L’hétérophonie comme formalisation musicale d’un peuple ?

(Journée Musique et Politique – Ircam, 21 octobre 2017)

 

Franćois Nicolas

 

Résumé

 

Pas plus que la différence des deux sexes (qui n’est pas la distinction grammaticale de trois genres [1]), l’Ōuvre musicale ne met en jeu l’antagonisme politique (qui ne se réduit pas ą la lutte et au combat). Cette derniŹre limitation restreint la puissance formalisatrice de l’Ōuvre musicale aux unités fondées sur la coexistence de termes opposés.

Dans ces conditions,

-       Peut-on étendre le type polyphonique d’unité musicale ą un nouveau type d’unité qu’on nommera hétérophonique (tout comme le type polyphonique a précédemment étendu les types homophonique – cf. grégorien - et antiphonique – cf. rondeau) ?

-       En particulier, quelle adjonction musicale mettre en Ōuvre pour étendre un pluriel de voix ą un multiple de collectifs vocaux ?

-       Peut-on interpréter une telle symbolisation musicale dans les termes (entiŹrement hétérogŹnes) de préoccupations politiques contemporaines : qu’est-ce que « peuple » veut politiquement dire, suivant quelle dialectique entre non-antagonisme et antagonisme, et selon quelle articulation ą l’« agonisme » (H. Arendt, C. Mouffe…) ?

-       Au total, oĚ précisément le musicien doit-il autolimiter la puissance formalisatrice de la musique et ses raisonances centrifuges (lą mźme oĚ, ą partir de 1750, l’intellectualité musicale de Rameau ne sut se suspendre) ?

 

***

 

[Notes d’exposé]

 

Plan trŹs simple :

1 – « Hétérophonie » ?

2 – « Formalisation » ?

3 – « Peuple » ?

4 – « Formalisation musicale d’un peuple » ?

5 – « Antagonisme » ?

Conclusion

1 – « Hétérophonie » ?

Pourquoi l’hétérophonie ?

Modernités/Contemporain

Du point de l’intellectualité musicale (qui n’est pas la philosophie), il faut penser le pluriel des modernités (comme il y a un pluriel des pensées et des arts) plutôt que « La Modernité » (ou « L’art »).

Des modernités face ą un Contemporain

La proposition de l’hétérophonie intervient dans une situation particuliŹre, notre situation actuelle, avec des modernités en panne, ensablées face ą un Contemporain arrogant. Que s’agit-il alors de continuer ?

La modernité musicale – entendue comme démarrant avec Schoenberg – vise ą continuer la beauté musicale dont le classicisme était l’emblŹme. Pour Schoenberg, continuer la beauté impliquait d’inventer un type nouveau de beauté - une beauté moderne – plutôt que d’abandonner le beau (fut-ce au profit du sublime comme le romantisme l’avait tenté).

Le Contemporain, lui, a abandonné la notion de beau au profit de la notion d’expérience (mais une expérience dont on ne connaĒt jamais les critŹres de réussite ou d’échec est-elle bien toujours une expérience ? Si expérience = traversée d’un danger, encore faut-il trancher in fine si le danger a bien été traversé ou si l’on y a sombré).

Contemporain ?

« Contemporain » opŹre ici comme nom propre (cf. « l’art contemporain » [2]) et non pas nom commun (comme lorsqu’on parler de ce qui est contemporain ą différentes pratiques ou pensées…).

Ce nom propre naĒt apparemment autour des années 60 dans les arts plastiques (emblŹme en France : Art Press [3]).

Sa généalogie remonte ą Duchamp.

Traits distinctifs ą analyser (voir prochaine journée cette saison le 24 mars 2018).

En musique, la généalogie remonte ą Cage.

