De lĠesthŽtique comme dŽnŽgation ?

(Ë propos dĠAdorno Žcrivant sur le jazz)

 

29 mai 2004, Ircam

(Samedi dĠEntretemps consacrŽ au livre de Christian BŽthune Adorno et le jazz)

 


Le livre de Christian BŽthune prend les Žcrits dĠAdorno sur le jazz au sŽrieux : loin dĠtre ici considŽrŽs comme anecdotiques, ou circonstanciels, ces Žcrits sont interrogŽs sous lĠhypothse quĠils signifient quelque chose dĠimportant sur la philosophie mme de leur auteur. Sans tre pour autant centraux, ces Žcrits dĠAdorno sur le jazz occupent ainsi une sorte de fonction symptomale et il faut les lire, lĠoreille ŽveillŽe par des rŽsonances souterraines, par des Žchos non ouvertement thŽmatisŽs, en sorte dĠentendre ce quĠils disent vraiment et qui nĠest pas explicitŽ comme tel. Bref les enjeux philosophiques de ces textes ne sont quĠindirectement reprŽsentŽs de lĠintŽrieur mme du discours quĠils dŽploient.

Ë ce titre, le livre de Christian BŽthune inscrit ces textes dĠAdorno sous lĠhypothse gŽnŽrale du dŽni : il sĠagirait, sous-titre le livre, dĠanalyser le Ç dŽni esthŽtique È auquel procde Adorno quand il Žcrit sur le jazz.

Cette hypothse me semble propice ˆ dŽployer lĠintelligence de textes dont BŽthune nous rappelle quĠils sont ˆ la fois nombreux, rŽcurrents et quĠils couvrent toute la vie dĠAdorno.

La question de ce livre est donc : que dŽnie exactement Adorno quand il sĠen prend au jazz dans ses termes ˆ la fois violents et inadaptŽs ˆ ce dont il parle ? Soit : de quoi ce dŽni est-il sympt™me ?

On a lˆ deux questions imbriquŽes :

— de quel dŽni sĠagit-il ? QuĠest-ce qui est ici dŽniŽ ?

— si tout dŽni est un sympt™me, de quoi ce dŽni est-il le sympt™me ?

 

Succinctement dit, le livre de BŽthune rŽpond ainsi ˆ ces deux questions :

— les Žcrits dĠAdorno dŽnient au jazz toute dignitŽ esthŽtique ;

— ce dŽni est sympt™me dĠun dogmatisme philosophique dĠAdorno.

CĠest cette rŽponse que je souhaiterais ici interroger.

 

 

DŽni ?

 

Le dŽni dĠabord.

Il y a, me semble-t-il, une certaine contradiction dans ce livre, ˆ inscrire les Žcrits dĠAdorno sur le jazz sous la figure ˆ la fois du dŽni et du malentendu (ou de la surditŽ).

Cette contradiction, plusieurs fois active, prend un tour plus manifeste ˆ la fin du livre de BŽthune lorsquĠil mŽtaphorise la surditŽ supposŽe dĠAdorno au jazz sous la figure dĠUlysse confrontŽ au chant des Sirnes et se faisant attacher au poteau Ç pour ne pas perdre une note de leur chant È — cĠest Christian BŽthune qui le rappelle [1] — : or il semble clair que si Ulysse se fait attacher, cĠest prŽcisŽment parce quĠil sait ne pas tre sourd au chant des Sirnes, parce quĠil sait lĠeffet que leur chant produit et quĠil souhaite le bien entendre sans avoir ˆ en payer le prix. Ulysse constitue donc ici la figure exemplaire du Ç bien entendu È, non de lĠinsensible. LĠanecdote rapportŽe au dŽbut du livre, o Adorno quitte dŽpitŽ le Cotton Club [2] faute que puissent sĠaccorder sa sensibilitŽ et le jugement esthŽtique prŽsumŽ du connaisseur ne fait que renforcer cette hypothse dĠun Adorno entendant bien le jazz et philosophiquement perturbŽ par ce Ç bien entendu È.

Bref, lĠhypothse qui me semble la plus fructueuse pour rendre compte dĠun certain acharnement contre le jazz dĠAdorno est bien celle dĠUlysse cĠest-ˆ-dire dĠune forte sensibilitŽ aux effets sensibles du jazz, effets perus comme menaants, dangereux, potentiellement dŽstructurants.

