SŽminaire Quel prŽsent de la musique contemporaine ?

CNSM-ENS-IRCAM

(Ens-Ulm, 18 octobre 2003)

 

Franois Nicolas


Ç Il nĠest pas de prŽsent, non un prŽsent nĠexiste pasÉ faute que se dŽclare la Foule. Mal informŽ celui qui se crierait son propre contemporain, dŽsertant, usurpant, avec impudence Žgale, quand du passŽ cessa et que tarde un futur ou que les deux se remlent perplexement en vue de masquer lĠŽcart. È

MallarmŽ [1]

Ç Jean Cavaills, cĠest la logique de la rŽsistance È [2] Canguilhem (678)

 

Notre moment prŽsent ?

Un entretemps, Ç faute que se dŽclare la foule È, cĠest-ˆ-dire faute quĠun ŽvŽnement collectif se dŽclare. ƒvŽnement musical, ŽvŽnement politique ?

Cf. saturation de lĠaprs : aprs-aprs-guerre/aprs-aprs-sŽrialisme. Mais un aprs-aprs ne fait pas un avant, du moins un avant intelligibleÉ

Pourquoi en musique nĠy a-t-il plus dĠŽvidence sur le moment prŽsent ?

Triple vacillation

Les dŽterminations musicales antŽrieures qui constituaient subjectivement un prŽsent vacillent :

— DŽtermination sŽrielle ou anti-sŽrielle ou alternative

— DŽtermination atonale, athŽmatique, amŽtrique

— DŽtermination dĠautonomie musicale

Trois interrogations

Convergence de trois interrogations, de portŽes historiques trs diffŽrentes. Synchronisation locale : ce nĠest pas une crise Ç globale È, pas plus globale que la crise gŽnŽrale des reprŽsentations quĠon peut associer au nihilisme contemporainÉ

Cf. texte

— Monde de la musique, autonomie, Žcriture. On passe du Ç monde de la musique È aux Ç musiques du monde ÈÉ

— Thme, ton et mtre

— SŽrialisme comme style de pensŽe musicale

Vacillation de lĠespace collectif de pensŽe musicienne

De plus, lĠespace collectif de pensŽe des musiciens lui-mme vacille :

— DŽvalorisation de lĠintellectualitŽ musicale

— Les collectifs musiciens de pensŽe nĠexistent plus.

Tout ceci dans un temps gŽnŽral dĠincertitude : temps nihilistesÉ

Le nihilisme musical ?

Son chiffre : Ç plut™t vouloir le rien que ne rien vouloir È (Nietzsche [3])

DĠo trois positions : ne rien vouloir, vouloir le rien, vouloir quelque chose.

En musique — car existe un nihilisme musical et musicien —, cela donne

á         Ne rien vouloir = gŽrer, & produireÉ

á         Vouloir le rien : vouloir la fin de la musique comme art, la fin de lĠÏuvre musicale (la pice), la fin de lĠautonomie musicale (qui nĠest pas lĠautonomie du musicien !). Logique de dŽconstruction.

á         Opposer ˆ cela : on peut vouloir quelque chose et non pas rien ou ne rien vouloir. Vouloir quoi ?

ResponsabilitŽ des musiciens dans le dŽsarroi actuel

Dans ce genre de situation, ce sont les musiciens qui dŽcident, ce sont leurs subjectivitŽs qui sont pour lĠavenir de la musique le facteur dŽterminant.

Cf. en 1835 Liszt citait Schiller qui disait : Ç Toutes les fois que lĠart sĠest perdu, cĠa ŽtŽ par la faute des artistes. È [4] Et il ajoutait plus loin : Ç DŽsormais notre foi se retrempe dans la certitudes des convictions que nous avons acquises È [5].

— DĠo lĠimportance de penser musicalement les choses musicales, et pas socialement, Žconomiquement, sociologiquement, culturellement, etc..

— DĠo aussi la question de nos convictions, des convictions acquises sur lesquelles sĠappuyer.

