez le contrôle des opérations et que l’autre prend l’ascendant sur vous, n’est-ce pas aussi parce qu’il s’agit d’explorer en vous des zones « sauvages », en sorte de les mettre au jour avant d’envisager de les contrôler ?
S’il y a bien un travail sur soi pour se contrôler, il y a donc tout autant un travail pour que quelque chose déborde ce contrôle, l’excède, que quelque chose sorte qui n’apparaissait pas précisément dans les situations ordinaires parce qu’il était peut-être contrôlé ?
Bref, il y aurait un travail sur la violence plutôt que contre elle…
La prise de conscience de la violence ne commence-t-elle pas quand la douleur arrive, vous arrive (plutôt qu’elle n’arrive à l’autre) ?
La douleur serait-elle un signe nécessaire dans le travail personnel pour franchir une limite, pour dépasser les limites dans lesquelles on contenait le potentiel de son corps ? Ainsi les limites seraient à la fois là pour pousser le pratiquant à se contrôler en les respectant et en même temps ce qui l’incite à « progresser » au-delà ?
Dans ce processus, la douleur serait un point obligé pour mieux apprendre sur « ce que l’on vaut » dans des situations violentes…
S’agit-il de « défendre » le MMA face aux attaques qui disent « c’est violent ! » ou « c’est trop violent ! » en soutenant que la violence est extérieure au ring, ou que la violence intérieure au ring est ici moins grande que d’autres violences sportivement acceptées par la société, ou que la violence dans le ring reste essentiellement autolimitée et qu’elle n’est donc qu’un reste, nullement le cœur de l’exercice ?
Tout dépend bien sûr de ce qu’on appellera ici violence.
Le terme, il est vrai, recouvre des situations bien différentes.
Si on accepte d’appeler violent tout exercice de la force, tout passage « en force », alors la question sur la violence se transpose en une question sur la force puisque ces situations mobilisent deux types bien différents de force : d’un côté une force vitale qui serait en chacun et qui nécessairement s’exprimerait d’une manière ou d’une autre ; et d’un autre côté, la force du « rapport de forces », c’est-à-dire la force exercée sur l’autre. Soit deux types de violence : la violence comme énergie qu’il s’agit d’apprendre à canaliser et réguler, et la violence comme inscrivant le rapport entre les gens sous le signe du rapport de forces.
Plus largement (Par ailleurs ?) il y a aussi la question : faut-il systématiquement dénigrer toute violence, inscrire toute violence sous le signe du négatif et toute ses actions sous le signe d’un « contre la violence, contre toutes les formes de violence » ou faut-il scinder l’idée de violence, partager les pratiques effectives de la violence (y compris celles – les plus nombreuses – qui ne s’avancent pas sous le drapeau de la violence) en violences acceptables ou inacceptables, productives ou néfastes ?
Si la violence ne devrait être qu’un repoussoir, qu’un mal, il n’y aurait d’ailleurs guère lieu d’en faire le thème d’un séminaire durant toute une année : la question serait vite réglée.
— Quelle importance accorder à l’idée que cette pratique ouvre à une perception plus aiguisée de l’autre (et donc pas seulement de soi-même) ?
— Quelle portée donner à la distinction avancée entre violence reçue et violence vécue ? S’agit-il simplement de la différence entre violence qu’on éprouve et celle que l’autre éprouve ? N’y a-t-il pas là l’indication aussi d’autre chose ?
— Si les mères n’ont pas leur place dans les tribunes, n’est-ce pas parce qu’il y a là quelque chose concernant leur fils qu’elles ne doivent pas savoir ?
— Comment se sont peu à peu construites les règles du MMA ? Selon quelle dynamique ? Une dynamique seulement négative (limiter de plus en plus les risques) ou aussi affirmative (délimiter l’espace propre à ce sport, à sa manière donc de travailler la violence, non de la supprimer) ?
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