 

Une telle hypothse concorde mieux avec celle du dŽni sĠil est vrai quĠun dŽni pointe lĠexistence dĠune pulsion refoulŽe, refoulŽe prŽcisŽment parce que pulsion il y a et non pas indiffŽrence.

Adoptons donc lĠhypothse du dŽni, renforons-la de lĠhypothse dĠun Adorno-Ulysse Žminemment sensible aux Sirnes du jazz, et demandons-nous alors, avec lĠauteur de notre livre, ˆ quel titre ces Sirnes sont pour Adorno des menaces, plus prŽcisŽment des menaces quĠil ne saurait thŽmatiser comme telles mais quĠil va devoir dŽnier.

En ce point, la particularitŽ dĠAdorno semble tenir au fait suivant : il ne semble pas pouvoir accepter lĠidŽe que le jazz puisse le ravir.

 

Petit point de terminologie : si la psychanalyse freudienne distingue dŽni et dŽnŽgation (respectivement Verleugnung et Verneinung) en distinguant le refus dĠune rŽalitŽ attestable (dŽni ou Verleugnung) de la nŽgation dĠun dŽsir refoulŽ et seulement attestable par cette nŽcessitŽ mme de le nier (dŽnŽgation ou Verneinung), il semblerait peut-tre plus adŽquat de parler, dans le cas dĠAdorno, de dŽnŽgation.

Plus prŽcisŽment il faudrait associer au dŽni adornien du jazz une dŽnŽgation adornienne de lĠeffet sur lui du jazz. Bref, il faudrait sans doute remonter du dŽni explicite ˆ une dŽnŽgation implicite pour donner droit ˆ lĠhypothse que ce livre, me semble-t-il, suggre : Adorno a dĠautant plus ŽtŽ dans le dŽni de la valeur du jazz quĠil Žtait dans la dŽnŽgation de sa position dĠUlysse face ˆ lui. Soit : Adorno affiche un dŽni esthŽtique ˆ mesure de ce quĠil pratique de manire moins obvie une dŽnŽgation musicienne.

 

 

Sympt™me ?

 

Nous nous trouvons alors avec cette seconde question : de quoi ce dŽni-dŽnŽgation est-il le sympt™me ? Soit : pourquoi Adorno rŽsiste-t-il tant ˆ reconna”tre lĠeffet sur lui du jazz ?

Laissons ici bien sžr la psychologie, et la psychanalyse de Theodor : cela ne serait gure Žclairant sur les enjeux philosophiques de lĠaffaire, qui sont ceux qui nous intŽressent et qui nourrissent le livre de Christian BŽthune.

Ce qui nous conduit somme toute ˆ faire la nouvelle hypothse suivante : si les textes dĠAdorno dŽnient la puissance musicale du jazz, cĠest bien parce quĠˆ la fois compte est pris de cette puissance mais que compte ne peut philosophiquement en tre rendu. Ë ce titre, la dŽnŽgation philosophique (plut™t que dŽni esthŽtique) dŽsigne symptomalement lĠincapacitŽ philosophique dĠAdorno de rendre compte de ce quĠil prend pourtant en compte.

Ou encore : le rendre compte philosophique Žchoue ˆ recouvrir une prise en compte musicale.

On voit alors que notre question se prŽcise de la manire suivante : ce qui est musicalement pris en compte — et que jĠai provisoirement nommŽ les effets sensibles du jazz sur Theodor Adorno, effets sensibles qui sĠopposent ˆ une indiffŽrence — recouvre-t-il ce dont le discours philosophique voudrait rendre compte ? Rien nĠest moins sžr : pour le dire simplement, il ne va nullement de soi quĠAdorno veuille philosophiquement rendre compte des effets musicaux du jazz (ces effets que sa sensibilitŽ musicale prend bien en compte).

On sĠapproche lˆ dĠun point qui me semble important : la dŽnŽgation adornienne ne porte pas sur lĠexistence de ces effets musicaux du jazz (que notre Theodor-Ulysse nĠentend que trop bien) mais sur leur valeur esthŽtique cĠest-ˆ-dire philosophique et non plus musicale ; lĠopŽration propre de dŽnŽgation va consister en ce point dans un recouvrement de la musique par la philosophie, recouvrement dont le nom propre est ici comme souvent celui dĠesthŽtique.

CĠest en ce point que ma lecture diverge, je crois, de celle de Christian BŽthune pour des raisons moins proprement musicales (des raisons qui en lĠoccurrence porteraient sur le jazz) que philosophiques. PrŽcisons donc le point de partage.

