En quoi la philosophie de Logiques des
mondes (Alain Badiou) peut
servir au musicien
(ou la question d’un matérialisme de type
nouveau)
Séminaire mamuphi (Ens, 12 mai 2007)
François Nicolas
(version pdf : intervention
— annexes)
(vidéo : www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=1642)
Cette lecture de Logiques
des mondes (Seuil, 2006) aura un
double enjeu :
A) Un enjeu
proprement musical : dégager ce qui, de cette philosophie, peut
orienter l’intellectualité musicale contemporaine à l’entame du nouveau siècle.
Ce nouveau livre d’Alain
Badiou en effet intéresse tout spécialement le musicien, non parce que la
musique y occupe, pour la première fois, une place considérable (cette nouvelle
place ne signifie pas que la musique est devenue une condition de la philosophie de Badiou mais simplement qu’elle
opère ici, avec bien d’autres, comme exemple de ce qu’apparaître veut dire) mais parce que Badiou y traite pour la
première fois des phénomènes et de la logique — selon ce qu’on pourrait appeler
une phénoméno-logique — ce qui est
naturellement plus proche des références spontanées du working musician (ou musicien artisan) que l’ontologie mathématique de L’être et
l’évènement…
On tentera donc d’indiquer
comment il est possible d’investir les principaux concepts de ce livre d’une
part en les rattachant aux notions mathématiques de la théorie des topos
(récemment thématisée par Y. André dans l’école de mathématiques pour musiciens
et autres non-mathématiciens) et, d’autre part, en les faisant librement
résonner en musique.
B) Un enjeu plus
philosophique : rehausser la proposition dans Logiques des mondes de ce qu’on appellera ici un matérialisme de type
nouveau.
La question d’une
« dialectique matérialiste », opposée au « matérialisme démocratique »,
constitue en effet le cœur de l’ouvrage (ce qui, au demeurant, incite
l’intellectualité musicale à clarifier ce qu’il en est de son propre rapport au
matérialisme en sorte de soutenir un matérialisme de l’œuvre plutôt que des
musiciens et de leurs sociétés, un matérialisme de l’écoute plutôt que de la
perception et de la réception, un matérialisme de l’intension à l’œuvre plutôt que de la genèse et de la
communication des intentions du compositeur, etc.).
Pour en prendre mesure, on
examinera différentes dimensions du matérialisme dans Logiques des mondes en examinant cas par cas ses enjeux à la lumière de
sa constitution dialectique contre un matérialisme relativiste et
post-moderne :
1. un matérialisme du transcendantal, contre l’idéalisme d’un sujet constituant
(Kant) ;
2. un matérialisme de l’objet (via le caractère réel de tout atome), contre l’empirisme du « virtuel »
(Deleuze) ;
3. un matérialisme de l’infini, contre le matérialisme éploré de la finitude et de
la mort ;
4. un matérialisme de la relation (via la clôture ontologique des mondes), contre l’empirisme d’une actualisation
(Deleuze) et contre cet idéalisme gageant la cohésion des mondes sur une
matière hors-monde et une transcendance en surplomb ;
5. un matérialisme de l’événement, contre le matérialisme journalistique des faits et
l’empirisme deleuzien ;
6. un matérialisme du monde tel que radiographié par l’évènement (via l’ensemble
des points qui viennent
l’espacer), contre le matérialisme historiciste ;
7. un matérialisme du sujet (via un corps de type nouveau), contre le matérialisme anthropomorphique des
corps-langages ;
On rehaussera ce faisant la
portée d’ensemble des deux thèses matérialistes (ici n°2 et 4) au principe de
« la logique atomique » : d’un côté une thèse (locale) sur
l’atome et l’objet (ou « postulat du matérialisme »), de l’autre une
thèse (globale) sur la relation et la complétude (ou « deuxième thèse
fondamentale du matérialisme »). Ces thèses parachèvent en effet la
synthèse matérialiste de l’être et de l’apparaître puisqu’avec elles, la
détermination (principale) de l’apparaître par l’être fait retour (secondaire) de l’apparaître sur l’être en sorte que la diversité phénoménale affecte
désormais la structuration même de l’être.
Au total, cette séance de mamuphi se présentera comme un exposé de philosophie pour
musiciens et autres non-philosophes…
–––
I. En quoi ce livre de
philosophie peut-il être utile au musicien ?
I.1. Un matérialisme de
type nouveau
I.1.a Lutte
sur deux fronts
I.1.b En
musique
· Un vieil idéalisme
· mais un récent matérialisme positiviste ou scientiste
· Remarque terminologique
I.2. « Dialectique
matérialiste »
I.2.a Des
déliaisons, de nouvelles liaisons et trois identifications…
· Déliaisons
· Nouvelles liaisons
· Trois identités constitutives
I.2.b Projection
musicale ?
Remarque sur le danger du
philosophème
I.2.c Un
matérialisme de la contingence et de l’accident
I.3. Un contrepoint
philosophique heureux
I.3.a à
distance du langage
I.4. Remarque : un
livre qui parle beaucoup de musique
La place de la musique dans
Logiques des mondes
I.4.b Ce
livre intéresse le musicien bien au-delà de ce qu’il dit de la musique.
Quelques remarques musicales,
malgré tout…
I.4.c La
musique : un exemple, pas une condition
Deux précisions
I.4.d L’intérêt
essentiel : une phénoméno-logique
II. Le matérialisme dans Logiques
des mondes
II.1. Un matérialisme du
transcendantal
II.1.a Substrat
mathématique : algèbre de Heyting et classifieur de sous-objets Ω
II.1.b Concept philosophique,
dialectiquement dégagé
· Deux caractéristiques
· Un matérialisme… des goûts et des couleurs !
II.1.c Projection
musicale : un monde-Musique
· Le solfège comme transcendantal…
· Projection musicale des trois opérations du
transcendantal
Rythme (conjonction)
Timbre (enveloppe)
Silence (minimum)
Remarque : dépendance et
envers
II.2. Un matérialisme de l’objet
II.2.a Adversaire idéaliste
· Substrat mathématique ?
· Projection musicale
Remarque sur le thématisme
II.2.b Autre adversaire
· Substrat mathématique : les Ω-ensembles…
· L’objet comme site…
Méprise à éviter !
Projection musicale :
qu’est-ce qu’un « objet » dans le monde-Musique ?
· … pour des atomes
· Une décision stratégique, et non pas locale
· Dialectique
· Enjeu global du postulat du matérialisme
· Substrat mathématique : le faisceau
· Projection musicale : l’ancrage du musical dans
le sonore
Remarque sur le moment-faveur
dans l’écoute
II.3. Un matérialisme de l’infini
II.3.a Substrat
mathématique : l’inaccessibilité
II.3.b Dialectique
II.3.c Projection
musicale : l’infinité du monde-Musique
et des phénomènes musicaux
II.4. Un matérialisme de la
relation
II.4.a Substrat
mathématique : limites et colimites
II.4.b Dialectique
II.4.c Projection
musicale : les relations entre choses musicales sont musicales !
· L’exemple du concert
II.5. Un matérialisme de
l’évènement
II.5.a Pas de substrat
mathématique !
II.5.b Dialectique
Remarque sur l’existence en
mathématique
· Deux adversaires
· dont Deleuze…
II.5.c Projection
musicale : un matérialisme du « ce qui arrive » en musique…
II.6. Un matérialisme du monde
II.6.a Matérialisme des
points
· Pas d’effet-Matrix !
II.6.b Substrat
mathématique : un théorème
II.6.c Dialectique
II.6.d Projection
musicale : un matérialisme des différentes situations musicales
II.7. Un matérialisme du sujet
II.7.a Dialectique
II.7.b Projection
musicale : l’œuvre comme sujet de la musique
· Sujet…
· Corps et organes…
III. Conclusion
III.1. Récapitulations
III.1.a Concepts
philosophiques et notions mathématiques
III.1.b Les
sept dimensions matérialistes
III.2. Un matérialisme de l’écoute
musicale
III.3. Assurer une compatibilité avec la
philosophie
III.4. Météorologie, cartographie,
géologie
III.5. La logique, au cœur du triangle de
pensées mamuphi
Remarque d’onto-logique
III.5.b mamuphi, ou la question logique en partage !
Question-réponse
Tableau récapitulatif de la compatibilité musicale avec la « dialectique
matérialiste »
Notes de référence
« Le musicien d’aujourd’hui,
livré à la solitude de l’intervalle où se dispersent, dans des corps inorganisés
et de vaines cérémonies, le vieux monde cohérent de la tonalité ainsi que le
dur monde dodécaphonique qui prodigua la vérité du premier, ne peut que répéter
héroïquement, dans ses œuvres mêmes : « Je continue, pour penser et
porter à leur paradoxal éclat les raisons que j’aurais de ne pas
continuer. » »
Alain Badiou [a]
En quoi ce livre de philosophie peut-il être utile au
musicien, s’entend au musicien pensif [1],
celui de l’intellectualité musicale, celui donc qui entreprend de verbaliser la
pensée musicale, de la dire ?
La thèse que je voudrais soutenir est que ce livre très
singulier peut aider le musicien à inscrire son propos dans une orientation
matérialiste renouvelée de la pensée, plus précisément dans ce que je
proposerai ici d’appeler un matérialisme de type nouveau.
Comme on va le voir, ce matérialisme philosophique de type
nouveau se constitue et se déploie dans une lutte sur deux fronts : en
opposition certes au vieil idéalisme (moribond, en vérité, si ce n’est déjà
mort [2])
mais surtout à un matérialisme (que Badiou appelle « démocratique »)
qui est hégémonique et obscurcit aujourd’hui la pensée.
Soit la conviction suivante : les Lumières
d’aujourd’hui, celles du XXI° siècle, n’ont plus tant pour adversaire déterminé
le vieil idéalisme religieux qu’un obscurantisme de type désormais matérialiste
interdisant toute Idée véritable au nom du règne sans partage des corps et des
langages.
Pourquoi proposer d’inscrire le propos du musicien dans une
telle nouvelle orientation matérialiste ?
Parce que l’intellectualité musicale, de longue date (très
exactement depuis sa constitution avec Rameau, précisément à l’époque des
Lumières) lutte contre son propre obscurantisme, celui du vieil idéalisme qui
focalise et oriente le discours traditionnel sur la musique. Cet idéalisme le
réalise d’une part en présentant la musique comme esprit immatériel et ineffable,
venant transir d’infini notre sol étriqué et notre cœur fermé, et d’autre part
en thématisant le discours possible sur une telle musique comme commentaire
dévot et prêche célébrant le médiateur musicien, au total en exaltant la
puissance religieuse de la musique [3]…
Contre cet obscurantisme, venant interdire de parler de musique autrement que
comme émotion pieuse et communication ineffable, l’intellectualité musicale a
constitué ses propres opérations : théoriques (voir Rameau), critiques
(voir Schumann) et esthétiques (voir Wagner).
Sans établir une histoire détaillée de cette intellectualité
musicale, on fera alors remarquer que depuis quelques décennies
l’intellectualité musicale a surtout maille à partir avec un matérialisme plus
récent se parant cette fois des vertus des « sciences humaines » pour
déployer un nouveau type de discours sur la musique qu’on rassemblera ici sous
le terme générique de « musicologie positiviste » pour indiquer que
la musique y est constituée en position d’objet dans un discours extrinsèque de
type scientiste [4].
La confrontation de l’intellectualité musicale contemporaine
avec cette « musicologie positiviste » est très vive : ainsi
toutes les tentatives de penser l’œuvre musicale et non le musicien, de
réfléchir l’écoute et non l’audition, de thématiser la pensée musicale et non
le langage musical, de rehausser la généalogie des œuvres et non
« L’Histoire de la musique », d’exhausser la portée proprement
musicale des concerts et non leur logique socio-économique, etc., doivent
affronter un cortège de disciplines universitaires composant un lourd filet de
déterminations objectives qui tendent à déqualifier comme idéaliste toute tentative de relever une figure subjective à
l’œuvre en musique. Ainsi s’assemblent et s’allient :
· une
sociologie de la genèse et de la réception (ou, avec plus de pédanterie :
de la poïétique et de l’esthésique…),
· une
psychologie de l’auditeur,
· un
historicisme des contextes sociaux et étatiques,
· une
physique des corps (sonores et instrumentaux),
· une
politologie des institutions,
· une
anthropologie des consommateurs et amateurs de musique,
· une
« linguisterie » (Lacan) des formes de pensée,
· un
économisme des pratiques musiciennes,
· une
ethnologie des cultures…
toutes disciplines qui
se rejoignent pour couler l’œuvre musicale dans une épaisse chape matérielle,
la réduire ainsi à un statut de pur objet, et rejeter dans un idéalisme
archaïque tout traitement ouvertement subjectivé de ces questions.
Certes, en matière de discours sur la musique, le vieil
idéalisme se maintient aujourd’hui, mieux sans doute en musique que dans
d’autres domaines. Mais depuis disons les années 70, la nouveauté tient à des
discours musicologiques se parant des vertus matérialistes du savant plutôt
qu’à une refonte du vieux discours idéaliste. Disons que la revue Musique en
jeu (années 70) a représenté en France le
moment de basculement vers ce nouveau matérialisme, une sorte de bord à deux
faces puisque cette revue intensifiait aussi bien les positions ouvertement
subjectives (militantes) qui y dépensaient leur dernière énergie que le
prestige montant du nouveau positivisme langagier…
Pour fixer ma terminologie, j’appellerai ici
« intellectualité musicale » le discours instruit et subjectivé du
musicien [5] quant à la musique (en ce sens c’est un discours endogène),
et « musicologie positiviste » le discours savant [6]
et objectivé sur la musique (en
extériorité donc, puisque la musique y est revendiquée comme occupant une
position d’objet) en sorte que ma question devient celle-ci : comment Logiques
des mondes peut aider l’intellectualité
musicale en ce début de XXI° siècle à assumer un matérialisme de type nouveau
apte à lutter contre le matérialisme de cette « musicologie
positiviste » ?
Le matérialisme de type nouveau que constitue Logiques
des mondes s’y nomme « dialectique
matérialiste », non « matérialisme dialectique » [7],
car il se constitue en dialectisant la polarité sur laquelle s’édifie le
« matérialisme démocratique » : celui des corps et des langages.