Description : Macintosh HD:Users:francoisnicolas:Desktop:Art Press n°1.png

Sommaire du numéro 1 d’Art Press (décembre 2 - janvier 1973) :

-       Duchamp

-       Cage

-       Joseph Kosuth (art conceptuel « Art after Philosophy » oĚ il « situe la pratique artistique au delą du tableau et mźme de l’objet »)

-       Carl Andre (aux pavages dérisoires)

-       Hans Haacke (« dont la pratique rejoint la sociologie »

Nihilisme de « l’art contemporain » : « continuons de faire en faisant rien plutôt que de ne plus rien faire ! »

Remarquons au passage qu’il ne sert ą rien de nier le nihilisme car toute négation du nihilisme s’y intŹgre immédiatement :

o   nier le nihilisme actif (qui pose « vouloir le rien ») verse dans le nihilisme passif (« ne pas vouloir le rien » « ne pas vouloir ») ;

o   nier le nihilisme passif (qui pose « ne rien vouloir ») verse dans le nihilisme actif (« si non pas ‘ne rien vouloir’, alors au moins vouloir le rien ! »).

Le seul rapport d’opposition véritable au nihilisme passe par l’affirmation qu’on peut vouloir quelque chose (la musique, la mathématique, la politique émancipatrice, l’amour entre les deux sexes…).

Continuer la modernité musicale dont le nom propre a été Schoenberg

Pour moi, il s’agit de continuer Schoenberg, entendu comme un moderne ayant lui-mźme projeté de continuer le classicisme.

Il y a donc une hypothŹse sur la modernité musicale : elle a voulu continuer le classicisme musical en le révolutionnant par une inflexion radicale. Il s’agit aujourd’hui de continuer cette modernité, en reprenant (« reprise ») la révolution qu’elle a voulu źtre par rapport au classicisme.

Ce n’est donc pas exactement l’hypothŹse aujourd’hui d’un néo-classicisme (A. Badiou).

Continuer ?

Continuer se dit en effet en deux sens : simplement prolonger ou radicalement infléchir (cf. par exemple révolution par adjonction-extension).

Il s’agit pour moi de continuer l’autonomie relative de la musique en inventant une autonomie de type nouveau.

RanciŹre

On rencontre ici nécessairement RanciŹre qui critique comme « moderniste » la conception de la modernité comme « autonomie de l’art ». Son objection tient au fait que l’art n’est pas indépendant des formations sociales qui rendent possibles de parler d’art.

ň cela, on peut objecter d’abord qu’il s’agit ici des arts et non pas de L’Art, et donc qu’il y a différentes autonomies des différents arts et non pas L’Autonomie de l’Art.

Ensuite que l’autonomie en question est relative et non pas absolue.

Enfin qu’autonomie ne veut pas dire indépendance.

Il y a donc des autonomies relatives de différents domaines artistiques par ailleurs restant bien dépendants des formations sociales et du chaosmos. Autonomie n’est pas autarcie ou indépendance. Et ceci est facile ą penser dans le cadre de la théorie de l’émergence : un niveau supérieur peut źtre relativement autonome du niveau inférieur dont il continue pourtant de dépendre.

Révolutionner ?

Trois maniŹres de révolutionner un domaine (c’est-ą-dire de le transformer globalement – soit de part en part – et radicalement – soit en le dotant d’une nouvelle logique…) :

-       par destruction-reconstruction ;

-       par abandon-déplacement ;

-       par adjonction-extension.

Révolutions musicales du XX°

Cf. trois types de révolution musicale au XX° siŹcle :

-       R ? Sérialisme (cf. lecture par Boulez de l’opposition Schoenberg-Webern). Ainsi sérialisme ≠ dodécaphonisme (cf. point de débat récurrent avec A. Badiou qui ne les distingue pas).