Penser musicalement la situation musicale actuelle, est-ce la penser comme fin ? Fin dĠun monde, du monde de la musique ? Fin ?

Fin ?

Fin, triple fin ? Non

á         Ni fin de lĠŽcriture musicale et de lĠautonomie du monde de la musique

á         Ni fin de la distance prise par rapport au ton, au thme et au mtre.

á         Quant au sŽrialisme, il est sans doute fini, par saturation interne mais le style constructiviste de pensŽe, lui, nĠest pas fini.

Nietzsche : Ç Toutes les grandes choses pŽrissent par elles-mmes, par un acte dĠauto-suppression È [6].

Pas de fin de trois cycles ! Ç Fin È dĠailleurs est un thme aujourdĠhui interne au nihilisme.

Exemple Ç rŽactif È dĠautre convergence de trois Ç cycles È donnŽ par Rancire [7] :

Ç [Pour Franois Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon — La rŽpublique du centre, 1989], trois cycles se bouclent en mme temps : le cycle court de lĠunion de la gauche, le cycle moyen de la rŽvolution bolchevique et le cycle long de la rŽvolution franaise. [É] Le concept de cycle aujourdĠhui, cĠest lĠidentification de la forme du temps ˆ nĠimporte quoi. È.

Pas fin, mais il faut continuer. Cf. Cavaills : Ç Comprendre [quelque chose] est en attraper le geste, et pouvoir continuer. È (178)

Pouvoir continuer ? CĠest pouvoir faire un pas de plus. Cf. tout nĠest pas ˆ refaire. Action restreinte (cf. MallarmŽ).

Action restreinte selon les convictions musicales de chacun.

Quelles sont mes convictions ?

On peut faire de la musique avec ce quĠil y a.

Pas besoin de choses extraordinaires, ou quĠon nĠa pas.

Le monde de la musique a toujours eu besoin de Ç nouvelles frontires È.

La puissance de la musique sĠŽprouve en captant de nouveaux matŽriaux sonores et les musicalisant.

QuĠest-ce qui est ˆ musicaliser aujourdĠhui ?

Les instruments informatiques

Cf. singularitŽ de lĠinstrument de musique par rapport aux autres instruments : lĠinstrument de musique est agi par un corps ˆ corps en vue de produire des traces sonores de ce corps ˆ corps. On est trs loin de cela dans le travail avec ordinateurÉ

Les appareils de diffusion de la musique Žlectroacoustique

Cf. musicaliser le haut-parleur, cĠest prendre le rayonnement des instruments de musique comme modle et non pas aligner les instruments de musique sur le fonctionnement des haut-parleurs (cf. amplificationÉ). DĠo la TimŽe bien sžrÉ

Continuer lĠautonomie musicale

LĠautonomie, nous rappelle Cavaills dans lĠhorizon de Spinoza [8], cĠest ce qui a sa raison en soi, par opposition au contingent qui a sa raison hors de soi. Ainsi lĠautonomie, cĠest la nŽcessitŽ : Ç autonomie, donc nŽcessitŽ È Žcrit-il. (601)

LĠautonomie de la musique (pas du musicien : ce nĠest pas un point de vue sociologique, tels certains dĠAdornoÉ) est relative, bien sžr. Il y a bien sžr une historicitŽ de cette autonomie, cĠest-ˆ-dire un placement, une situation ou plut™t une historialitŽ cĠest-ˆ-dire des conditions non musicales de possibilitŽ de cette autonomie (voir autre sŽminaire).

Mais autonomie il y a qui fait quĠil y a bien Ç la musique È et pas seulement des pratiques culturelles.

Continuer lĠautonomie, cĠest la consolider en se donnant les moyens musicaux de franchir les pas requis, de rŽpondre aux questions musicales dĠaujourdĠhui.

Franchir un pas

Quel pas franchir ? Franchir quoi ? Quels chantiers ?