Je rappelle que l’énoncé princeps du « matérialisme
démocratique » est : « Il n’y a que des corps et des
langages ».
Face à cela, la « dialectique matérialiste » [8]
va ajouter un troisième terme (« les vérités ») qui viendra non pas
synthétiser les deux précédents, ni non plus les nier mais plutôt inscrire une
position en exception et en écart, position qui va rétroactivement révéler la
nature exacte de ce qui relie corps et langages. Badiou inscrit cela sous le
nouvel énoncé suivant : « Il n’y a que des corps et des langages, sinon
qu’il y a des vérités. » [b]
Autant dire qu’il ne s’agit pas ici de réfuter la
détermination matérialiste des corps et des langages (pas plus qu’il ne s’agit
pour l’intellectualité musicale de réfuter l’existence des savoirs récollectés
par la musicologie positiviste) mais bien plutôt de déplacer cette dualité au
moyen d’un nouveau terme qui s’avérera être celui d’où une nouvelle
intelligence d’ensemble peut s’établir.
La constitution de ce matérialisme singulier va se faire par
un produit singulier de déliaisons, de nouvelles liaisons et de pures et
simples identifications qui qualifient cette dimension matérialiste comme effet
et attribut d’une dialectique (plutôt que l’inverse).
Deux déliaisons, essentiellement :
·
celle du phénomène et du sujet (ce sera mon premier
point),
·
celle de l’objet et du sujet (ce sera mon second
point).
La nouvelle liaison essentielle est celle de l’apparaître et
de l’être (ou de l’être-là et de l’être).
Mais il y a aussi la nouvelle liaison du monde et du sujet
(on verra ainsi l’importance pour le sujet du réseau de points du monde).
Il y a enfin « trois identités constitutives de cette
philosophie » [c] :
1) Être
= mathématiques : « « mathématiques » et
« être » sont une seule et même chose. » (cette identité date de L’être et l’évènement) ;
2) Apparaître
= logique : « « logique » et
« apparaître » sont une seule et même chose. » (nouvelle identité) ;
3) Sujet
= véritélocalement :
« « sujet » est une simple détermination locale de
« vérité ». » (identité déjà
présente dans L’être et l’évènement).
Commençons d’indiquer comment tout ceci peut intéresser le
musicien. Je le ferai en associant, autant que possible, des énoncés proprement
musiciens à certains des énoncés philosophiques de ce livre, non pas en misant
ici sur un transfert de cohérence (ce serait là tomber dans le piège du philosophème) mais en exemplifiant musicalement ces thèses philosophiques
et indiquant leurs projections musicales possibles.
Je mettrai ainsi en vis-à-vis de l’énoncé princeps de Logiques
des mondes celui-ci, qui appartient en propre
à l’intellectualité musicale : « Il n’y a en musique que des corps
musiciens et des pièces musicales, sinon qu’il y a des œuvres de
musique. ». Plus précisément : « Il n’y a en musique que des
corps qui jouent et perçoivent des morceaux, si ce n’est qu’il y a des œuvres
qui composent une écoute. »
Il y a danger à tenir qu’on puisse transporter un même
énoncé du champ philosophique au champ musical en en conservant la consistance
(comme si la consistance de pensée pouvait se transférer d’un domaine à
l’autre, par un principe de vases communicants…).
Ceci peut s’illustrer par l’exemple suivant : soit
l’énoncé élémentaire « la musique est un art » [9].
On pourrait penser que cet énoncé, étant formulable identiquement
en philosophie et en intellectualité musicale, pourrait suturer ces deux
domaines. Or il est patent qu’il n’aura pas du tout le même sens dans une
énonciation philosophique et dans une énonciation musicienne, ne serait-ce que
parce que chacun des cinq mots qui le composent n’a pas du tout le même sens
dans ces deux énonciations :
·
« art » ne veut pas dire la même chose pour
l’intellectualité musicale (il y s’agit alors de différencier l’art de la
musique des simples cultures musicales, et non pas de penser ce qu’est l’art en
général) et pour la philosophie (qui a toujours à construire son propre concept
de l’art, subsumant la diversité empirique des sens et des arts) ;
·
« musique » veut encore moins dire la même
« chose » dans ces deux énonciations, ne serait-ce que parce qu’il
n’y a pas – il ne saurait y avoir — de définition de la musique pour le
musicien, quand l’orientation pour la philosophie est ici toute différente
(tout philosophe s’occupant de musique tend à dégager son propre concept de la
musique) ;
·
sans compter le mot « la » : « la musique » ne signifie pas « la même
chose » pour un philosophe et pour un musicien (pour le musicien, il
s’agit là d’un article à la simple fonction empirique quand le philosophe y
attachera la délimitation d’une singularité – par exemple pour Badiou d’une
possible condition pour la philosophie) ;
·
et le mot « un » : « un art » dit des choses sensiblement différentes
pour un philosophe, toujours au labeur d’une classification générale des arts
(combien d’arts ?, distingués et séparés selon quels principes ?,
hiérarchisés comment ?, etc.), et pour un musicien (qui n’y voit là à
nouveau qu’un article empirique) ;
·
sans parler a fortiori du mot « est »
puisqu’il va de soi que le verbe être
sera abordé bien différemment par l’un et par l’autre (on sait la charge
ontologique de ce verbe pour la philosophie, quand le musicien l’emploiera
comme opérateur empirique de connexion des deux termes « musique » et
« art », en quelque sorte « sans le réfléchir »…)
J’espère éviter, dans cette intervention, ces dangers du
philosophème, en n’usant pas de concepts philosophiques (« sujet »…)
dans les énoncés propres de l’intellectualité musicale et en étant attentif aux
sens différents des mêmes mots (« objet »…) et aux méprises qui peuvent
alors s’y attacher.
L’intellectualité musicale oppose au « matérialisme
positiviste » qu’il y a certes en musique des déterminations de tous
ordres (sociologique, psychologique, mythologique, physico-acoustique,
historique, économique, anthropologique, ethnologique…) mais que s’il y a
quelque chose comme un art musical (position au demeurant controversée par le matérialisme
relativiste qui soutient que le supposé « art musical » n’est qu’une
culture parmi d’autres : la culture occidentale [10]),
c’est bien parce qu’il y a des œuvres, et que ces œuvres ne procèdent nullement
transitivement des déterminations précédentes mais adviennent précisément en
exception à ces déterminations, par une
logique d’écarts et d’interruptions dans ces déterminations…
Autant dire que le matérialisme de type nouveau sera aussi
un matérialisme de la contingence, du hasard et de l’accident tout autant que
de la singularité, un matérialisme qui ne rejettera donc pas ces notions dans
l’obscurantisme d’un idéalisme mais tout au contraire leur donnera droit au
cœur même du matérialisme [11].
La philosophie de Badiou contrepointe ainsi les philosophies
auxquelles les musiciens ont pris jusqu’à présent l’habitude de s’adosser,
philosophies qui peuvent se rassembler selon trois orientations principales :
1) avant
tout la phénoménologie (au sens
husserlien du terme) qui constitue ce qu’on pourrait appeler la philosophie
spontanée des musiciens [12]
(on la retrouve au principe de nombreux écrits de l’après-guerre, par exemple
ceux de Boris de Schloezer, de Gisèle Brelet, de Pierre Schaeffer, d’André Boucourechliev…
[13]) ;
2) ensuite
l’herméneutique, du côté des musiciens
dont l’intellectualité est d’ordre plus littéraire [14] ;
3) enfin,
pour les théoriciens de la musique dont la conception de la théorie prend la
science pour modèle, le néopositivisme logique (comme on sait grâce à Stephan Schaub, c’est par exemple la référence
centrale de Milton Balbitt…).
Ces trois courants philosophiques (phénoménologie d’origine
husserlienne, herméneutique et positivisme logique) partagent une
propriété : celle d’inscrire la pensée sous la norme (implicite ou
explicite) du langage et donc d’épouser ce qu’on a pu appeler « le
tournant langagier du xxe siècle ».
À ce titre, un mérite essentiel du matérialisme de type
nouveau sera de donner droit à une pensée qui s’émancipe de la tutelle
langagière, et ipso facto, de l’emprise de la différence des sexes.
Cette réfutation d’une « dimension constituante du
langage pour la pensée » se réalise dans la philosophie de Badiou d’une
triple manière :
·
au niveau de la pensée de l’être (dans L’être et
l’évènement) : l’ontologie, étant
mathématique, est une pensée qui n’est pas langage, un « dire
l’être » qui ne se dispose nullement sous la norme langagière mais tout au
contraire entreprend d’arracher la pensée et le dire de l’être aux limitations
et ambivalences propres au langage ;
·
au niveau de la logique (dans Logiques des mondes) : la Grande logique se subordonne la petite
logique langagière ;
·
et au niveau du sujet : la pensée du sujet se
déploie en exception des langages propres aux individus sexués et aux
communautés humaines.
Le fait de déqualifier le langage de sa position paradigmatique
pour la pensée [15]
ouvre alors à une nouvelle conception matérialiste de la pensée musicale
délivrée de tout modèle langagier et émancipée de toute problématique de communication…
Le matérialisme de type nouveau opère ainsi comme contrefort
pour une intellectualité musicale soucieuse de distinguer la pensée musicale (à
l’œuvre) du langage des musiciens…
Avant d’aborder le feuilletage détaillé de ce matérialisme
de type nouveau dans Logiques des mondes,
remarquons cette concordance frappante : ce livre, particulièrement utile
au musicien, parle beaucoup de musique.
C’est d’ailleurs le premier livre philosophique de Badiou à
parler réellement de musique. La musique était la grande absente des livres de
Badiou, singulièrement de ces deux précédents piliers que sont Théorie du
Sujet (Seuil, 1982) et L’être et
l’évènement (Seuil, 1988).
Absence plus notable : elle manquait également à deux
« petits » livres où sa présence était plus naturellement
attendue : Petit manuel d’inesthétique (Seuil, 1998) et Le Siècle
(Seuil, 2005) [16].
On trouve certes dans ces ouvrages, ça et là, des remarques
et incidentes sur la musique mais rien qui dispose pour autant la musique en
égale de la poésie ou de la littérature, ou même du cinéma.
S’agirait-il donc de s’intéresser à Logiques des mondes aussi parce qu’il parle de musique ?
Somme toute cette philosophie serait-elle pour un musicien d’autant plus
attrayante qu’elle se met à parler de musique ?
Dès son livre I, Logiques des mondes accorde une grande importance à la musique au point
de lui consacrer toute une scolie intitulée « Une variante
musicale de la métaphysique du sujet »
[d]
et consacrée à la musique dodécaphonique et sérielle. La musique du XX°
siècle [17] se trouve
ainsi disposée en exemple-type de la nouvelle conceptualisation philosophique
du sujet, le pas nouveau de Logiques des mondes consistant ici à diversifier les processus-sujets (fidèle
1, réactif, obscur, fidèle 2) là où L’être
et l’évènement ne théorisait qu’un sujet,
fidèle au nom de l’évènement [18]…
Bref, la musique dans ce livre exemplifie la nouvelle figure
philosophique du/des sujet(s) : le contraste, avec son absence dans les
ouvrages antérieurs, est d’importance, et ce d’autant plus que la musique
continue d’intervenir tout au long des autres pages de Logiques des mondes, par exemple sous la forme d’un long développement
sur l’opéra Ariane et Barbe-bleue
de Paul Dukas [e] venant
exemplifier cette fois le nouveau concept de transcendantal.
·
« En quoi la philosophie peut servir à des
mathématiciens ou même des musiciens — même et surtout quand elle ne parle pas
de musique ou de mathématiques » [19]
·
« Personne n’a besoin de philosophie pour
réfléchir sur quoi que ce soit : on croit donner beaucoup à la philosophie
en en faisant l’art de la réflexion, mais on lui retire tout, car les
mathématiciens comme tels n’ont jamais attendu les philosophes pour réfléchir
sur les mathématiques, ni les artistes sur la peinture ou la musique ;
dire qu’ils deviennent alors philosophes est une mauvaise plaisanterie, tant
leur réflexion appartient à leur création respective. » [20]
Gilles Deleuze
Je soutiendrai cependant la thèse suivante : la
philosophie de Logiques des mondes
servira au musicien non parce qu’elle aborde le rivage de la musique mais
essentiellement pour la part qui n’en parle pas !
Ce n’est pas que ce que ce livre dit de la musique soit sans
intérêt : tout au contraire ! La sensibilité musicienne d’Alain
Badiou est particulièrement vive et rafraîchissante : elle rehausse des
œuvres inattendues (Ariane et Barbe-Bleue
de Paul Dukas, par exemple), elle offre des rapprochements et des éclairages surprenants,
procédant de biais (du biais de la philosophie) plutôt qu’en lumière frontale
(comme un musicien se sentirait obligé de le faire).
Mais le musicien s’arrêtant à ce volet du livre se
trouverait encombré des jugements musicaux portés par Badiou alors même que ces
jugements relèvent moins d’une motivation spécifiquement philosophique que
proprement musicale : les choix musicaux de ce livre sont en effet afférents
à la sensibilité musicale propre du philosophe Alain Badiou plutôt qu’à des
raisons intrinsèques à sa philosophie.
Aussi le musicien se méprendrait à trop nuancer ou discuter
tel ou tel de ces jugements musicaux du philosophe, ceci risquant alors de
désorienter sa lecture et de le faire passer à côté de la philosophie très singulière
ici à l’œuvre.
Indiquons, cependant, quelques-unes de ces interrogations
possibles, pour malgré tout ne pas feindre l’indifférence musicienne
complète !
La conjonction des œuvres [21]
de Berlioz, Schoenberg, Berg, Dukas, Webern, Messiaen, Dutilleux, Boulez [22]
interroge le musicien :
·
Comment par exemple registrer l’opéra de Dukas,
longuement détaillé au livre II, à l’une des quatre figures subjectives
distinguées dans le livre I ? Quel rôle cet opéra a-t-il ou non joué,
selon Badiou, dans l’aventure musicale du xxe siècle telle qu’elle
se trouve conceptualisée dans la scolie du livre I ?