-       E ? Schoenberg : Schoenberg  voulait élargir la musique tonale, thématique et métrique, et non pas la détruire ou l’abandonner. Par adjonction de la série dodécaphonique. Cf. Berg : concerto pour violon…

-       D ? Ionisation de VarŹse : abandon des hauteurs déterminées et déplacement de la musique vers le monde des timbres de percussions délivrés des hauteurs déterminées

Cependant ces trois types ne sont pas nécessairement alternatifs. On peut aussi les combiner en une révolution qu’on dira alors R.E.D. :

-       Boulez : R. pour tonalité mais E. pour thématisme

-       Pour ma part : R. pour mŹtre ; E. pour harmonie ; D. pour mŹtre ( logique du phrasé et du geste). Autrement dit articuler :

o   R. pour « expressivité »

o   E. pour « harmonicité »

o   D. pour « discursivité »

Révolution et politique

Indiquons ici un point capital pour comprendre le rôle de cette question de la révolution dans les débats politiques depuis les années 60 : tout comme une philosophie de la musique contemporaine [4] doit źtre une philosophie  contemporaine de la musique, une politique révolutionnaire, si elle se veut politique de la révolution, passe nécessairement par une révolution de la politique – tout l’enjeu d’une politique maoēste est passé par ce point s’il est vrai qu’elle se pensée comme une révolution de type nouveau de la politique : une révolution R.E.D. articulant une destruction de la forme-Parti et une reconstruction de l’organisation politique, l’adjonction de la ligne de masse pour étendre la politique ą échelle de tout le peuple, l’abandon de la centralité de figure étatique pour un déplacement de la politique « ą distance de l’État ».

ň ce titre, toute une partie de la confrontation politique aux Partis communistes de France et d’Italie se jouaient essentiellement sur cette révolutionnarisation de la politique, de ce que politique voulait désormais dire. D’oĚ la ligne de partage avec les compositeurs militants du PCI qui, comme les nouveaux militants politiques, allaient également aux usines pour parler aux larges masses ouvriŹres : s’agissait-il alors de se mettre politiquement ą l’école des ouvriers pour traiter ensemble, intellectuels et ouvriers, des questions de révolution politique dans l’usine (révolution des rapports de production, révolution du rapport du lieu-usine ą la politique, révolution ą l’usine du rapport travail intellectuel-manuel, etc.) ou s’agissait-il au contraire, comme les PC le faisaient depuis des décennies, d’aller enseigner voir éduquer les ouvriers de ce que les intellectuels savaient mieux que les ouvriers (par exemple aller les éduquer ą Schoenberg  ou d’aller leur apprendre les rudiments de l’économie marxiste) ? La ligne de partage n’était donc pas : aller ou non aux usines ? mais y aller pourquoi ? Pour révolutionner la politique (en nouant un type nouveau d’alliance intellectuels-ouvriers basé sur la politisation des questions de l’usine), ou pour y faire propagande sur une supposée politique de la révolution (codifiée comme passage pacifique au socialisme d’État) ?

Adjonction-Extension (AE)

Le plus spécifique de la révolution de type nouveau est du côté de AE.

Le paradigme s’en trouve dans les mathématiques.

Exemples en mathématiques

-       Si on adjoint un nouvel élément ou un élément de type nouveau, on étend les opérations dans le nouveau monde :

o   Poncelet (adjonction des points ą l’infini compactification)

o   √2 extension algébrique des nombres rationnels

o   nombres complexes (adjonction de i complétude des opérations algébriques)

o   analyse non standard (adjonction d’un ε meilleure différentiabilité-continuité…)

o   générique G   forcing

-       Si on adjoint un nouveau type d’opérations, on étend les éléments du nouveau monde :

o   Dedekind : coupure

o   Conway : paire {ordinal, partie}

Adjoindre une Idée

Plus largement, il s’agit d’étendre une situation en y adjoignant une Idée !

Marx étend la politique « socialiste » en adjoignant le prolétariat (générique) ą la situation de classes sociales.

Hétérophonie

Hétérophonie comme adjonction d’une Idée au monde existant des voix musicales.

On peut soutenir que la polyphonie a étendu la monophonie grégorienne et l’antiphonie médiévale par adjonction du contrepoint.

Adjonction pour Hétérophonie ?

Mais, plus précisément, adjonction de quoi ?