 

SĠil y a dŽnŽgation par le philosophe Adorno de ce que le musicien Theodor entend bien dans le jazz, et si cette dŽnŽgation prend la forme dĠun simple dŽni — dŽni dĠune rŽalitŽ musicale attestable, dŽni qui conduit Adorno ˆ Žcrire sur le jazz ce quĠil faut bien nommer des ‰neries —, cĠest parce que la philosophie dĠAdorno ne saurait admettre lĠexistence dĠeffets sensibles qui ne soient pas philosophiquement Žprouvables, effets dont la philosophie ne disposerait pas du chiffre, effets que le concept philosophique pourrait nommer mais ne saurait Žpouser.

LĠhypothse serait ici que la dŽnŽgation du jazz par la philosophie dĠAdorno vaudrait comme sympt™me dĠune impossibilitŽ de cette philosophie ˆ remplir la t‰che (impossible !) quĠelle se serait fixŽe et qui consisterait ˆ rendre philosophiquement compte de lĠeffet musical sensible.

 

Il est acceptable de nommer Ç esthŽtique È un tel propos philosophique, si lĠon insre cette nomination dans un champ philosophique de possibles qui ne sĠy rŽduit pas et inclut la voie philosophique de ce quĠAlain Badiou appelle une inesthŽtique cĠest-ˆ-dire une tout autre manire pour la philosophie de se rapporter ˆ la musique et plus gŽnŽralement aux arts : non plus prŽtendre philosophiquement rendre compte de leurs effets sensibles mais saisir leurs effets de vŽritŽ, ce qui est tout autre chose.

Pour lĠinesthŽtique philosophique, prendre acte de lĠexistence des pensŽes sensibles est un prŽalable, et ˆ ce titre la musique comme les autres arts nĠa nul besoin de la philosophie pour penser cette pensŽe sensible quĠelle est ; pour lĠinesthŽtique, la t‰che proprement philosophique nĠest donc nullement de rendre raison de ces effets sensibles, de leur donner esthŽtiquement sens, dĠŽpouser par le concept le mouvement des phŽnomnes, etc. : la t‰che proprement philosophique est de saisir conceptuellement ce quĠil y a de vŽritŽ sensible en acte dans telle ou telle configuration artistique pour dŽployer un temps de la pensŽe apte ˆ rendre compatibles et contemporaines cette vŽritŽ et dĠautres relevant des diffŽrentes procŽdures de vŽritŽ (politiques, scientifiques, etc.).

 

LĠesthŽtique, pour Adorno, en lĠoccurrence lĠesthŽtique du jazz, ce serait ˆ lĠinverse le parti pris philosophique de vouloir philosophiquement rendre compte des effets sensibles du jazz, soit le projet pour la philosophie dĠtre la pensŽe de cette musique qui ne saurait se penser. Et cĠest en ce point que la dŽnŽgation est proprement esthŽtique car il sĠagit trs exactement ici que cette philosophie, se considŽrant comme esthŽtique, refoule le sensible musical non seulement comme pensŽe mais plus encore comme pensŽe sensible de la pensŽe sensible quĠil est. O lĠon retrouve notre Theodor musicien Žprouvant la logique sensible du jazz et notre Adorno esthŽticien dŽniant cette rŽalitŽ faute de pouvoir philosophiquement Žpouser cette logique sensible (cĠest en cela quĠil est Ç esthŽticien È).

 

Il est vrai que le jazz comme musique constitue une singularitŽ pour la philosophie, que cette dernire se dŽploie sous le schme de lĠesthŽtique (Adorno) ou sous celui de lĠinesthŽtique (Badiou). Et cette singularitŽ a toute son importance dans les Žcrits dĠAdorno puisque sa dŽnŽgation proprement esthŽtique prend ici un tour singulier dont le livre de BŽthune nous instruit minutieusement.

 

 

Deux remarques

 

Deux remarques ˆ partir de lˆ, lĠune sur le jazz, lĠautre sur Adorno.

 

Remarque sur le jazz

Concernant le jazz dĠabord.

Peut-on prendre cette proposition musicale quĠa ŽtŽ le jazz comme ayant constituŽ une configuration musicale (au sens prŽcis quĠen propose Alain Badiou dans son Petit manuel dĠinesthŽtique) ? Je ne le pense pas lors mme que le jazz a su dŽployer une vaste histoire et composer une trajectoire attestant une manire propre de se penser, dĠinflŽchir les hŽritages quĠil revendiquait.