·
Comment les places successivement accordées aux œuvres
respectives de Messiaen et de Boulez sont-elles globalement compatibles, celle
de Boulez occupant le premier plan dans la scolie du livre I, celle de
Messiaen étant explicitement mise en avant dans une digression disposée en
annexes [f] ?
·
Comment, plus globalement, est-il ou non possible
d’« envelopper » musicalement toutes les œuvres ainsi
philosophiquement rehaussées ? L’enveloppe [23]
philosophique constituée par ce livre ne valant évidemment pas enveloppe
proprement musicale, comment résonnent (raisonnent) ici enveloppes philosophique et musicale ?
D’autres questions spécifiquement musicales s’imposent
également au lecteur attentif :
·
La relative « promotion » de la musique de
Dutilleux, sous le chef somme toute d’un certain néoclassicisme [g],
donc d’une figure subjective entreprenant de ressusciter une vérité saturée et
enfouie [24], vaut-elle
jugement philosophique plus global sur l’étape en cours de la « musique
contemporaine » ?
·
Qu’en est-il musicalement de l’œuvre de Berlioz, dans l’intervalle entre Gluck et Wagner ?
·
À quel titre exact périodiser d’un seul tenant le
dodécaphonisme de Schoenberg et le sérialisme de Boulez ? Badiou pointe
lui-même la spécificité de son parti pris mais indique à juste titre que
l’examen de ses raisons « nous entraînerait trop loin » [h].
Le point essentiel me semble de comprendre que la musique
fonctionne ici comme exemple de la démarche
philosophique (et qui dit « exemple » dit relatif arbitraire, tenant
à la sensibilité propre de l’auteur du livre [25])
et nullement comme condition [26]
pour cette philosophie.
Si la philosophie de Badiou aborde ici le rivage musical, ce
n’est donc pas parce que la musique serait (enfin ? [27])
devenue condition pour la philosophie mais parce qu’elle est convoquée ici
comme exemple de premier ordre [28]
des thèmes philosophiques ici abordés.
1) Il
est vrai que Badiou, depuis, a commencé d’intervenir oralement sur la
musique : via d’abord l’examen de la philosophie d’Adorno [29],
puis, plus à bras-le-corps, à propos de Wagner [30]
et, singulièrement, de Parsifal [31].
Ceci, cependant, ne suffit pas à infirmer le diagnostic d’une philosophie qui
n’est pas véritablement conditionnée par la musique.
2) Il
faut incidemment rappeler que tout évènement de toute procédure générique n’est
pas ipso facto de nature à conditionner n’importe quelle philosophie ! Une
condition véritable est toujours philosophiquement décidée plutôt qu’elle ne
s’impose « objectivement ». Une philosophie se constitue comme
« une » philosophie singulière à mesure précisément du réseau des
événements et procédures de vérité qu’elle décide comme siens.
Ainsi la philosophie de Badiou est-elle plus conditionnée
par la mathématique que par la physique, par la poésie que par la peinture (ce
qui n’est pas le cas de celle de Deleuze) ou que par la musique (à la
différence de celle d’Adorno). Badiou déclare ainsi très explicitement où sont
ses quatre sources vives : la mathématique depuis Cantor, la poésie depuis
Mallarmé, la politique émancipatrice depuis Marx, l’amour rééclairé par Lacan.
Au total, les mêmes raisons qui ont fait que le philosophe a
été amené à privilégier dans ce livre l’exemple de la musique vont faire que le
musicien va privilégier la lecture de ce livre parmi les nombreux autres
ouvrages de Badiou.
Quelles sont ces raisons ?
Ces raisons, d’ordre philosophique, sont que Logiques des
mondes aborde le rivage des phénomènes. Logiques
des mondes déploie en effet une logique des
phénomènes, proprement ce que je proposerai d’appeler une phénoméno-logique qui, comme on va le voir, s’avère être à la fois une
logique des phénomènes et une phénoménologisation de la logique (c’est-à-dire
une explicitation phénoménale de ce qu’est cette même logique) [32].
Cette attention à la dimension phénoménologique de l’être
est nouvelle par rapport à L’être et l’évènement lequel se concentrait sur l’être multiple de toute chose, sur ce qu’il
était possible d’en dire [33]
et sur la manière dont vérité et sujet procédaient d’un évènement surgissant sur un tel fond d’être.
Rien à l’époque sur l’être en situation (les situations
étaient certes différenciées – situations historique ou naturelle, etc. – mais elles l’étaient essentiellement du point de l’évènement
qui pouvait y advenir selon des principes ontologiques ignorant toute figure
d’être-là), rien sur l’apparaître proprement dit, rien donc sur la dimension
phénoménale des étants, des choses.
Il est clair que le déploiement d’une logique des phénomènes
est susceptible d’intéresser le musicien au premier chef, lui qui entreprend de
verbaliser d’une part ce qu’est la logique
musicale, d’autre part en quoi un phénomène est spécifiquement musical et pas seulement
sonore [34].
C’est à ce titre, proprement philosophique, que Logiques
des mondes me semble solliciter la lecture
du musicien en sorte que le matérialisme de type nouveau puisse être pour le
musicien un matérialisme des phénomènes musicaux s’écartant de cette
phénoménologie husserlienne qui a enveloppé une bonne part de l’intellectualité
musicale depuis l’après-guerre.
Pour explorer le nouveau matérialisme de Logiques des
mondes, celui de la dialectique
matérialiste, je propose de le thématiser selon sept dimensions :
1) un
matérialisme du transcendantal ;
2) un
matérialisme de l’objet (et de l’atome), ;
3) un
matérialisme de l’infini ;
4) un
matérialisme de la relation (et de la clôture des mondes) ;
5) un
matérialisme de l’événement ;
6) un
matérialisme du monde (et de ses points) tel que radiographié par l’événement ;
7) un
matérialisme du sujet (et de son corps de type nouveau).
Je vais examiner ces dimensions une à une en dégageant pour
chacune d’entre elles sa constitution dialectique (l’unité contradictoire dont
elle relève, le point de scission dont elle procède), son substrat mathématique,
et sa projection possible pour l’intellectualité musicale.
Pour chacune ces dimensions, je rappellerai :
·
l’articulation constituée par Badiou entre concept philosophique (ici celui de transcendantal) et notion mathématique [35],
·
les enjeux dialectiques du nouveau concept philosophique ainsi dégagé,
·
ses possibles projections en termes de catégorie musicale.
Je proposerai ainsi au total une lecture diagonale de ce
livre, orientée par la question d’un matérialisme de type nouveau et visant à
montrer que la question du matérialisme ne saurait dans ce livre se limiter à
quelque disposition locale (singulièrement à ce qui s’y appelle « le
postulat du matérialisme » et qui s’énonce « tout atome est
réel »).
Des premières lectures disponibles de Logiques des mondes [36]
suggèrent en effet que sa problématique du matérialisme peut être sous-estimée
et cantonnée à une simple détermination locale qu’on pourrait alors contourner et
économiser, sans véritables dommages d’ensemble.
Un des enjeux (cette fois philosophiques) de cette lecture
sera de rehausser a contrario comment
cette question du matérialisme se monnaye tout au long du livre, en particulier
comment le postulat « tout atome est réel », articulé à la
« deuxième thèse fondamentale du matérialisme » (« toute
relation est universellement exposée ») occupe dans ce dispositif une
fonction stratégique plutôt que simplement tactique.
La première dimension de ce que j’appelle ici
« matérialisme de type nouveau » concerne la question suivante :
s’il est vrai qu’il y a des phénomènes, donc des étants (entendus comme
découpages dans l’être multiple) qui « apparaissent » ici ou là en y
prenant donc l’apparence de « choses » — ceci constitue bien sûr un
pur et simple « il y a » -, alors comment cet « il y a »
singulier (très différent en particulier du « il y a l’être et les
étants ») est-il ou non réglé ?, comment le monde des choses (et non
plus le chaos des étants) est-il « visiblement »,
« apparemment » stable et, si ce n’est cohérent, du moins doté d’une
cohésion phénoménale ?
La réponse classique à cette question, à laquelle Badiou va
s’opposer, est celle du sujet transcendantal kantien, considéré comme
constitutif de cette stabilité phénoménale, soit une conception idéaliste du
sujet si « depuis Descartes, la marque essentielle d’une philosophie idéaliste est que le sujet y soit requis, non comme problème,
mais comme solution de l’aporie de l’Un (le monde n’est que multiplicité
informe, or il en existe un Dasein
unifié) » [i].
Logiques des mondes
va y opposer le matérialisme d’une « constitution transcendantale sans
sujet » [j]. Voyons
comment.
Logiques des mondes
propose un nouveau concept du transcendantal qui se trouve mathématiquement
adossé à la notion de classifieur de sous-objets Ω (de la théorie des topos) et
à la structure d’algèbre de Heyting.
En gros, une algèbre de Heyting [37]
formalise la combinatoire entre ouverts d’une topologie (de la même manière
qu’une algèbre de Boole formalise la combinatoire entre parties d’un ensemble).
Cette algèbre a une propriété déterminante : la double négation, en
général, n’y sera pas assurée (comme elle l’est, par contre dans une algèbre de
Boole : le complémentaire du complémentaire d’une partie est égal à cette
partie) puisque l’intérieur de l’adhérence d’un ouvert, en général, n’est pas
égal à cet ouvert.
Cet aspect est très important car une algèbre de Heyting
ouvre à une logique (intuitionniste) des intensités quand une algèbre de Boole
se restreint à une logique (classique, binaire) des appartenances.
Mathématiquement, il faut compléter le dispositif avec la
notion d’algèbre de Heyting complète [38]
puis d’ensemble Ω-évalué (ou Ω-ensemble) [39].
Le point qui pour nous va être essentiel est que ce
classifieur de sous-objets Ω, relié à tous les « objets » du topos
selon un principe singulier, est lui-même un objet de ce topos, qui, comme tout
objet du topos, se trouve relié à lui-même par une flèche particulière. Ainsi
le classifieur prend la forme endogène d’un objet spécifique (fonction
classifiante), unique, et de même « nature » que les autres objets du
topos.
Philosophiquement, le point important est qu’une logique des
phénomènes ne saurait être une logique classique comme celle de l’être (celle
que Parménide a inscrite au fronton de la philosophie et qu’Hamlet a ensuite
dramatisée : « être ou ne pas être ») mais une logique des
intensités, des apparitions plus ou moins fortes, et c’est à cela que sert
l’algèbre de Heyting.
Il faut ensuite que si logique (intuitionniste) il y a,
cette logique assure une consistance phénoménale : que deux phénomènes
puissent apparaître ou non ensemble, et selon un « ensemble »
lui-même plus ou moins intensifié (plus ou moins fort) et non pas binairement
constitué…
C’est à cette cause philosophique que vont servir les
notions mathématiques précédentes en sorte qu’un monde, tel que
philosophiquement conçu dans ce livre, va voir sa logique phénoménale gagée par
l’existence, à l’intérieur même de ce monde, et nullement en dehors, d’une
« chose » [40]
spécifique que Badiou appelle le transcendantal du monde en question.
Le matérialisme de ce transcendantal peut être alors attaché
à une double caractéristique :
1) il
ne relève pas d’un sujet (préexistant et exogène) ; il ne dispose donc
nullement l’existence phénoménale à l’ombre d’un « 2 » premier du type
esprit/matière mais au contraire en homogénéité de plan ;
2) il
est immanent au monde (ou à la situation) considéré : le « il y a des
phénomènes stables et compatibles entre eux » inclut un « il y a
parmi ces phénomènes, et au même titre qu’eux, un phénomène singulier qui
précisément ordonne leur ensemble ».
Ainsi qu’il y a phénomènes, et logique spécifique de ces
phénomènes, ne présuppose nulle pensée, nul sujet constituant, nulle position
d’exception et d’extériorité ; tout au contraire cette phénoméno-logique,
si différente de l’onto-logique, prend elle-même une forme phénoménale
ordinaire, celle d’un phénomène particulier (d’une « chose »
répondant aux mêmes caractéristiques immanentes de « chose » que les
autres).
Soit deux traits de ce matérialisme de type nouveau :
1) l’existence
et la logique des phénomènes, pas plus que celles des étants, ne requièrent
l’existence d’un sujet, d’une position subjective ;
2) l’existence
et la logique des phénomènes relèvent d’une objectivité matérialiste, aussi ferme
et précise (quoique de « nature » différente) que celle de l’être et
des étants.
Ceci nous met sur la piste du matérialisme scientiste auquel
l’intellectualité musicale s’affronte : un matérialisme positiviste des
goûts et des couleurs (emblématiquement celui de Bourdieu et de sa distinction) qui corrèle l’intensité des phénomènes culturels à
l’intensité des dispositions sociales.
Soyons clair : il va de soi qu’il y a différentes
classes sociales ; il va de soi qu’il y a différentes cultures (nourries
d’images, de musiques, de lectures, de pratiques des corps, etc.) ; il va
aussi de soi qu’il y a rapport (logique) entre ces classes et ces cultures, de
même qu’il y a rapport (logique) entre telle ou telle espèce animale et tel ou
tel type de parade amoureuse. Il va aussi de soi que connaître et comprendre
ces rapports est un travail qui a en soi sa légitimité et qui participe de
l’accumulation (à dire vrai le plus souvent désordonnée) des savoirs. Le
problème n’est donc pas de dénigrer ces travaux, d’en raturer la pertinence.
Mon point – qui me semble précisément être celui d’un
matérialisme de type nouveau – est simplement de poser que ce n’est pas de cela
que pourra procéder quelque disposition subjective que ce soit, laquelle ne
pourra advenir que d’un pas de côté, relevant pour le coup d’une tout autre
logique que cette phénoméno-logique, non pas d’ailleurs que cette autre logique
du sujet ouvre du fait même à un autre monde (à un monde idéaliste des idées ou
des sujets) mais qu’elle inscrive plutôt, au cœur du même monde, des trajets,
des parcours, des séries de marques (phénoménologiquement attestables selon la
loi générale des phénomènes) dont le tracé relève, lui, d’une logique d’un type
singulier : une logique subjective.
Soit, dans les termes de Logiques des mondes : « il n’y a bien que la phénoméno-logique
des corps et des langages, si ce n’est qu’il y a la problématique des
vérités ».