-       de voix de type nouveau (voix hétérophoniques : modŹle = Sequenza III) ;

-       d’opérations de type nouveau,  (mźme si Coopération, Rivalité et Indifférence existent déją) ;

-       de leur articulation-interaction (plutôt qu’ą proprement parler de leur « nŌud »).

Hétérophonie = ?

Hétérophonie comme articulation qu’on dira C.R.I. :

-       Coopération polyphonique ;

-       Rivalité antiphonique (faudrait-il parler plutôt de compétition, de confrontation ?) ;

-       Indifférence juxtaphonique.

NŌud ?

Cette articulation C.R.I. est-elle un nŌud borroméen ? Pas sěr…

Si l’on voit bien, par exemple, comment il peut y avoir antiphonie entre polyphonies juxtaposées, ou juxtaposition entre antiphonies de polyphonies, il est plus difficile d’imaginer une polyphonie d’antiphonies juxtaposées…

Exemples d’hétérophonie musicale

-       Voix bulgares :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=6&v=qJRdRVdmq9A (ą partir de 2’15)

-       Mon Ricercare hétérophonique :

https://www.youtube.com/watch?v=YAx-TRqDWCU&index=10&list=PLfaS0zIQOD6RI_IZCBWgkweT8q4mByj93

 

                    

Le multiple de l’hétérophonie / le pluriel de la polyphonie

Passage du pluriel (polyphonique) au multiple (hétérophonique) : le pluriel est le produit d’une unité d’un type fixe (homogénéité), le multiple est la somme d’éléments de type hétérogŹne…

Soit l’hétérophonie comme somme (ou colimite) et P comme produit (ou limite) !

En ce sens, l’hétérophonie aurait plus ą voir avec les « libérations » qu’avec l’« Égalité ». Or le lien entre les deux peut źtre thématisé comme l’enjeu de la « Fraternisation » - la fraternisation comme égalisation des libérations.

L’hétérophonie serait ainsi comme la fraternisation des libérations dans un peuple.

En contrepartie, la forme d’une Ōuvre hétérophonique serait celle d’une réunion (réunion de voix) !

Voir plus loin l’importance de ce thŹme de la réunion pour le peuple…

2 – « Formalisation » ?

Penser…

Penser, c’est formaliser ; formaliser, c’est penser.

Formaliser…

Avec l’idée de formalisation, il s’agit de penser la forme autrement que dans l’opposition forme/contenu.

Formalisation =

-       penser dynamiquement la forme, comme formation ;

-       penser cette formation dans une dialectique ą trois termes, non ą deux : une sorte de R.S.I. lacanien.

En fait, la dialectique compte 4

La dialectique ici compte 4 (entendu comme 3+1, non comme 2*2) : trois termes et leur compte-pour-un.

Cf. Hegel : « Si l’on tient absolument ą compter […] la forme abstraite peut źtre considérée comme quadruple et non comme triple. » (Science de la logique, II. 564 – Jankélévitch)

Cf. « les quatre termes de la double scission (place, force, subjectif, objectif) et non les trois de l’aliénation (position, négation, négation de l négation) » A. Badiou (Théorie du sujet, 66)

 

Cf. la musicalité comme articulation de trois dimensions ou trois excŹs :

 

Noter que l’écoute est ici un vide central, un non-ajustement entre trois excŹs (discursivité, harmonicité, expressivité)

Exemples de formalisation

Théorie des modŹles :

{modŹle, symbolisation, théorie, interprétation} = formalisation

RSI…

Renommons :

{situation, symbolisation, forme symbolique, interprétation} = formalisation

Ici situation ≡ réalité (R), forme symbolique ≡ S et symbolisation-interprétation ≡ I

La dynamique est engagée par une Idée sur une situation. La penser plus avant pour lui permettre d’intervenir sur la situation passe par sa formalisation c’est-ą-dire une mise en forme symbolique ouvrant ą construction formelle puis ą interprétation intervenante dans la situation de départ.