Le jazz, me semble-t-il, doit tre compris comme la vaste trajectoire musicale qui a conduit une culture afro-amŽricaine au seuil des questions musicales les plus contemporaines : du blues au free, le jazz a su boucler son parcours pour ensuite — ˆ partir des annŽes quatre-vingt — dĠun c™tŽ se perdre et se fondre dans la musique contemporaine et de lĠautre c™tŽ retomber en discipline acadŽmique, vouŽe ˆ lĠentretien du patrimoine, non plus ˆ la percŽe de quelque vŽritŽ artistique.

CĠest ˆ ce titre que le jazz, me semble-t-il, sĠest dotŽ dĠune trs forte historicitŽ, qui est aussi la preuve vivante quĠil a su tre ˆ la fois pensŽe sensible et pensŽe de cette pensŽe, aptitude ˆ se dŽcaler par rapport ˆ une fonctionnarisation rampante du swing comme machine ˆ danser, capacitŽ ˆ sĠŽcarter dĠune mŽcanisation tendancielle du stride et de sa pompe, invention du be-bop, exploration de nouvelles harmonies, certes connues par la musique classique depuis plus dĠun sicle mais mises ici au service dĠune nouvelle dynamique historique, conqute du free pour ne pas se laisser enfermer dans la rŽpŽtition et, pour finir, ce plein pied conquis dans la musique contemporaine tel que lĠont par exemple affirmŽ les musiciens de lĠArt Ensemble of Chicago.

Ë ce titre, cette musique nĠavait nul besoin dĠesthŽtique pour se penser et son histoire mme, cĠest-ˆ-dire sa capacitŽ dĠŽvoluer, de dŽjouer les piges de la pure et simple culture pour pousser toujours plus loin les enjeux proprement artistiques du jazz, y compris pour combattre lĠenfermement de cette musique dans une pure et simple fonction culturelle identificatoire dĠune minoritŽ, tout ceci atteste de la capacitŽ autonome du jazz de se penser comme pensŽe sensible sans quĠil ait ŽtŽ besoin pour ce faire de philosophes, moins encore dĠesthŽticiens.

Nulle critique ce faisant de lĠintellectualitŽ philosophique comme telle : seulement le fait, ˆ mon sens, dĠassigner la philosophie ˆ une tout autre t‰che que celle de relever par le concept ce qui ne serait quĠun jeu inapte ˆ se penser lui-mme.

 

Mon hypothse en ce point est que la philosophie dĠAdorno est encombrŽe de rŽflŽchir son rapport ˆ lĠart sous le nom gŽnŽral de lĠesthŽtique, ce qui entrave ipso facto sa capacitŽ ˆ prendre mesure dĠune pensŽe sensible en acte dans le jazz.

Plus gŽnŽralement ce qui pose problme ˆ Adorno pour prendre philosophiquement acte de ce qui se passe dans le jazz, cĠest une conception gŽnŽrale des rapports entre philosophie, arts et politique o la philosophie tend ˆ tre ce qui rend raison de pratiques mal identifiŽes comme pensŽes propres et trs vite indistiguŽes de pratiques culturelles et sociales. Une telle vision des choses tend ˆ confŽrer ˆ la philosophie des responsabilitŽs dont elle se trouverait libŽrŽe si elle admettait quĠun art, quĠune politique puisse tre une pensŽe et, plus encore, la pensŽe de cette pensŽe quĠelle est.

Le point particulier est que dans le jazz, la dimension de rŽflexion de cette pensŽe se donne exemplairement dans son histoire, dans sa capacitŽ ˆ transformer son harmonie, son systme dĠimprovisation, les rapports collectifs entre les instruments : de ce point de vue, chaque sŽquence du jazz, chaque type a ŽtŽ intŽrieurement menacŽ de se sŽdimenter et de se fossiliser — et cĠest lˆ o lĠindustrie de la culture se tenait bien sžr ˆ lĠaffžt —. Ë prendre chaque moment hors de sa dynamique historique, lĠimpression dĠun fond de commerce culturel pouvait alors sĠimposer.

On pourrait dire alors : cette vigueur de lĠhistoricitŽ du jazz a ŽtŽ ˆ la fois la puissance qui lĠa ŽcartŽ dĠune simple culture et le stigmate de ce quĠil nĠa pas exactement ŽtŽ une configuration artistique.