Je propose l’espace de projection suivant vers la musique –
on verra ses limites, et ses dangers, mais lequel n’en aurait pas ?
- : il s’agit de concevoir la musique comme formant un monde, le monde de
la musique, mieux le monde-Musique.
On dira alors qu’une chose est musicale si elle apparaît
dans ce monde-Musique. On y discernera
en particulier des choses singulières qu’on appellera « pièces » ou
« morceaux » de musique (des airs par exemple), mais aussi des
« objets musicaux » (au sens ici banal du mot objet)… Empiriquement, le monde-Musique inclut tout ce qu’on appelle usuellement musiques,
aussi bien Aznavour que Schoenberg, la musique des Pygmées que celle de la
jeunesse occidentale, les essais d’un enfant sifflotant que les résultats d’un
virtuose indien…
On dira alors que le sonore constitue l’étant susceptible
d’apparaître en musique, c’est-à-dire d’apparaître comme phénomène
spécifiquement musical. Posons, pour simplifier à outrance notre dispositif de
projection musicale, que l’étant est sonore
et l’étant-là (ou l’apparaissant) musical.
·
Première démarcation matérialiste : la
constitution du musical ainsi conçue ne relève pas d’une détermination subjective :
l’émergence du musical comme tel est ici un phénomène qui relève de l’animal
humain, tant individuellement que socialement constitué. Il convient alors de
réserver la figure du sujet en musique à un type d’existence tout à fait
spécifique qui sera celui de l’œuvre musicale (ce qui impliquera, bien sûr, de
la distinguer soigneusement de la simple pièce de musique, de la Musikstück).
·
Deuxième démarcation matérialiste : la
constitution du sonore en phénomène musical est objective, matériellement
inscrite comme apparition dans le monde-Musique, ce qui nous impose alors de caractériser ce qui donne consistance
phénoméno-logique à ce monde-Musique
(ce monde où apparaissent les phénomènes spécifiquement musicaux).
À cette fin, je poserai que la musique forme un monde à
mesure du fait qu’elle s’est dotée d’un transcendantal propre, qui s’appelle le
solfège.
Remarquons plusieurs choses :
·
Le solfège est le transcendantal du monde-Musique car il est son opérateur propre pour mesurer les
intensités proprement musicales : ceci ne veut pas dire que tout phénomène
pour être musical devrait être écrit, mais simplement que tout phénomène n’est
musical que pour autant qu’il peut
musicalement s’écrire. Ceci implique une conception dynamique du solfège, donc
du transcendantal du monde-Musique,
c’est-à-dire une évolution constante de ce qu’écrire veut musicalement dire –
voir la grande question de l’écriture musicale, que nous aborderons ici même
l’année prochaine (octobre 2007) lors d’un colloque transdisciplinaire (Mutations
de l’écriture) -. En deux mots, le solfège
se compose d’une écriture proprement dite (centrée sur la note, qui est la
lettre spécifique de musique) et de notations plus disparates. Ce dispositif
est en constante évolution depuis qu’il est apparu (au début du second millénaire).
·
Le solfège est en effet apparu à un moment très précis
de l’histoire humaine : au début du second millénaire. S’il est un
constituant essentiel pour que la musique prenne forme d’un monde, il faut
alors soutenir que la musique grecque, qui ne connaissait pas de véritable
solfège (de lettre de musique proprement dite) ne constituait pas un monde –
cette remarque nous incite alors à considérer que le mot « musique »
n’avait pas pour les Grecs le sens qu’il a depuis qu’un monde-Musique s’est constitué -.
·
Je laisse ici ouverte la difficile question de savoir
si la naissance du solfège a constitué un évènement proprement dit (au sens
précis du concept philosophique chez Badiou) ou s’il s’agit plutôt de
« singularité faible », de « fait » ou même d’une simple
« modification ».
Pour donner une idée de ce que musicaliser le sonore peut
vouloir dire, et de la place que joue le solfège en cette affaire, évoquons
trois manières musicales de procéder qui renvoient très directement aux types
d’opérations philosophiques que Badiou met au cœur de la logique
transcendantale : celle de conjonction,
celle d’enveloppe (renvoyant
respectivement, du point de vue du substrat mathématique, aux notions rappelées
en note précédente de p.g.i. et de p.p.s.), et celle de minimalisation de l’apparaissant.
Pour musicaliser des objets sonores trouvés, c’est-à-dire
des choses sonores fournies au musicien par son époque, il lui suffira soit de
les rythmer (conjonction finie), soit de les timbrer (enveloppe infinie), soit
de les neutraliser (minimalité).
Les rythmer voudra dire organiser séquentiellement leurs
durées (selon le principe musical d’écriture en croches, noires et blanches),
sans se soucier alors de la composition sonore interne de ces durées : on
peut faire de la musique en instanciant le motif rythmique au principe de la V°
de Beethoven selon n’importe quelles sonorités (voir Pierre Henry…). On
travaille ici dans la discrétisation (finie) qui retient d’un phénomène sonore
sa seule dimension temporelle ; on mesure ainsi avec les durées ce qu’il y
a de commun (de co-apparaissant) entre deux étants musicaux.
Timbrer ces objets sonores trouvés voudra dire non plus
algébriser extérieurement leurs durées (en sorte de les combiner rythmiquement,
selon les principes propres à l’écriture musicale, en particulier en matière de
dialectique durées-tempo) mais topologiser intérieurement leur profil (en sorte
de rendre malléable leur profil tant horizontal – le cortège des transitoires –
que vertical – le spectre des harmoniques – pour mieux l’incorporer aux objets
musicaux traditionnels). Plus généralement englober différents étants musicaux
en un vaste Timbre, c’est les « coordonner » (au sens où Boulez, dans
Penser la musique aujourd’hui, parlait
du timbre d’un instrument comme opérateur de coordination).
On peut enfin « musicaliser » telle ou telle
réalité sonore en la traitant comme un silence musical. Pour ce faire, il
convient d’être attentif à deux choses :
·
d’abord au fait que le silence musical n’est nullement
le silence sonore (un instrument de musique, par exemple, fait silence musical,
même si tel ou tel grincement, telle ou telle respiration continuent cependant
de se faire entendre…) ; le silence musical est une manière de compter
musicalement pour rien tel ou tel bruit, le point important étant alors que compter
pour rien n’est pas rien compter ;
·
ensuite au fait que ce minimum d’apparition musicale
n’est pas pour autant une apparition musicale : il ne s’agit pas à proprement
parler en musique de faire écouter le silence, en une orientation qu’on dirait
alors mystique (si l’on entend par mystique la volonté de faire apparaître l’action d’une
absence sous forme d’une présence sensible) ; ici
ne-pas-rien-compter-mais-compter-pour-rien n’implique nullement de faire
apparaître ce compte-pour-rien comme tel (comme l’écrit Badiou, « le
non-apparaissant n’est pas négation apparaissante de l’apparaissant » [k]).
De même que l’apparition d’un envers n’est pas l’apparition
de la négation comme telle, de même l’apparition du silence musical n’est pas
l’apparition de la minimalisation, n’est pas un faire apparaître (un
rendre-sensible) cette minimalisation.
Je ne m’étends pas plus sur tous ces points [41],
pourtant d’un intérêt musical considérable.
On pourrait également projeter en musique
·
le concept de dépendance (ou mesure de l’intensité du « être avec ») : ceci
aurait pour vertu de mettre au jour d’autres figures de développement musical que celle, algébrique, de déduction (beethoveno-boulézienne) ou que celle, topologique,
d’étalement/contraction
(debussyste) ;
·
mais aussi celui d’envers (ou ce qui n’apparaît pas avec) : ceci aurait pour vertu de
clarifier la notion, centrale en musique, d’altération (Veränderung,
dénomination allemande pour la variation).
Je m’en tiendrai, pour le moment, aux deux énoncés
suivants :
1) une
détermination matérialiste du musical tient à sa nature solfégisable (selon un
solfège entendu comme mode spécifiquement musical d’écriture, non figé dans le
marbre) ;
2) cette
logique, objectivée en un solfège musical, pièce constitutive immanente au monde-Musique, est indifférente à la polarité pièces ou œuvres de
musique : elle se situe en deçà de cette polarité, non en son cœur.
Soit : l’art musical, affaire singulière d’êtres
musicaux singuliers (les œuvres), suppose bien l’existence d’un monde-Musique et d’une écriture musicale spécifique mais il n’est
pas ce qui aurait en propre un rapport au solfège. Le propre de l’œuvre devra
donc tenir à autre « chose » — je proposerai de le caractériser comme
tenant à l’écoute, à ce qu’en musique écouter veut spécifiquement dire… -. Ainsi l’œuvre musicale
n’est pas ce qui a en propre d’être écrite (on écrit bien les chansons de Johnny,
et on transcrit bien les solos de Coltrane) mais d’être écoutable car (et
seulement car) elle-même écoute toujours déjà la musique qu’elle porte au jour.
Deuxième dimension du matérialisme de type nouveau de Logiques
des mondes : un matérialisme de
l’objet.
Cette fois l’adversaire dialectique de Badiou est plus
complexe.
En première instance, il est toujours constitué par
l’idéalisme : cette fois l’idéalisme kantien du couple objet/sujet. Je
cite Logiques des mondes :
« En gros Kant appelle « objet » ce qui
représente, dans l’expérience, une unité de la représentation. […] Pour Kant,
l’objet est le résultat de l’opération synthétique de la conscience. […] Dans
ma propre conception, il n’y a ni réception, ni constitution, puisque le
transcendantal est une détermination intrinsèque de l’être. […] Le concept
d’objet n’implique aucun sujet. » [l]
Badiou accorde à Kant de définir l’objet comme « ce
qui est compté pour un dans l’apparaître »
[m]
mais s’en écarte en ce que l’opérateur de compte-pour-un dans l’apparaître sera
pour Badiou le transcendantal quand il est pour Kant le sujet.
La mathématique n’intervient guère dans cette démarcation
sujet/objet puisque, pour Badiou, la mathématique ne saurait traiter du sujet
comme tel, écartant l’évènement de son espace propre de pensée.
Comme l’on sait, ceci ne veut nullement dire pour Badiou
qu’il n’y aurait pas d’évènement mathématique, ni non plus de sujets mathématiques
(ce sont, pour lui, les théories mathématiques qui en tiennent lieu). Ceci veut
seulement dire que la mathématique pense l’être (comme la logique pense
l’apparaître) mais qu’elle ne pense pas pour autant l’évènement et le sujet.
Qu’une pensée de l’être, refusant de thématiser l’évènement et donc le sujet,
puisse être elle-même affaire d’évènements spécifiques et de sujets
particuliers ne doit pas plus surprendre que de tenir que l’art musical, pensée
sensible de l’écoute (et non de l’évènement musical), est elle-même affaire
d’évènements spécifiques…
La projection musicale de la scission philosophique
objet/sujet est immédiate, facilitée qu’elle est par l’habitude des musiciens
de précisément nommer objet (sonore, ou
musical) ce qui compte-pour-un dans l’apparaître c’est-à-dire pour eux dans la
perception : un objet musical est ce qu’une perception compte pour un
motif, pour un rythme, pour un timbre, pour un geste, pour une chose
délimitable, fut-ce une figure sur un fond.
La conséquence matérialiste est de considérer qu’il n’y a
donc nul besoin d’un quelconque sujet musical pour identifier un objet musical
mais qu’il y suffit d’un monde-Musique
constitué autour de son solfège : une telle constitution d’un objet
musical relève en effet des déterminations musicales ordinaires (dans
lesquelles sont naturellement incluses les caractéristiques physiologiques des
corps musiciens, avec leurs perceptions et cognitions respectives).
Il n’y a donc pas besoin d’œuvres musicales pour
caractériser ce qu’est un rythme, une mélodie, un geste car cette formation
relève du travail musical ordinaire (comme on le sait, on trouve tout autant de
rythmes, d’harmonies et de motifs dans la musique d’un Michel Sardou que dans
celle d’un Boulez…).
Réciproquement, la constitution spécifique d’une œuvre ne
procédera pas d’un rapport spécifique aux objets musicaux (même si la nouveauté
de l’œuvre peut avoir pour effet un nouveau rapport à ces objets). Comme
l’écrit Badiou, il y a bien « une objectivité du sujet » [n]
(via son corps) qu’il ne faut bien sûr pas confondre avec l’idée d’un objet
« pour le sujet », ou d’un sujet se constituant par un rapport à un
objet propre…
J’ai tenté d’inscrire la musique thématique comme une
manière musicale d’inscrire le travail d’une conscience. Cela passait par la
distinction entre un pur objet thème (égal à ce titre à un simple motif) et des
opérations réflexives (portant sur le développement de ces motifs) inscrivant
alors, au cœur du développement musical d’une œuvre, une nouvelle capacité,
plus subjectivement thématique (celle d’autodiriger son parcours).
En retour cette capacité de certains objets-thèmes
d’infléchir (localement) leur propre développement (structuralement réglé par
la tonalité) s’inscrivait « objectivement » en des propriétés
spécifiques de ces objets-thèmes.
Le principe de cette étude était cependant de dégager de
quelle manière telle ou telle œuvre thématique pouvait
« représenter », « figurer » une conscience musicale à
l’œuvre au moyen d’un objet-thème : il ne s’agissait donc pas de soutenir
que l’œuvre musicale se constituait en sujet grâce à un rapport
singulier à l’objet motivique.
L’autre adversaire de Badiou, en ce matérialisme de l’objet,
va être plus intéressant : scinder le vieux couple idéaliste de l’objet et
du sujet implique en effet de dégager « une nouvelle pensée de
l’objet » et pas seulement du sujet.
Ceci va conduire Badiou à un nouvel approfondissement de ce
que matérialisme veut dire : certes, dans un premier temps, cela veut dire
que l’apparaître est ancré dans l’être (il n’y a d’être-là que d’être) mais
ensuite cela veut surtout dire qu’il y a un effet en retour de l’être là sur
l’être.