Fiction

Une formalisation est une forme particuliŹre de fiction : faisons « comme si » l’ordre symbolique correspondait ą la situation de départ par symbolisation et interprétation et voyons ce qui en découle.

Formalisation = fiction symbolisée, par ex. théorisée.

Symboliser…

De mźme qu’un signifiant représente un signifié pour un autre signifiant, un symbole formel représente une chose (d’une situation) pour un autre symbole formel. En effet, ce qui différencie l’ordre symbolique de la situation, c’est qu’il y a des rapports explicites d’enchaĒnement entre symboles alors qu’il n’y a pas présentation dans la situation des rapports entre ses objets.

Exemple : Loi de la chute des corps (deuxiŹme loi de Newton)

z(t)= - ½gt2 +z0

g, t et z0 représentent l’accélération du champ de pesanteur, le temps et la hauteur initiale pour z (la hauteur du corps en question).

Tout de mźme, dans une partition, une note (« la » par exemple) représente le jeu du corps-accord afférent pour une autre note (« do » par exemple).

Formalisation = représentation symbolique ≠ figuration ou imitation

Attention : formaliser n’est pas nécessairement figurer (si l’on appelle ici figures des symboles non arbitraires et semblables – en un certain sens - ą ce qu’ils signifient). Il peut y avoir des formalisations figuratives mais les formalisations généralement sont plutôt abstraites, arbitraires.

Admettons que formalisation puisse ici équivaloir ą représentation (de la situation de départ), représentation formelle. On dira alors que toute représentation n’est pas nécessairement figurative.

Formalisation = représentation mais par forcément en figures : représentation ≠ figuration.

Par exemple, mes diagrammes sur théorie/modŹle (tel celui qui suit) sont une figuration d’une représentation non figurale (d’une représentation théorique – en générale algébrique, comme pour la seconde loi de Newton - d’un modŹle).

Exemples de formalisation

-       La perspective comme formalisation symbolique de l’espace et de ce qui s’y joue.

-       Les tableaux italiens (cf. Arasse) qui figurent l’Annonciation l’Incarnation c’est-ą-dire la descente de l’infini dans le fini.

-       Que formalise un tableau abstrait (non figuratif) ?

-       Que formalise un poŹme ? Un événement ?

-       Dans la géométrie algébrique, l’algŹbre formalise la géométrie.

-       En musique, la partition formalise le corps-accord musical.

Espace vide central

Une formalisation tourne autour d’un espace vide central. Dans cet espace se joue l’imaginaire de la fiction mais vont pouvoir se loger d’autres fictions, d’autres imaginaires.

Manque et excŹs de toute formalisation

Cf. il y a manque et excŹs de la formalisation :

-       manque : la formalisation manque la spécificité de la situation. Elle sélectionne et structure de faćon finie une situation infinie. D’oĚ les reproches qu’on lui fait : elle hiérarchise, trie, partage…

-       excŹs : elle formalise, sans le savoir, de tout autres situations. ExcŹs donc de raisonances de toute formalisation. C’est du côté de cet excŹs que va se loger une possible formalisation par la musique de situations non musicales.

(théorŹme de Lowenheim-Skolem)

Deux hypothŹses

Une hypothŹse principale

Mon hypothŹse essentielle : une possible formalisation musicale d’une question politique ne peut vraiment se réaliser que par excŹs. C’est donc un « en-plus » indirect. Ce n’est pas l’idée de directement formaliser musicalement une situation politique (cela serait simplement l’illustrer d’un point de vue sonore). C’est plutôt qu’une formalisation musicale d’une situation musicale peut délivrer, en plus, une formalisation d’une situation politique.

Soit : une telle formalisation musicale d’un non-musical constitue une raisonance en plus et non pas au principe de la formalisation.

Une formalisation directe, c’est une logique de narration, de figuration, de description, de mimétique, avec des symboles devenant des étiquettes (le symbole représente la chose en soi et non plus pour un autre symbole) – cf. (mauvaise) musique de film.