Cf. tout pas de plus est aussi et toujours un pari. Cf. Cavaills ˆ nouveau : Ç Conna”tre le monde, cĠest parier. È (650)

á         LĠŽcriture : le problme de la double Žcriture. Cf. nouvelles Žcritures pour musicaliser de nouveaux matŽriaux sonores (Žlectroacoustiques, les voix parlŽes, etc.) LĠŽcriture : comment doit-elle se renouveler ? Place des transformations dĠŽcriture : sont-elles motrices ou au contraire relvent-elles de lĠintendance (qui suit la pensŽe) ? Y a-t-il aujourdĠhui plusieurs rŽgimes dĠŽcriture c™tŽ ˆ c™tŽ ou une imbrication entre eux ?

á         Du c™tŽ de lĠharmonie, de nouvelles Ç fonctions È (sortir de lĠalternative hauteurs gelŽes/couleurs grises)

á         Questions rythmiques ? Hantise du rythme ? Que retenir aujourdĠhui de cette hantise qui a intensifiŽ tout le 20me sicle ? Comment le rythme peut tre opŽrateur de synthse globale, et pas seulement dimension particulire ouvrant ˆ une construction du tempsÉ

á         La question du Ç dŽveloppement È : le processus, la dialectique, la logique musicaleÉ Cette question mĠimporte plus que celle de la Forme

á         Soutenir le point de vue des Ïuvres, pas seulement des pices. En particulier comment une Ïuvre supporte musicalement la prŽsence en son sein dĠintrus, dĠhŽtŽrogŽnŽitŽ (non pas ici pour les musicaliser mais comme ŽtrangetŽ interne) : par exemple de textes, de voix parlŽesÉ

á         Consolider les points forts de la musique plut™t que renforcer ses points faibles. Cf. sur lĠespace : ne pas rivaliser avec lĠarchitecture. Tenir sur le concert (comme question musicale, avec enjeux musicaux et pas seulement Žconomiseurs, culturelsÉ), sur le corps ˆ corps instrumental.

á         Un pas de plus dans la figure du compositeur pensif, de lĠintellectualitŽ musicale (cf. penser la musique avec les autres disciplines)

á         La pluridisciplinaritŽ : pour consolider la vertu propre de la musique, non pas pour la diluer dans un art total. Id. pour un Žventuel multimŽdia

Questionnaire pour les compositeurs intervenant dans ce sŽminaire

á         Autonomie ?

á         Courants, Žcoles, groupes de musiciens : est-ce bien fini ? Est-ce lˆ un gain ou une perte ?

á         IntellectualitŽ musicale : quĠen est-il de la pensivitŽ des musiciens, singulirement des compositeurs ? Entre compositeur-artisan et compositeur pensif, o vous situez-vous ?

á         Les rapports de la pensŽe musicale avec les autres pensŽes sont-ils des points dĠappui au prŽsent ? Cf. un prŽsent musical sĠest souvent constituŽ par appui sur dĠautres arts, sur dĠautres disciplines. La pluridisciplinaritŽ : aide ˆ rŽflŽchir lĠautonomie propre de la musiqueÉ

á         ƒcriture ?

á         Harmonie ?

á         DŽveloppement ? Dialectique ? Logique ?

á         Îuvres/pices ? Ambitions musicales (plut™t que musiciennes) ?

á         Matires intruses dans la composition ?

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[1] LĠaction restreinte, 1895

[2] La phrase complte est celle-ci : Ç Jean Cavaills, cĠest la logique de la rŽsistance vŽcue jusquĠˆ la mort. Que les philosophes de lĠexistence et de la personne fassent aussi bien, la prochaine fois, sĠils le peuvent. È

[3] GŽnŽalogie de la morale

[4] De la situation des artistes et de leur condition dans la sociŽtŽ (Artiste et sociŽtŽ, Flammarion, p.49)

[5] id. p. 50

[6] GŽnŽalogie de la morale (p. 243)

[7] Les ŽnoncŽs de la fin et du rien dans TraversŽes du nihilisme, 1993

[8] Cf. SinaceurÉ