Le substrat mathématique de tout ceci mobilise les Ω-ensembles
complets [42]
(ou ensembles Heyting-évalués [43]),
puis les Ω-sous-ensembles (que Badiou
renomme « composante phénoménale » ou « composante
d’objet ») et enfin les singletons (que Badiou renomme « composante atomique » ou
« atome »). La décision « matérialiste » prise par Badiou revient
alors à réduire les Ω-ensembles aux Ω-ensembles complets (ou CΩ-ensembles).
Quels sont les enjeux de ces considérations ?
Il est d’abord, sous le nom d’objet, de découper des sites
dans le monde considéré.
Attention en ce point à une méprise sur le nouveau concept
d’objet dans Logiques des
mondes : si l’objet est ici repensé,
c’est bien parce que le nouveau concept va désigner moins une chose
appréhendable de l’extérieur comme une, qu’un site comptable pour un par le
fait d’être intérieurement caractérisé par des opérations particulières. Ou
encore : un objet est ici moins la silhouette d’une boîte noire (une forme
attachée à une fonction exogène, à une fonctionnalité d’outil) que la
délimitation d’un champ intérieurement structuré de manière singulière. Ou
encore : un objet n’est pas tant dans Logiques des mondes une chose délimitée et manipulable (un « objet
d’expérience » avec lequel on entrerait en relation exogène) qu’une figure
régionale (plutôt que locale) de stabilité pour l’expérience du monde, qu’un
site pour une expérience stable du monde.
La projection musicale de ce point me semble la suivante :
il faut concevoir l’objet dans Logiques des mondes non comme un objet sonore ou musical au sens
habituel du terme mais plutôt comme un site musical, c’est-à-dire comme un
morceau particulier du monde-Musique,
soit par exemple comme peut l’être un instrument de musique qu’on explorera en
son riche détail, soit – autre exemple — comme peut l’être une pièce de musique
articulant une variété de constituants (mélodiques, harmoniques, rythmiques, timbraux,
etc.).
Philosophiquement, l’objet (entendu ainsi comme site interne
plutôt que comme outil manipulable de l’extérieur) va offrir le cadre adéquat à
l’apparition (en lui) de composantes d’objet puis d’atomes, c’est-à-dire d’une
instance de l’un atomique (non sécable) dans l’apparaître.
Il y a donc là le jeu emboîté de deux uns :
·
l’un de l’objet, qui est l’un d’un compte-pour-un, un multiple, différencié, fragmentable ;
·
et l’un de l’atome qui est lui un insécable.
Bien sûr, ces deux uns relèvent de l’apparaître, ce sont des
figures d’un pour les phénomènes, non
pour l’être multiple. Il n’y a pas en effet d’atome d’être, d’atome ontologique
(pas plus, on le verra, qu’il n’y a d’être de la relation) et atome reste donc
une catégorie de l’apparaître.
L’idée est alors la suivante : dans tout phénomène
structuré en objet (en un objet
intérieurement diversifié), un atome peut apparaître comme tel, c’est-à-dire
comme une entité phénoménalement insécable. Ce n’est pas dire que, pour autant,
l’être de cet atome n’est pas multiple : « un atome d’apparaître
peut être une composante phénoménale ontologiquement multiple » [o].
C’est seulement dire que cet atome inscrit « un seuil minimal
d’apparaître », « une
atomicité perceptive » [p].
L’enjeu matérialiste de ce point va alors se donner dans ce
que Badiou appelle « le postulat du matérialisme » est qu’il inscrit ainsi : « tout
atome d’apparaître est réel. » [q].
L’idée est que le capitonnage de l’être-là sur l’être,
marquant ce dernier de nouveaux points de suture, s’opère selon la logique
propre des phénomènes, selon un principe de découpage (une fibration) qui
n’appartient qu’à l’apparaître, principe qui se condense en un atome lequel
vient marquer l’être de manière inattendue.
En ce postulat du matérialisme se joue, non pas une simple
assurance locale du développement philosophique mais bien une décision
stratégique, donc globale, portant sur la nature matérialiste tout entière de
la dialectique philosophique ici déployée.
C’est en cela que « la logique atomique est le cœur de
la Grande Logique » [r]
Ce postulat a désormais pour adversaire explicite non plus
l’idéalisme (kantien) mais la philosophie empirique [44]
de Deleuze en sa conception spécifique du virtuel.
Badiou thématise en effet sa décision matérialiste comme une
manière d’exclure « que l’apparaître puisse s’enraciner dans du
virtuel » : « là
où l’un apparaît, l’Un est. » [s]
Il s’agit, écrit-il encore, de s’opposer « directement au
présupposé bergsonien, ou deleuzien, d’un primat du virtuel » en stipulant « que c’est
toujours dans la composition ontologique actuelle d’un apparaissant que
s’enracine la virtualité de son apparaître dans tel ou tel monde. » [t]
Je dirai que l’enjeu matérialiste de ce geste de pensée est
de capitonner l’apparaître et l’être-là sur l’être : non seulement il n’y
a d’être-là que d’être, mais plus encore il n’y a d’un de l’être-là que d’un de
l’être (« de l’Un-dans-le-monde croise toujours de l’Un-dans-l’être. » [u]).
Il n’y a donc pas ici d’espace pour une virtualité appelée à éventuellement
s’actualiser, pour un jeu entre l’un du virtuel et l’un de l’actuel. Il y a
maintien d’une législation ontologique sur tout atome phénoménologique.
Le contenu même de ce postulat indique ainsi non seulement
que l’apparaître est ancré dans l’être mais qu’il y a un effet en retour sur
l’être du fait d’être-là, que l’être se trouve donc affecté par la structure de
l’être-là : « d’avoir à exister (ou à apparaître) affecte
rétroactivement l’être d’une consistance nouvelle distincte de sa propre
dissémination multiple » [v].
Ou encore : le monde des phénomènes n’est pas seulement
bâti sur un socle d’être en sorte de pouvoir profiler, au-dessus de cette terre
ferme, des nuages évanescents et mobiles — il n’y a pas la terre ferme de
l’être actuel et le ciel enchanteur des phénomènes virtuels – mais le monde des
phénomènes reste atomiquement greffé sur le chaosmos de l’être, lequel ainsi le fibre ou l’ossature en
tout point.
Dit autrement : ce n’est pas parce qu’il y a des
phénomènes qu’il y a pour autant des fantômes ; et si l’on croit un moment
pouvoir discerner des fantômes parmi les phénomènes, c’est simplement qu’on a
mal regardé et qu’on n’a pas discerné les innombrables attaches ponctuelles de
ces phénomènes dans l’être.
Cet aspect des choses est d’une grande importance : il
permet de comprendre comment ce postulat du matérialisme constitue non pas une
simple assurance locale prise dans un développement un peu technique ou une
scansion momentanée mais bien une décision philosophique d’ampleur globale,
dont la portée enveloppe tout le livre.
Il m’avait semblé déceler une mécompréhension sur ce point
dans l’exposé – par ailleurs fort intéressant — de Quentin Meillassoux lors de
la journée consacrée à l’Ens en novembre dernier à Logiques des mondes.
Ce point est par contre explicitement discuté dans l’article
de Patrice Maniglier et David Rabouin dans le numéro d’avril 2007 de Critique… [45]
Ceci mobilise la notion mathématique de faisceau [46]
sur les Ω-ensembles, que Badiou renomme « foncteur transcendantal ».
La manière dont « l’Un-dans-le-monde » va croiser
« l’Un-dans-l’être » passera en particulier par un découpage de
l’objet en strates phénoménalement homogènes (de même intensité), chacune de
ces strates étant alors synthétisable par un élément représentatif.
La projection musicale d’un tel développement philosophique,
à la fois précis et tendu, ne va guère de soi.
S’il me fallait assumer au plus loin mon parti pris de projection (quitte, ce faisant, à tordre sans doute trop avant
ma logique exemplifiante), je proposerai ceci : tout phénomène proprement
musical insécable a un ancrage dans le sonore. Disons toute nuance musicale,
toute subtilité si fine qu’on ne saurait musicalement la décomposer, soutient
une inscription sonore, qui gage sa matérialité.
D’un côté, en effet, la musique doit être tenue comme un
lieu pour d’infinies nuances (l’interprétation en est tressée), pour tout ce
qui fait le charme de ce qu’on appelle l’expression musicale (et le
discernement de ce qui compose une telle expressivité musicale est souvent très
laborieux, ne serait-ce que parce que bien vite les mots y manquent). Or en ce
point, il est requis de soutenir, en musicien matérialiste, que si les mots
peuvent manquer au point où inscrire une nuance, le matériau sonore, par
contre, n’y manque pas car cette infime nuance musicale reste de droit inscrite
dans le matériau sonore, y reste donc identifiable si bien que le travail
musical sur le cortège des nuances (cortège aussi vaste et diversifié que celui
des innombrables anges, archanges, séraphins et chérubins) reste ancré dans
cette matérialité sonore qui constitue non seulement son socle mais sa
référence en tout point.
À ce titre, un matérialisme de type nouveau est donc un
matérialisme de l’ancrage en tout point
du musical dans le sonore.
Ce point a toute son importance dans la théorie du
moment-faveur, propre à l’écoute musicale : par principe, ce moment
singulier, aussi fugace et dépendant d’une interprétation soit-il, reste
objectivable, tant dans l’écriture (dans la partition) que dans la matérialité
sonore
Avec cette nouvelle dimension, on quitte le terrain de
l’objet pour aborder celui de la relation dans l’apparaître.
L’enjeu matérialiste est le suivant : si le monde des
phénomènes est exemplairement un monde de relations – et bien sûr « une
relation dans l’apparaître conserve toute la logique atomique des objets » [w]
-, la composition des relations va-t-elle ou non rester dans ce monde ou
peut-elle générer un débord du monde, une sortie cette fois par le haut, une
sorte d’ascension hors du monde en question ?
Le substrat mathématique ici convoqué va mobiliser la
théorie des grands cardinaux [47],
en l’occurrence la notion de cardinalité inaccessible c’est-à-dire une
cardinalité telle qu’on ne peut l’atteindre par union des parties de
cardinalités inférieures, l’idée étant ici qu’un monde dont on ne peut sortir
par libre combinaison des relations internes doit être aussi grand qu’un
cardinal inaccessible.
On va ainsi associer une propriété logique des topos (il contient ses limites et colimites) à
une propriété ontologique de
cardinalité (donc de taille du topos).
Badiou va pour cela poser de nouvelles thèses
matérialistes :
·
d’abord « tout monde est infini » [x],
ne peut être qu’infini ;
·
ensuite que « son type d’infinité est
l’inaccessible » : cette infinité
doit être de type inaccessible si l’on veut qu’elle soit close, c’est-à-dire si
l’on veut que la clôture opératoire de ce monde (on n’en sort pas des
opérations immanentes, fussent-elles celles combinant toutes les parties du
monde) soit garantie par sa taille ontologique.
La première thèse s’oppose au matérialisme vulgaire de la
finitude et de la mort, à ce présupposé que tout véritable matérialisme devrait
être celui qui non seulement prend en compte notre nature mortelle mais la
situe au cœur de la pensée (l’« être-pour-la-mort », comme socle du
matérialisme…), que tout véritable matérialisme devrait être celui qui récuse
les mirages trompeurs de l’infini et attache la pensée à la maîtrise
précautionneuse et vérifiable d’une succession finie de pas.
Ainsi l’infini n’est plus réduit à être une catégorie de
l’idéalisme (« l’index d’un unique Tout » [y])
mais devient au contraire le site naturel du matérialisme de type nouveau.
Ce faisant, Badiou oppose au matérialisme de la vie et de la
mort un matérialisme de l’existence et de l’inexistence qui donne droit à
l’inexistence localisée en tout objet (« l’inexistant propre d’un
objet » [z]).
Y a-t-il une projection musicale de ce point ?
Pour ma part, je n’en vois guère que de très générale :
la pensée matérialiste moderne est celle qui part de l’infinité de (presque)
toute chose et pense le fini comme non-infini. Comme on sait, c’est Dedekind
qui, avant même Cantor, a introduit ce point en dégageant un concept
mathématique immédiat de l’infini (l’infini est tel qu’une partie puisse y
égaler le tout), ce qui a très vite fait émerger une variété d’infinis bien
plus vaste que celle du fini.
À ce titre, il faut concevoir le monde-Musique comme étant infini (à l’égal de tout autre monde),
et plus encore tenir l’infini comme l’ordinaire des phénomènes musicaux, non
comme un statut exceptionnel en figure d’horizon.
Mais Badiou tire philosophiquement du dispositif précédent
une seconde conclusion : « la mesure ontologique d’un monde
quelconque est un infini de type inaccessible » [aa]
car « un monde est transitif » [bb],
sans matière en dessous qui le soutiendrait, ni principe au-dessus qui en
gagerait la cohésion. Comme écrit Badiou, « le principe « ni
sub-sistance, ni transcendance » aboutit à la nécessité que tout monde
soit ontologiquement infini de type inaccessible » [cc]
c’est-à-dire « clos pour les opérations qui déploient
l’être-en-tant-qu’être de ce qui apparaît. »
[dd]
D’où ce qu’il appelle « la seconde thèse
constitutive du matérialisme », thèse
globale là où la première (le postulat : tout atome est réel) était
locale, et qui se dit de deux manières couplées :
·
comme « subordination de la complétude logique
à la clôture ontologique » [ee] ;
·
ou ainsi : « toute relation est
universellement exposée » [ff].
Cette thèse part de l’idée que la relation n’est pas dans
l’être (point déjà souligné dans L’être et l’évènement) mais une donnée particulière (constitutive) de
l’apparaître pour montrer que cette relation n’est pas pour autant purement
« virtuelle » (une sorte de fantasme phénoménal sans conséquence
ontologique dans l’être). D’une part cette relation n’est pas liaison
« imaginaire » plaquée sur une matière hors-monde. D’autre part le
jeu des relations (relation de relations, etc.) ne génère pas une ascension
hors-monde, symétrique de la descente hors-monde par la matière. On ne sort
donc pas du monde, soit vers le bas par dissémination, soit vers le haut par
relation de relations.
Le substrat mathématique clarifie la corrélation des deux
formulations : toute relation sera universellement exposée si le monde
considéré contient bien (par définition d’un topos) les limites et colimites de
tout cône et co-cône, ce qui impose que la taille de ce monde soit de type
inaccessible (donc ontologiquement clos).