Cf. le débat sur la symbolique chez Bach :

-       symbolisation directe (Albert Schweitzer) : ą chaque mot ou idée du texte, un motif musical. Au passage, dans ce cas, difficile de penser que le motif musical représente l’idée du texte pour un autre motif…

-       symbolisation indirecte (Charru & Theobald) : c’est la structure symbolique, musicalement construite selon une logique musicale, qui peut ensuite s’interpréter en-dehors de la musique.

Une hypothŹse secondaire

HypothŹse : pour mettre en jeu la formalisation musicale (en lisant, jouant ou écoutant), il faut tourner autour du vide de la formalisation, mettre en rapport de symbolisation/interprétation des notes et des corps-accords et cette spirale met en jeu une fiction, une imagination qui peut źtre alors suractivée par des raisonances non musicales – en imaginant des gestes, affects, « contenus », histoires non musicaux pour ces réalités musicales.

 

HypothŹse récapitulative : le vide autour duquel joue la formalisation musicale crée ainsi un espace propice aux raisonances extramusicales.

3 – « Peuple » ?

Peuple ≠ masses

HypothŹse générale : peuple ≠ masses

Masses = multitude d’individus, de gens

Réunion de collectifs

Un peuple (d’une situation : d’une ville, d’un pays…) est un collectif de type particulier car une réunion de différents collectifs et pas seulement de gens individuels.

Réunion créée par la politique

C’est une des tČches de la politique que de constituer un tel type de collectif, de constituer et d’organiser des peuples. Le peuple n’est donc pas une donnée pour la politique mais un résultat politique.

« Réunion » ?

Terme central pour la politique, entendue comme quelque chose ą faire – on fait de la politique et non pas on en discute ou on la commente.

On fait de la politique comme on fait de la musique, on fait des mathématiques et on fait l’amour.

Il y a la réunion politique qui est le cŌur de l’activité politique.

Et il y a le peuple comme réunion politique de différents collectifs. Dans ce dernier cas, que veut dire réunion ?

« Réunir » ?

Réunir suggŹre un second temps dont unir serait le premier. Mais il s’agit non pas d’unir ą nouveau (de ré-unir) mais plutôt d’unir ceux que rien d’essentiel ne désunit.

Ici le premier temps est une union négative : une absence de désunion.

Et le second temps – celui de la ré-union – est affirmatif : il matérialise l’affirmation dont l’absence de désunion était grosse.

La réunion du peuple est la réalisation affirmative de l’unité dont les gens et les collectifs étaient capables.

 

Noter : réunion ≠ union. Une organisation politique doit źtre unifiée. Un peuple n’a pas nécessairement besoin politique de l’źtre. Un peuple doit źtre réuni, ce qui est un peu autre chose.

« Fźte populaire »

S’il y a sens ą parler de fźte populaire (Rousseau), c’est me semble-t-il en ce sens : la réunion affirmative réalisée de ceux que rien ne désunissait.

Le peuple est un tel type de réunion entre différents groupes, collectifs, voix collectives.

En résumé

Peuple ≠ {voix individuelles}

Peuple = {voix collectives}

L’enjeu de cela, c’est la politique étendue aux masses.

« Communisme »

Cf. quatre dimensions affirmatives du communisme :

1)    mise en commun (contre propriété privée) ;

2)    travail polymorphe (contre division sociale du travail) ;

3)    politique par tous, pour tous, de tous (contre politique étatique) ;

4)    internationalisme entendu comme pensée politique ą échelle de toute l’humanité (contre politique identitaire ą échelle de nations).

Peuples

La question des peuples – de la constitution de peuples – intervient plus directement

-       au point 3 : politique pour tous = constitution politique d’un peuple (et non pas donnée a priori, naturelle, ou sociale) ;

-       au point 4 : il y a des peuples, l’humanité est faite de différents peuples.