Reste donc que si le jazz ne fut pas ˆ proprement parler une configuration artistique (ceci dit ˆ la dŽcharge de lĠaveuglement philosophique dĠAdorno), il ne fut pas non plus lĠinvention dĠune culture musicale identificatoire (et lˆ Adorno est en effet moins excusable) : la singularitŽ du jazz a prŽcisŽment ŽtŽ dĠavoir ŽtŽ cette trajectoire, achevŽe je crois depuis la fin du free, menant du blues ˆ lĠart musical contemporain.

Or cette impuretŽ fondamentale du jazz, cette dynamique historique essentiellement hybride, nĠa pas requis Adorno comme philosophe.

 

Remarque sur la philosophie dĠAdorno

DĠo ma seconde remarque, concernant cette fois le philosophe Adorno.

Mon hypothse sur Adorno est double :

1) Le contenu vivant de sa pensŽe, le noyau de ses Žcrits est dĠordre philosophique, et non pas musicologique, moins encore sociologique — disons-le franchement : sa sociologie de la musique est bien en deˆ de ce quĠon peut attendre dĠun tel penseur —.

2) Son projet philosophique est mis en branle par la musique sous la forme singulire de cet ŽvŽnement musical quĠa ŽtŽ pour lui la seconde ƒcole de Vienne. CĠest ˆ partir de lˆ quĠAdorno a constituŽ lĠambition de prendre philosophiquement mesure pour la pensŽe en gŽnŽral de ce qui sĠŽtait passŽ lˆ en musique.

Mon hypothse est quĠAdorno a entrepris de prendre cette mesure sous le concept gŽnŽral de dialectique en soutenant que cet ŽvŽnement musical pouvait tre ressaisi philosophiquement comme prescription sur la dialectique — vieille question philosophique dŽbordant bien sžr de part en part la seule pensŽe musicale —. Adorno a donnŽ un nom prŽcis ˆ cette nouvelle figure en parlant de Ç dialectique nŽgative È.

Comprendre alors le projet dĠAdorno comme projet philosophique passe par un examen de son livre philosophique majeur : non point sa ThŽorie esthŽtique mais sa Dialectique nŽgative (cĠest ce ˆ quoi va sĠemployer lĠannŽe prochaine dĠailleurs un sŽminaire de lĠEns [3]).

Mon intuition est quĠon ne peut situer philosophiquement lĠesthŽtique dĠAdorno quĠˆ partir de sa dialectique nŽgative. Comme le travail nĠest pas encore fait, je ne peux en dire beaucoup plus. Je remarquerai simplement que le livre de Christian BŽthune cite abondamment la ThŽorie esthŽtique mais ne cite la Dialectique nŽgative quĠune fois, de manire marginale puisquĠil sĠagit alors dĠune incidente dĠAdorno concernant lĠexistentialisme.

 

Sans prŽjuger dĠun travail ˆ faire sur la dialectique nŽgative, on pourrait cependant remarquer, et quelques indications de BŽthune concordent je crois avec cela, que la capacitŽ du jazz dĠŽvoluer rapidement de part le poids de ses propres exigences musicales, reparcourant somme toute en moins dĠun sicle un chemin que la musique europŽenne avait, peu ou prou, dŽjˆ parcouru en plusieurs sicles, aurait dž Žveiller le thŽoricien de la dialectique nŽgative et de la musique informelle : mme sĠil ne pouvait sĠy retrouver au niveau des Ïuvres, il aurait cependant pu sĠy retrouver au niveau des intensitŽs, des aptitudes ˆ dŽjouer et dŽformer les codes Žtablis, bref au niveau dĠune Žnergie si ce nĠest Ç informelle È du moins Ç informalisante ÈÉ

QuĠAdorno ne lĠait pas fait, et lĠon doit ˆ nouveau remercier le livre de BŽthune de nous en instruire, peut nous inciter ˆ rŽexaminer la faon dont, peut-tre, son esthŽtique discordait dĠavec sa dialectique. Il appara”tra alors rŽtroactivement dommage quĠAdorno ait voulu ressaisir son Ç bien entendre È le jazz sous le schme de lĠesthŽtique — dĠo son dŽni-dŽnŽgation — plut™t que comme aiguillon de sa dialectique.

Je crois que le livre de Christian BŽthune nous livre en creux cette interrogation sur lĠÏuvre philosophique dĠAdorno en mme temps quĠil nous instruit, en substance cette fois, sur la puissance proprement musicale de la pensŽe-jazz, et je lĠen remercie.

–––––––



[1] p. 150

[2] p. 9

[3] organisŽ conjointement par la section de musicologie et le dŽpartement de philosophie de lĠƒcole.