L’adversaire dialectique de la seconde thèse constitutive du
matérialisme est l’idéalisme, comme on l’a vu en une double figure,
·
soit par en bas : celle d’une « cosmologie
idéaliste » [gg]
où l’être du monde, sa matière, serait hors-monde [48],
·
soit par en haut : celle d’une transcendance
venant gager la structuration du monde par un surplomb…
Comment projeter ces considérations en musique ?
Je propose de le faire en soutenant que les relations entre
choses musicales sont elles-mêmes musicales plutôt que sociologiques,
économiques, psychologiques ou que sais-je encore.
Pour ce faire, un exemple, à mes yeux essentiel : les
rapports entre œuvres musicales tels qu’ils peuvent se matérialiser lors d’un
concert relèvent de la musique elle-même et non pas des seules nécessités économiques,
sociales ou institutionnelles. Un concert est musicalement intéressant au chef
principal que les rapports sensibles qui s’y élaborent entre les différentes
œuvres présentées relèvent de la musique et que ces rapports, étant musicaux,
sont explicitables comme tout autre rapport (par exemple comme les rapports
intérieurs à une même œuvre) – j’ai commencé pour ce faire de préciser ce
qu’une analyse musicale du concert de
musique contemporaine pourrait être - [49].
Soit, finalement, une autre modalité de cet adage, je crois
baudelairien, que ce qui parle le mieux d’une œuvre, c’est une autre œuvre, que
ce qui critique le mieux une œuvre, c’est une autre œuvre, et que finalement si
une œuvre a bien une adresse, c’est qu’elle s’adresse à d’autres œuvres (d’où
une constitution par les œuvres de leur généalogie).
Une conception matérialiste du concert de musique n’est donc
nullement pour le musicien une conception mettant au poste de commandement son
financement, son statut social, son prestige institutionnel, ses fonctions
sociologiques de distinction, etc. mais au contraire une conception qui
rehausse la nature exacte des relations musicales qui s’y tressent entre œuvres,
conception qui expose donc ces relations comme étant endogènes au monde-Musique.
Venons-en plus rapidement aux dernières dimensions de ce
matérialisme de type nouveau, et d’abord à celle de l’évènement.
Ici, pas de substrat mathématique, bien sûr, puisque la
mathématique exclut de son espace ontologique l’évènement tel que Badiou le
conceptualise.
Comme l’écrit Badiou, « la pensée du changement, ou
de la singularité, n’est ni ontologique ni transcendantale. » [hh]
L’évènement prend dans Logiques des mondes une figure philosophique sensiblement nouvelle par
rapport à celle qu’il avait dans L’être et l’événement. On peut le préciser de plusieurs traits :
1) L’évènement
n’est plus attaché à un site particulier d’où il émergeait (ce que Badiou
appelait un site historique, situé au
bord du vide car rendu instable par sa non-transitivité [50])
mais à un monde dans lequel il apparaît lui-même comme site. Si les mondes sont
diversifiés dans Logiques des mondes,
ils vont l’être non pas tant en fonction des événements qui peuvent ou non s’y
produire qu’en fonction des points qu’il s’agira de traiter dans la procédure
post-événementielle, moins qui serviront ensuite de terrain d’épreuve pour le
sujet.
L’évènement, comme site
singulier, est marqué par trois propriétés ontologiques [ii]
qui viennent nuancer plutôt qu’infléchir la problématique de L’être et
l’évènement : l’évènement est une
multiplicité réflexive (autoappartenance), une révélation du vide, une figure
évanouissante.
2) La
véritable nouveauté de Logiques des mondes
est que l’évènement n’est plus attaché essentiellement à un nom qui établit la
garde d’un être s’autoappartenant une fois celui-ci évanoui mais à un
changement de logique en matière d’existence, changement indexé à une inversion
du minimum et du maximum, l’inexistant devenant porteur de l’intensité maximale
d’existence. L’évènement a donc dans Logiques des mondes un statut désormais logique et plus seulement
ontologique.
Ce basculement me semble à
l’œuvre dans de nombreuses découvertes mathématiques où l’on s’acharne dans un
premier temps à dégager la figure possible d’une existence pathologique (par
exemple une courbe continue mais nulle part différentiable) pour, une fois
cette découverte faite, se rendre bien vite compte qu’en vérité cette existence
prolifère en sorte qu’on constate au terme de la recherche un retournement complet
de la norme et de l’exception : il s’avère que ce que l’on tenait d’abord
pour pathologique est devenu quantitativement la norme et ce que l’on tenait
initialement pour l’ordinaire s’avère en bout de course n’être qu’une exception.
Il en est allé ainsi des nombres transcendants dans les nombres réels, mais
aussi des cardinalités infinies par rapport aux cardinalités finies. À chaque
fois une existence tenue pour pathologique et rarissime s’avère finalement
représenter la majorité écrasante des cas alors que ce qui était initialement
tenu pour la norme s’avère finalement ne représenter qu’un cas très particulier
et fort rare !
3) L’évènement
se voit dans Logiques des mondes intégré
à une typologie du changement en quatre types : la simple modification, le fait,
la singularité faible, et l’évènement lui-même (ou singularité forte).
Le matérialisme de l’évènement a deux adversaires :
·
l’un, le plus vulgaire, qu’on pourrait appeler un
matérialisme journalistique des faits qui a pour propriété distinctive de
promouvoir comme évènement le fait soit ce qui précisément ne requiert nulle
décision quant à son existence (l’existence du fait n’est pas évanouissante
mais tout au contraire stable, incontestable et substantielle) et ne tire donc
à nulle conséquence ;
·
l’autre, plus intéressant, constituée à nouveau par la
conception deleuzienne de l’événement.
En ce point précis de l’événement, il s’agit en effet pour
Badiou de « rompre avec l’empirisme » [jj]
en conceptualisant un évènement « comme advenue de ce qui est soustrait à
toute expérience », ce qui peut s’inscrire dans l’axiomatique suivante,
envers [kk] ou négatif
de celle de Deleuze :
1.
L’évènement comme coupure et supplémentation,
conjonction d’un manque et d’un excès au regard de la continuité vitale ; [ll]
2.
L’évènement comme évanouissant séparateur, extrayant
d’un temps la possibilité d’un autre temps et nous faisant présent d’un autre
présent ; [mm]
3.
L’évènement comme principe immanent des
exceptions ; [nn]
4.
L’évènement comme décomposition des mondes par de multiples
sites événementiels [oo].
La projection de ceci en musique est relativement
claire : on peut y retrouver, au même titre à dire vrai que dans toute
autre procédure de vérité, des exemples d’évènement (et ceux que Badiou indique
sont suffisamment convaincants : Haydn, Schoenberg par exemple).
On retiendra alors l’idée de diversifier les formes du
changement intervenant dans le monde-Musique :
·
les simples modifications de ce monde (par exemple la chromatisation de l’harmonie au cours du
XIX° siècle) ;
·
les faits
intervenant dans ce monde (par exemple la transformation-Schubert du
développement musical) ;
·
les singularités faibles (par exemple la singularité-Mozart, dont les conséquences ne sont pas
maximales, même pour Beethoven) ;
·
et les évènements
proprement dits (sans doute Wagner, sûrement Haydn et Schoenberg).
Le point le plus important est ici de soutenir un
matérialisme de l’évanouissant, lequel tend à être rejeté dans l’idéalisme par
un matérialisme vulgaire et scientiste, restant attaché à la stabilité
substantielle des modifications et des faits.
On sait combien le débat sur Schoenberg reste ainsi traversé
par ces différentes orientations de pensée :
-
le courant positiviste tenant coûte que coûte à asseoir
la grandeur de son œuvre sur l’existence de nouvelles lois combinatoires,
positivement attestables (le dodécaphonisme) – on reconnaîtra là la filiation
américaine du Schoenberg dodécaphonique, mais aussi celle prônée par Leibowitz…
- ;
-
le courant idéaliste et le courant empiriste promouvant
de concert plutôt le Schoenberg expressionniste, celui dont la singularité
musicale est la plus évanescente, la plus fluide ;
-
enfin la voie que j’ai détaillée dans mon livre sur
Schoenberg s’attachant plutôt à discerner en lui une singularité forte faite ni
de recettes ou de nouvelles lois, ni d’intentions mais de nouveaux soucis tirant
à de nouvelles conséquences (d’une nouvelle intension, génératrice de nouveaux inspects…).
Avant-dernière dimension du matérialisme de type
nouveau : un matérialisme des mondes tels qu’espacés par les points
servant d’épreuve à l’apparaître d’une vérité. Il ne s’agit donc plus seulement
du matérialisme du monde en tant que centré sur son transcendantal propre, en
tant que clos logiquement (du point de la relation) et complet ontologiquement,
mais du matérialisme de ce même monde en tant qu’il opère comme terrain
d’épreuve pour une vérité et donc pour un sujet, et qu’il en sort marqué, n’étant
donc pas indifférent à ce qui s’y joue…
En quelque sorte, on retrouve ici un mouvement analogue à
celui qu’on a plus haut décrit entre être et être-là : de même que
l’être-là s’enracine en l’être tout en étant apte à le marquer en retour, de
même l’ensemble évènement-sujets-vérité s’enracine-t-il dans un monde tout en
étant capable de l’affecter en retour, non seulement logiquement (c’est l’effet
de l’évènement) mais aussi topologiquement (c’est cette fois l’effet des points
qui vont topologiquement espacer le monde où ils opèrent).
Le matérialisme des points tient alors à ceci : les
points du monde, sur lesquels les sujets se prononcent, à la fois constituent
un plan d’épreuve matériel pour le processus de vérité en même temps que leur
ensemble est doté d’une consistance d’espace topologique. Ainsi, même si les
points simplifient, par projection, la structure phénoménale du monde, ils ne
brutalisent cependant pas sa richesse phénoménale.
Au total, ce dispositif philosophique récuse à de nombreux
titres ce que j’appellerai un « effet-Matrix » puisqu’il récuse le principe d’une cohésion
phénoménale (celle du monde) et d’une consistance subjective (celle du réseau
de points) fantomatiquement descellées de tout réel : non seulement la
cohésion phénoménale du monde fait retour sur la structure de l’être (cf. la
logique atomique), mais l’ensemble des points subjectivables espace
topologiquement ce monde : le sujet n’est donc pas le fantôme d’un monde
lui-même fantomatique !
Le substrat mathématique essentiel de ce développement
réside dans la démonstration du théorème « les points de Ω [d’un
transcendantal] forment un espace topologique » [pp].
Le matérialisme ici en jeu insiste sur le fait que le monde,
marqué de l’évènement, du processus-sujet et d’une vérité au travail, n’est pas
un autre monde, un monde des idées par exemple – adversaire idéaliste – ni non
plus un monde en évolution objective – adversaire matérialiste vulgaire,
prenant ici la figure du matérialisme historiciste – mais bien le même monde
que celui qui était, jusqu’à l’évènement, tranquillement centré sur son
transcendantal.
Le matérialisme de Logiques des mondes conduit sur cette base à une typologie singulière
des mondes (mondes atones, tendus, intermédiaires [qq]
mais aussi mondes stables, inconséquents, inactifs,
inorganiques… [rr]),
typologie d’autant plus frappante qu’elle différencie les mondes du point même
de leur aptitude à servir d’espace de travail pour des vérités.
La projection musicale de cette dimension est plus délicate,
à mesure du parti ici pris de tenir que la musique pourrait constituer un monde-Musique.
Il est en effet clair que cette analogie ne saurait tenir
longtemps et que l’usage fait du mot monde
dans l’expression monde-Musique
est en torsion notable par rapport au concept philosophique homonyme dégagé par
Badiou dans Logiques des mondes.
Stricto sensu, un monde en musique (au sens précis de Badiou) représenterait
une situation musicale donnée plutôt que, comme je l’ai fait jusqu’ici, la
généralité d’un monde-Musique :
par exemple un état du jazz, ou le monde de la musique baroque (en ce sens un
monde en musique serait à la fois plus épais et moins étendu que mon monde-Musique).
Il faudrait, en ce sens, explorer les projections musicales
possibles des différents types de monde : quelles situations musicales
sont plus atones, lesquelles sont plus tendues ?, etc.
À ce titre, il s’agirait donc de déployer un matérialisme
des situations musicales du point non plus de leur pérennité ou de leur
progressive modification mais de leur disposition plus ou moins favorable à
l’émergence d’une nouvelle détermination artistique.
Tout ceci culmine en un matérialisme du sujet, qui me paraît
constituer la détermination originelle de toute la philosophie d’Alain Badiou,
celle qu’on trouve déjà au principe de son Théorie du sujet mais même, déjà en germe, dans ses écrits
philosophiques des années 70 chez Maspero.
L’enjeu est de dégager en quoi Sujet n’est pas un concept idéaliste ni non plus ce qui
nommerait adéquatement, dans le matérialisme démocratique, l’animal humain
individuel (les « sujets » d’expérience ou les « sujets »
de l’État…).
Dans Logiques des mondes,
le matérialisme de type nouveau du sujet va prendre deux tours
singuliers :
1) une
typologie et donc une diversification des sujets (là où L’être et
l’évènement n’en retenait qu’une
forme) : il s’agit de la diversification des quatre types de sujets
intervenant dès l’orée du livre : le sujet fidèle, le sujet réactif, le sujet obscur et le sujet fidèle 2 (dans la mouture d’une résurrection) ;
2) l’arrimage
du sujet à une objectivité singulière : celle de corps de type nouveau
appelés « corps subjectivables » et dotés d’organes diversifiés selon
les points qu’il s’agira de traiter. Ainsi la matérialité du sujet va être
arrimée au fait qu’il est bien un corps (de type singulier [51]).
Je rappelle que dans ce dispositif philosophique, le sujet
n’est pas constituant (du monde des phénomènes) mais constitué par l’évènement
et son régime propre de conséquences. Le sujet est conséquence et non pas
origine, il est résultat plutôt que « donation » [ss].
La constitution d’un groupe de sujets rivaux, attachés à
l’objectivité de corps de type nouveau (différents des corps dont il est
question dans l’énoncé princeps du matérialisme démocratique : « il
n’y a que de corps et des langages ») [52]
se constitue explicitement contre ce matérialisme des seuls corps et des langages.