Hétérophonie

OĚ l’on va retrouver nos deux points :

-       un peuple est une voix hétérophonique ;

-       l’humanité est une hétérophonie de peuples, c’est-ą-dire de voix hétérophoniques.

4 – « Formalisation musicale de l’idée politique d’un peuple ? »

HypothŹse générale

HypothŹse : formalisation par excŹs, formalisation latérale et pas centrale.

Il ne s’agit pas de composer une musique qui formalise directement un peuple : cela serait une musique descriptive, non autonome, narrative, illustrative (mauvaise musique de film).

C’est plutôt une formalisation musicale qui se trouver marcher aussi pour un peuple donné.

ModŹles hétérogŹnes, pathologiques…

Il y en a aussi dans les mathématiques :

- en théorie de l’intégration :

- en théorie des nombres :

Š       relations de coopération polyphonique entre rationnels et réels, entre réels et surréels ;

Š       relations de rivalité antiphonique entre complexes et surréels.

L’idée d’hétérophonie peut aussi formaliser un peuple

Cf. C.R.I. = différents types de différences qu’on doit retrouver dans un peuple :

-       différences internes ą une coopération ;

-       différences de rivalité, de compétition sportive, de confrontation (ex : entre frŹres, dans une fratrie) autolimitées (saine adversité non antagonique) ;

-       différences d’indifférence.

Rappel : justice

Importance de l’autolimitation de la rivalité ou de la confrontation dans le peuple, et cette autolimitation est affaire de justice s’il est vrai que pratiquer la justice, c’est articuler trois pratiques :

1.     celle du courage,

2.     celle de l’intelligence,

3.     celle de l’autolimitation.

Note sur le « faire » ou le « pratiquer »

J’insiste sur le faire plutôt que le définir pour valoriser l’intériorité subjective plutôt que l’extériorité objectivante : la pratique plutôt que la définition, l’intellectualité pensive plutôt que la philosophie réflexive.

Donc ici, je ne donne pas une définition (philosophique ou politique) de la justice.

Je caractérise ce que c’est que se tenir dans la justice. « La justice existe » ą mesure du fait qu’on peut la pratiquer.

Quel peuple ?

Pour quel peuple alors, en quelle situation ?

Ex.

-       musique bulgare : quel peuple formalise-t-elle ?

-       la musique de mon Ricercare hétérophonique formalise quel type de peuple ?

Tout le point est lą.

Effet latéral, indirect,

Donc pour formaliser musicalement une situation politique, il faut l’obtenir par ricochet, indirectement, comme un cadeau gracieux d’une formalisation en manque-excŹs de précision et de spécification, par clinamen inattendu.

Cela veut dire que la musique en question doit źtre autonome, tenir par elle-mźme. Elle ne saurait źtre descriptive, imitative, narrative.

5 – « Antagonisme » ?

Reste alors la difficile question de l’antagonisme politique :

-       l’antagonisme est essentiel ą la politique ;

-       la musique – spécifiquement l’Ōuvre musicale – ne connaĒt pas l’antagonisme (cf. exposé l’année derniŹre : une Ōuvre ne peut se séparer en deux camps se battant ą mort pour la destruction de l’autre, ce serait une autodestruction de l’Ōuvre, son suicide).

Comment une musique ignorant l’antagonisme pourrait-elle formaliser une situation politique oĚ l’antagonisme est central et structurant ?

« Agonisme » ?

Cf. une politique sans antagonisme est un agonisme inéluctablement étatique, institutionnel, parlementarisé, « démocratique »… (cf. C. Mouffe !)

Cf. la politique dont on a esquissé quatre objectifs stratégiques lŹve des ennemis.

« Nous/Eux » ?

Mais l’antagonisme politique n’est pas le jeu d’un Nous/Eux (C. Mouffe) car ce n’est pas l’opposition de deux communautés. La politique, c’est politique contre politique, Idée contre Idée, orientation contre orientation (et non pas Nous/Eux, car le Nous comme le Eux sont subordonnés ą l’antagonisme des Idées politiques en jeu).

Antagonisme entre politiques

L’antagonisme est entre politiques : ce n’est pas seulement une contrariété (incompatibilité) mais bien une contradiction forte (c’est l’une ou l’autre, sans échappatoire politique ; donc la réalisation de l’une détruit l’autre).

Car la politique, c’est la transformation du monde, de l’humanité.

Donc la construction politique d’un peuple est antagonique ą la construction politique d’un camp ennemi.

La musique ne le connaĒt pas.

Cela, la musique ne le connaĒt pas.

Elle connaĒt certes les subjectivités de l’antagonisme (révolte, colŹre, soulŹvement, courage…) mais pas l’antagonisme comme tel : s’il s’agit de doter l’ennemi d’une musique spécifique, cette musique doit rester une bonne musique pour źtre intégrée dans la mźme Ōuvre (et non pas conduire ą la confrontation de deux piŹces de musique : l’une belle et subtile, l’autre barbare et arriérée).

Conclusion

L’hétérophonie peut-elle formaliser un peuple ? Plus généralement, une Ōuvre musicale peut-elle formaliser quelque chose qui concerne directement la politique, quelque chose de politique ?

La réponse sera clairement : « Non ! »

L’hétérophonie peut évoquer la réunion d’un peuple, une musique peut évoquer quelque chose qui touche ą la politique mais ni l’une ni l’autre ne sauraient au sens propre « formaliser » quelque chose de politique ; tout au plus peuvent-elles se proposer de le figurer, de l’illustrer, de le raconter mais ceci sera alors immanquablement aux dépens de la musique elle-mźme puisque celle-ci se sera alors dépouillée de sa vraie puissance formalisatrice et de son autonomie (relative).

La musique évoque en jouant latéralement, indirectement du vide central qui l’anime – celui-lą mźme que l’écoute proprement musicale met en Ōuvre, entre partition et corps-accord, vide constitué par la propre formalisation immanente de la musique.

L’hétérophonie pourra donc évoquer, par sa propre constitution collective, la réunion d’un peuple mais elle ne saurait formaliser sa constitution proprement politique (et non pas sociale ou culturelle) dans l’antagonisme d’une politique contre une autre politique.

 

***



[1] masculin/féminin/neutre (+ épicŹne)

[2] Wikipedia :

L' « art contemporain » désigne — de faćon générale et globale —  l'ensemble des Ōuvres produites depuis 1945 ą nos jours, et ce quels qu'en soient le style et la pratique esthétique mais principalement dans le champ des arts plastiques. Dans cette classification, l'art contemporain succŹde ą l'art moderne (1850-1945).

En France, l'expression « art contemporain » est aussi utilisée —avec un sens plus restreint — pour désigner les pratiques esthétiques et réalisations d'artistes revendiquant « une avancée dans la progression des avant-gardes » et une transgression des frontiŹres entre les domaines artistiques (dépassant la frontiŹre de ce que le sens commun considŹre comme étant de l'art, c'est-ą-dire les arts plastiques, en expérimentant le théČtre, le cinéma, la vidéo, la littérature…), ou une transgression des « frontiŹres de l'art telles que les conćoivent l'art moderne et l'art classique ».

On parle aussi d'art contemporain pour désigner — par convention — l'art des années 1960 et d'aprŹs. Le pop art marquerait, de ce fait, une rupture par rapport ą l'art moderne.

[3] Wikipedia :

« Art Press est une revue mensuelle internationale de référence dans le monde de l'art contemporain. Son premier numéro est sorti en décembre 1972 - janvier 1973. »

« Dans son roman autobiographique, La Vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet explique que la fondation de la revue et l'acquisition de son indépendance financiŹre sont largement liées ą sa constitution individuelle, elle aussi marquée par l'indépendance d'un esprit libre. »

[4] « contemporain » entendu ici au sens commun…