Il faut bien sûr entendre ici que, de même que le corps
subjectivable est d’un type nouveau par rapport aux corps du matérialisme
démocratique, de même la pensée subjectivée est d’un autre type que la parole
langagière de ce même matérialisme démocratique. Soit l’idée importante qu’un
matérialisme de type nouveau conçoit la pensée à distance du langage et non
plus, comme le matérialisme démocratique, sous son emprise. Ou encore que pour
ce matérialisme de type nouveau, le langage n’est plus la dimension
constituante de la pensée. [53]
La projection musicale de ce matérialisme du sujet est très
directe : ce qui en musique tient lieu de sujet, c’est l’œuvre musicale,
en tant qu’elle diffère précisément d’une simple pièce de musique, d’un banal
morceau de musique.
Ce sujet musical – ou œuvre de musique – est une pensée en
acte, une pensée à l’œuvre qui n’a nullement le langage pour paradigme, ce qui
veut tout simplement dire que pour une œuvre musicale, la pensée n’est
nullement structurée comme un langage – on n’exclura pas par principe la
possibilité que telle ou telle pièce de musique puisse par ailleurs
« penser comme un langage », c’est-à-dire être structurée comme un
langage (n’est-ce pas, peu ou prou, le cas de bien des chansons ?).
Reste la question du corps subjectivable et de ses organes
en musique.
La projection me semble ici plus délicate : faut-il
concevoir qu’un corps subjectivable est par exemple composé des différents opus
d’un même grand Œuvre ? Faut-il plutôt convoquer ici le rôle singulier
joué par la partition dans le cas d’une œuvre musicale, l’écriture n’y opérant
plus comme simple transcription, comme médiation neutre et indifférente (comme
carte pour un territoire comme elle le fait pour une pièce) mais précisément
comme opérateur permettant de traiter de nouveaux points, à ce titre comme
opérateur ouvert (car ouvert aux interprétations à venir) ?
Je ne trancherai pas ici la question. Encore une fois,
l’intérêt de ces « projections musicales » n’est pas de déduire mécaniquement
des conséquences de cette philosophie pour la musique – il ne saurait y avoir,
à proprement parler, de conséquences
philosophiques pour le musicien – mais plutôt d’examiner de quelle manière
cette dialectique matérialiste peut encourager un matérialisme de type nouveau
pour l’intellectualité musicale, sachant que celle-ci opère sur un réseau de catégories
qui n’est nullement isomorphe au réseau philosophique des concepts.
Récapitulons l’articulation des concepts philosophiques aux
notions mathématiques selon le petit tableau suivant :
|
Concepts
philosophiques |
Notions
mathématiques |
|
Monde |
Topos de Grothendieck |
|
Minimum |
0 |
|
Conjonction (finie) |
Plus grand
inférieur ⊓ |
|
Enveloppe (infinie) |
Plus petit supérieur ⊔ |
|
Transcendantal |
Classifieur de sous-objets Ω |
|
Objet |
Ω-ensemble |
|
Exposition (d’une relation) |
(co-) Cône |
|
Exposition
universelle |
(co-) Limite |
|
Foncteur
transcendantal |
Faisceau (sur les Ω-ensembles) |
|
Postulat du
matérialisme |
Restriction des Ω-ensembles aux Ω-ensembles complets |
|
Composante
phénoménale (d’objet) |
Ω-sous-ensembles |
|
Atome (ou composante atomique) |
Singleton |
|
Théorie générale
de l’apparaître |
Théorie des Ω-ensembles complets |
Je résumerai ensuite les sept dimensions distinguées au
moyen du tableau présenté en annexe.
J’espère ainsi avoir ainsi montré deux choses :
1) que
la question du matérialisme, dans Logiques des mondes, ne relève pas de telle ou telle détermination
essentiellement locale mais charpente l’ensemble des concepts déployés par ce
livre. C’est précisément cette cohésion d’ensemble qui, à mes yeux, donne
intérêt à ce matérialisme et autorise de le déclarer matérialisme de type
nouveau.
2) que
ce matérialisme peut servir le musicien pensif d’aujourd’hui, aux prises moins
avec le vieil idéalisme de la religion musicale qu’avec le récent matérialiste,
positiviste et scientiste, de la musique comme jeux de langage ajustés à la
diversité des corps humains livrés au règne de la marchandise.
Ce matérialisme de type nouveau doit soutenir et orienter
une théorie musicienne de l’écoute musicale s’il est vrai, comme je l’ai déjà
indiqué, que l’écoute constitue la matière même de la musique, une matière à
l’œuvre qu’il s’agit, pour l’intellectualité musicale, de mieux comprendre.
Ainsi, pour le musicien, son matérialisme de type nouveau
aura pour enjeu central un matérialisme des œuvres et de l’écoute, contre le
matérialisme scientiste des morceaux de musique (rapprochant par exemple la
structure tonale d’une sonate et celle d’un morceau de rock ou d’une chanson de
Gainsbourg), de la perception (voir la psychoacoustique…) et de l’audition
(voir la sociologie des auditeurs…) [54].
Au total, ma conception de l’intellectualité musicale
implique finalement qu’elle se soucie de sa compatibilité avec ce matérialisme
de type nouveau et avec cette philosophie. Pourquoi cela ?
Usons pour cela d’une comparaison : Badiou soutient que
la philosophie est conditionnée par l’ontologie (c’est-à-dire la mathématique)
car ce que la philosophie peut dire du sujet et des vérités ne peut qu’être
sous condition de ce que la pensée est en état de dire de l’être : il ne
saurait y avoir de théorie du sujet vive et inventive qui ne soit contemporaine
de l’état de la pensée en matière d’être (et aussi, depuis Logiques des
mondes, en matière d’apparaître). Comment
en effet édifier une conception contemporaine de ce que serait un sujet et
qu’une vérité si cela devait se faire sur la base d’une vision archaïque et
obscurantiste de l’être ?
Il en va somme toute de même pour l’intellectualité
musicale : celle-ci ne saurait verbaliser et catégoriser la pensée musicale
de manière vive et inventive si son cadre de réflexion n’est pas contemporain,
si l’intellectualité musicale ne se soucie pas de ce qui, en philosophie, se
pense aujourd’hui du sujet et des vérités.
Ainsi de même que la philosophie travaille à se mettre sous
condition de la mathématique, l’intellectualité musicale doit travailler à se
rendre compatible avec la philosophie de son temps : pour
l’intellectualité musicale, la compossibilité avec la philosophie (plus exactement avec telle ou telle philosophie
de son époque [55])
remplace le conditionnement (pour
la philosophie) par la mathématique.
J’ai proposé, en d’autres circonstances, de thématiser cette
compossibilité selon trois volets :
1) une
météorologie, où la philosophie dégage
pour le musicien ce que contemporain
veut aujourd’hui dire pour la pensée ;
2) une
cartographie, où la philosophie dégage
pour le musicien les grandes orientations de pensée dans lesquelles il lui revient de circuler ;
3) une
géologie, où la philosophie dégage pour
le musicien les conditions de possibilité pour certains de ses énoncés ou de ses catégories.
C’est à ces trois titres que la philosophie de Badiou peut
aujourd’hui servir le musicien, peut aider l’intellectualité musicale à s’inscrire
sous le signe d’un matérialisme de type nouveau puisque la « dialectique
matérialiste », dans Logiques des mondes, constitue une orientation contemporaine de la pensée rendant possible
les catégories et énoncés d’un matérialisme musicien renouvelé.
Je voudrais terminer cette lecture transversale de Logiques
des mondes en relevant un dernier point, à
la fois évident et crucial : ce livre refond entièrement le concept
philosophique de logique, en particulier
en le déprenant de sa petite acception langagière : il « arrache la
logique à la contrainte du langage, de la proposition, de la prédication »
[tt]
pour lui conférer le statut de ce qui touche à « la cohésion de
l’apparaître » [uu].
Point très frappant : pour ce faire, ce livre se
réapproprie le concept de logique (la « Grande logique » occupe plus
de la moitié de l’ouvrage) et lui rétablit, au total un statut proprement philosophique. La différence en ce point avec la question de
l’être est accusée : autant L’être et l’évènement rejetait l’ontologie en dehors de la philosophie
puisque la mathématique était considérée comme étant purement et simplement cette ontologie, autant Logiques
des mondes réintroduit le travail de
constitution d’une (Grande) Logique à l’intérieur même du travail proprement
philosophique, comme tâche proprement phénoméno-logique.
L’être et l’évènement
distinguait trois orientations de pensée selon la décision prise face à l’excès
ontologique du continu : constructiviste, transcendantale et générique.
Cette ligne de partage subjectif ne semble plus jouer un rôle crucial dans Logiques
des mondes. Ne peut-on pourtant imaginer
que la dialectique être-apparaître puisse rester affectée par ce choix
d’orientation ontologique ? Selon l’orientation ontologique sous-jacente,
la rétroaction de l’être-là sur l’être restera-t-elle identique ? Somme
toute les trois configurations logiques (classique, intuitionniste,
para-consistante [vv])
peuvent-elles rester indifférentes aux trois orientations ontologiques ?
Il y a peut-être là, une rétroaction envisageable de Logiques
des mondes sur L’être et
l’évènement (analogue à celle de l’être-là
sur l’être !), et donc une matière possible pour un troisième tome, pour
un L’être et l’événement 3 !
Comme, bien sûr, Badiou ne rature pas pour autant
l’existence d’un travail proprement mathématique sur la logique, logique devient ainsi un mot en partage entre mathématiques
et philosophie.
Or, il se trouve qu’il l’est également avec la musique :
je soutiens même que le souci logique comme le souci d’écriture est ce qui
« sororise » musique et mathématiques.
Que les questions logiques sont au cœur de mamuphi est une conviction originaire puisque – je le
rappelle – notre Forum initial (Forum Diderot de 1999) était déjà centré sur
les liens entre logique mathématique et logique musicale.
Finalement, Logiques des mondes nous aide ainsi à clarifier ce qu’il en est du
triangle de pensées mathématiques-musique-philosophie (voir la figure
suivante) :

mathématiques, musique et philosophie peuvent renouer (au
début du XXI° siècle ap. J.-C.) un triangle de pensées (qui s’était tout
autrement noué une première fois au VI° siècle av. J.-C. [56])
autour de soucis logiques en partage (en
entendant bien sûr ici le mot partage comme synthèse disjonctive d’un commun – ce qui est en partage – et
d’une séparation – ce qui partage -).
Soit la proposition suivante, nourrie de la lecture de ce
maître ouvrage de philosophie, et qui constituera mon dernier mot :
mamuphi ou la question logique en partage
–––––
Yves André : Badiou parle de mondes (au pluriel)
quand tu parles d’un seul monde de la musique. Comment thématises-tu cette
différence ?
La question touche juste !
Il est vrai que ma catégorie de « monde », dans le
cadre de ce que j’appelle « monde-Musique », n’est que partiellement accordée au concept de
« monde » de Badiou. Le propre de ce travail en effet ne consiste pas
dans une sorte d’« application » d’une philosophie (ici celle de
Badiou) à une intellectualité musicale (ici la mienne) mais d’être plutôt une
libre résonance (raisonance) en
sorte que cette philosophie aide le musicien à penser, ce qui veut dire, comme
le rappelait Kant, à penser « par soi-même ». D’où une libre
appropriation des concepts philosophiques aux catégories musiciennes.
Le point est que, comme musicien, j’ai besoin d’une
catégorie de monde (alors que je n’ai
nul besoin d’une catégorie de sujet
ou de vérité puisque les
catégories d’œuvre et de beauté/sublime y pourvoient). La catégorie de monde est donc interne au discours musicien (à preuve
qu’il existe un magazine qui s’appelle « Le Monde de la musique »…).
Pour édifier cette catégorie de monde-Musique, je me « sers » du concept de Badiou (et
de la notion mathématique afférente de topos).
À proprement parler, si l’on voulait trouver en musique un
équivalent plus strict du concept badiousien de monde (en assumant alors la pluralité des mondes), il
faudrait parler de situations
musicales : par exemple celle du style classique (disons Vienne au
tournant des 18° et 19° siècles), ou celle de la musique d’avant-garde autour
de 1913, ou, dans un tout autre registre, celle de l’improvisation free-jazz au
tournant des années 1960-1970, etc.
Cependant, du point de la musique, du point subjectif d’un
musicien d’aujourd’hui, il ne suffit pas de décrire froidement les différentes
situations musicales : intervenir passe plutôt par l’affirmation qu’« il
n’y a qu’un seul monde de la musique ». C’est à soutenir une telle thèse –
une telle « déclaration » – qu’on intervient réellement ici et
maintenant, et non pas seulement qu’on commente.
Il est très frappant, à ce titre, que Badiou recourt au même
forçage en matière cette fois de politique puisqu’il soutient explicitement,
dans son séminaire du mercredi soir, qu’il n’y a aujourd’hui qu’un seul
monde (politique) et non pas deux ou
plusieurs mondes (le monde des riches face au monde des pauvres, ou le monde
occidental séparé du monde de l’Afrique, de celui de l’Amérique du Sud, etc.).
C’est aujourd’hui la thèse politique qu’il n’y a qu’un monde qui est pour lui
la thèse active quand la thèse de la pluralité des mondes politiques est au
contraire une thèse obscurantiste, destinée à préserver les privilèges des
riches barricadés dans leur propre périmètre.
Où, exemplairement, l’énoncé politique se distingue
formellement de l’énoncé philosophique.
On peut dire que ce point constitue l’envers de ce j’ai appelé
« philosophème » : dans le philosophème, l’énoncé (« la
musique est un art ») est formellement identique mais les énonciations ne
s’accordent pas.
Ici, les énoncés sont formellement dissemblables mais les
positions d’énonciation s’accordent car elles relèvent d’une même logique
intervenante et subjective dans deux domaines différents (la philosophie et la
musique ou la politique).
–––––––––
|
Un matérialisme |
Trait marquant |
contre |
Substrat mathématique |
Projection musicale |
||||
|
L’idéalisme |
Le « matérialisme démocratique » |
L’empirisme de Deleuze |
un matérialisme musicien |
contre |
||||
|
1. |
du transcendantal |
Un transcendantal sans sujet |
du sujet constituant (Kant) |
|
|
Classifieur de sous-objets Ω |
du solfège et de la note |
l’empirisme technique de l’enregistrement sur un
support |
|
2. |
de l’objet et de l’atome |
Postulat fondamental : « tout atome est
réel. » |
|
|
du virtuel |
Ω-ensembles complets singletons |
des pièces (ou morceaux) de musique |
l’empirisme de l’objet sonore et des fonctions musicales |
|
3. |
de l’infini |
L’infini est l’ordinaire. |
|
de la finitude et de la mort |
|
Grands cardinaux |
de l’infini des choses musicales |
l’idéalisme romantique et le matérialisme scientiste de l’informatisation
et de la norme du « ça fonctionne » |
|
4. |
de la relation et de la clôture des mondes |
Deuxième thèse constitutive : « Toute relation est universellement exposée. » « Un monde est logiquement complet car il est
ontologiquement clos. » |
d’une cosmologie gageant la cohésion des mondes
sur une matière hors-monde et une transcendance en surplomb |
|
d’une actualisation |
(co) limites Cardinalité inaccessible |
des relations musicales [57] et de la complétude musicale |
le matérialisme scientiste des cultures et des
formations sociales |
|
5. |
de l’évènement |
Les quatre formes du changement |
|
du journalisme des faits |
des événements… |
|
des changements en musique |
l’idéalisme des individus géniaux |
|
6. |
du monde et de ses points |
L’ensemble des points qui radiographient le monde
forment un espace topologique. |
|
de l’historicisme |
|
Topos de Grothendieck |
des situations musicales [58] |
le matérialisme scientiste de l’historicisme |
|
7. |
du sujet et de son corps |
Un sujet constitué et un corps de type nouveau |
|
le matérialisme anthropomorphique des
corps-langages |
|
|
de l’œuvre musicale |
le matérialisme scientiste de la musique comme
langage |
[1] Il va de soi
qu’en tant que simple artisan, le musicien n’a nul besoin de la philosophie
pour faire de la musique, de la bonne musique.
[2] Badiou
soutient cette thèse, dans ses interventions plus récentes. Il faut alors
entendre son énoncé « L’idéalisme est mort » au sens de l’énoncé
nietzschéen « Dieu est mort » ou de l’énoncé hégélien « l’art
est mort » : même s’il en existe toujours des survivances, celles-ci
ne sont plus à même d’orienter la pensée de manière créatrice.
[3] On
remarquera au passage que la scission opérée par le xxe siècle
théologique (Karl Barth…) entre foi et religion sera ignorée du matérialisme
vulgaire ce qui l’autorisera à « déconstruire » la religion de la
musique au profit d’un matérialisme positiviste des seuls rapports
psycho-sociologiques et ethno-anthropologiques en musique : où l’on
retrouve qu’ignorer la foi, c’est, en la matière, barrer le sujet…
[4] En cette
acception, « musicologie » s’entendra comme discours spécifique sur
la musique, la spécificité de ce discours tenant alors au fait de vouloir se
normer sur les règles du discours savant, par les figures instituées du savoir.
Sur cette base, la musicologie
« positiviste » seracelle qui associe la vertu des savoirs à
l’« objectivité » de qui les rassemble, et à son aptitude à récuser toute
subjectivité (autre que la subjectivité de neutralité, d’indifférence et
d’extériorité).
[5]
Précisons : le musicien est pris ici en un sens subjectif (celui qui parle
de musique du point d’une pratique et d’une intériorité à la musique qu’il
assume comme telle), non comme une catégorie socio-professionnelle…
[6] Précisons,
encore : la qualification « savant » est ici une catégorie
subjective ; en ce sens, un discours « savant » n’est pas un
discours qui sait (de quoi il parle), mais un discours dont la consistance
revendiquée relève de celle, supposée, des savoirs. Un discours savant est
celui qui s’enorgueillit d’être normé par les seuls savoirs, d’économiser ainsi
décisions et partis pris (subjectifs donc) et donc de récuser toute immixtion
d’une quelconque subjectivité…
[7] La dimension
matérialiste intervient pour qualifier une dialectique, non l’inverse.
[8]
« Admettons que par “dialectique”, dans le droit fil de Hegel, on
comprenne que l’essence de toute différence est le tiers terme qui marque
l’écart de deux autres. » (12)
[9] qu’on
trouve, par exemple, page 92 de ce livre.
[10] On sait que
ce relativisme touche autant la mathématique, ou la philosophie : les
Grecs n’auraient en vérité rien inventé (ni la confiance mathématique désormais
mise en la démonstration, ni la distance philosophique prise par rapport à une
consistance qui ne serait que d’ordre mythologique ), car toute invention
serait (devrait être !) un virage continu plutôt qu’un bond, une extension
plutôt qu’une bifurcation, une prolongation plutôt qu’une césure…
[11] À ce titre,
le récent livre de Quentin Meillassoux Après la finitude (Seuil, 2005) est particulièrement intéressant.
[12] au sens où
Althusser pouvait relever l’aristotélisme comme constituant la philosophie
spontanée des scientifiques…
Il est pourtant frappant que ce que Husserl appelle
« mélodie » dans ses Leçons sur la conscience intime du temps n’a rien de musical et constitue un acception
pré-musicale de la mélodie.
Ainsi pour Husserl le modèle répété de la mélodie est
celui… d’un sifflement de vapeur ! (voir p. 47 et p. 150 de
l’édition des PUF…) Il y aurait donc plus encore de méprise à considérer que
Husserl traite ici de musique qu’il n’y en a à considérer que Kant traite
vraiment de mathématiques en examinant « 7+5=12 »… La réalité est que
Husserl travaille sur des objets sonores qui n’ont rien de musicaux, et des
« objets temporels » qui sont infra-musicaux.
[13] Pour un
musicien l’idée qu’un phénomène est constitué par qui le perçoit tout autant
que constituant d’une position de réception est une idée séduisante, un peu
trop séduisante puisqu’elle lui fournit à bon compte – trop bon compte… - le
sentiment que sa perception est ainsi philosophiquement légitimée.
Cette séduction incite ainsi le musicien à centrer
l’intellectualité musicale sur le vis-à-vis des catégories de perception et
d’objet : pour un musicien, l’objet musical tend spontanément à être ce
qu’une perception musicienne constitue comme tel, à charge alors pour cette
perception musicienne d’être elle-même instruite et éduquée par les œuvres
musicales que d’autres perceptions musiciennes inventent et dégagent.
J’entreprends pour ma part depuis longtemps de
désengluer la catégorie d’écoute musicale de cette catégorie de perception et
de son corrélat naturel que constitue la catégorie d’audition, non bien sûr
pour récuser l’importance en musique de la perception et de l’audition mais
pour les cantonner à des opérations de base qui ne sont nullement à même
d’exhausser le travail singulier de l’écoute musicale (base matérialiste pour
discerner l’existence musicale d’une œuvre).
Dit schématiquement, on perçoit un objet musical, on
auditionne une pièce ou un morceau de musique mais on écoute une œuvre musicale
(car cette œuvre est elle-même toujours déjà dynamisée par sa propre écoute du
fil musical qu’elle trace…).
[14] Pour n’en
donner qu’un exemple, la revue Entretemps
dont je me suis occupée dans les années 80 aimait à inscrire ce mot
d’herméneutique dans son orientation générale. Méprise sans doute, cette fois
sur les notions de « sens » et d’« interprétation », mais
cependant méprise motivée.
[15] Le
matérialisme démocratique tient qu’un des fondements du matérialisme est de
mesurer tout pensée à la matérialité des langages (on pourrait presque
soutenir, dans le langage de Logiques des mondes, que pour le matérialisme démocratique, le transcendantal de la pensée
est le langage…).
[16] Alain
Badiou, fidèle ami depuis « les années rouges », m’adressera
ironiquement son livre ainsi dédicacé : « ce Siècle sans
musique… »…
[17] « La
“musique contemporaine”, c’est-à-dire cela seul qui, au xxe siècle,
a mérité le nom de “musique” – si du moins la musique est un art, et non ce
qu’un ministre a cru devoir subordonner à une éprouvante fête - »
(pp. 91-92)
[18] Badiou
insiste sur l’importance de combler la brèche laissée ouverte par cette
problématique de la nomination dans L’être et l’évènement : le nom, seule
trace dans la situation historique (non naturelle) de l’évènement évanoui, y
était constituant d’un sujet qui semblait pourtant être le seul apte à
constituer cette même nomination (d’où une circularité entre constituant et
constitué…).
[19] Deux
régimes de fous (Minuit ; 2003 ;
p. 152). Texte de 1979, défendant le projet universitaire de Vincennes.
[20] Qu’est-ce
que la philosophie ? (p. 11)
[21] sans
compter d’autres noms de musiciens, occupant ici une place plus latérale (de
Haydn à Stockhausen en passant par Wagner…)
[22] sans
compter mon œuvre Duelle (2001) que
Badiou a l’amitié de déclarer « prophétique » (p. 551)
[23] Comme l’on
sait, le concept d’enveloppe est central
dans Logiques des mondes…
[24] Laquelle,
exactement, dans Métaboles
(p. 97) ? Et à quel titre le « sillage de Berg »
relève-t-il d’un sujet « fidèle 2 » (résurrection) plutôt que d’un
sujet « fidèle 1 » ?
[25] Il me
semble clair que très peu des exemples pris dans Logiques des mondes ont un
statut qu’on pourrait dire « canonique » (si on appelle
« canonique » un exemple dont l’exemplarité ne serait pas
contingente).
[26] au sens
précis que Badiou donne à ce terme…
[27] Pour un
musicien, est-ce vraiment un cadeau que telle ou telle séquence musicale soit
prise comme condition par une philosophie donnée ? Il y a toute raison de
penser le contraire ! Songeons par exemple à l’atterrement de Schoenberg
devant la décision d’Adorno de conditionner sa philosophie par l’événement
« École de Vienne » ! Certes, l’embarras était pour Schoenberg
redoublé du fait qu’il était le musicien au principe de la musique promue par
le philosophe en condition pour la philosophie. Mais enfin, le musicien a-t-il
vraiment parti musical à tirer des hiérarchies et conceptions philosophiques
des arts ? Rien n’est moins sûr et tout laisse au contraire à penser qu’un
tel conditionnement (d’une philosophie par la musique) intensifiera le réflexe
antiphilosophique naturel du musicien plutôt que son intérêt spécifique pour
cette philosophie (par « nature », le musicien retrouve difficilement
« ses » œuvres, « ses » passages préférés,
« ses » intuitions dans un discours philosophique…).
[28] Plus quantitativement,
on peut relever dans Logiques des mondes
48 occurrences du mot « musique » contre seulement 10 du mot
« architecture », 9 du mot « cinéma » et 5 du mot
« peinture »…
[29] Voir
www.entretemps.asso.fr/Adorno/Badiou
[30] Voir
www.entretemps.asso.fr/philo/Wagner.htm
[31] Voir
www.entretemps.asso.fr/Wagner/Parsifal/Badiou.htm
[32] Comme on va
y revenir, la logique des phénomènes y prend la forme d’un phénomène singulier,
d’une apparition spécifique en sorte que cette logique réglementant
l’apparaître va elle-même apparaître dans les mêmes conditions générales
qu’elle prescrit (ce sera le propre de ce que Badiou appellera le
transcendantal d’un monde qui est à la fois ce qui réglemente l’intensité des
différences et identités dans un monde et ce qui y apparaît en tant qu’objet
comme les autres).
[33] soit
l’ontologie, donc les mathématiques – voir sa thèse fameuse :
« l’ontologie, c’est la mathématique »
[34]
Précisément, le prestige de la phénoménologie husserlienne pour le musicien
tenait au fait d’avoir abordé ces questions.
[35] Ma
référence sera ici constituée par le livre de R. Goldblatt : Topoi. The Categorial Analysis of
Logic
(North-Holland, 1984)
[36] Celle,
par exemple, de Quentin Meillassoux lors de la journée consacrée en novembre
2006 à Logiques des mondes (La
décision et l’indécidable dans l’Etre et l’événement I et II :
www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=1566) ou celle présentée par
Patrice Maniglier et David Rabouin dans le récent numéro de Critique (avril 2007) : À quoi bon
l’ontologie ? Les mondes selon Badiou
[37] La notion
date des années 1930.
[38] grâce aux
notions de p.g.i. (plus grand inférieur) ou de g.l.b. (greatest lower bound) et de
p.p.s. (plus petit supérieur) ou de l.u.b. (least upper bound)
[39] c’est-à-dire
un ensemble A doté d’une fonction AxA→Ω telle qu’elle constitue une relation
d’équivalence (symétrique et transitive) entre éléments de A. Voir Goldblatt
ch. 11, § 11.9 (p. 274…)
[40] Je préfère
parler ici de chose pour ne pas compromettre en ce point le mot d’objet qui,
dans Logiques des mondes, va être conceptualisé de manière très précise.
[41] Voir, sur Rythme et Timbre
entendus comme « synthèses » mon ancien article dans Entretemps. Sur le silence, voir mon étude récente disponible
sur le web.
[42] Voir note
39…
[43] Heyting-valued sets (cf. Goldblatt, p. 274…)
[44]
« Deleuze est empiriste (ce qu’il a toujours revendiqué). » (410)
[45] Sur ces
deux lectures de Logiques des mondes,
voir les références en note 36.
[46] scheaf
[47] La
référence canonique est ici le livre de Frank R. Drake : Set Theory. An Introduction to Large
Cardinals (North-Holland, 1974)
[48] Ma
métaphore d’un matériau sonore servant de base à une matière proprement
musicale flirte avec cette critique…
[49] Voir mes
deux livres sur le concert (Éd. Cmdc et chez L’Harmattan).
[50]
S’entend : les éléments des éléments d’un site historique ne sont pas des
éléments du site.
[51] Il va de
soi que ce corps subjectivable du sujet n’est pas un objet, moins encore
« son » objet !
[52] Remarquons
au passage que la nature sans doute particulière des corps des sujets réactif
et obscur n’est pas identifiée : pourtant s’agit-il exactement des mêmes
corps subjectivables que ceux des sujets fidèles ? Cela ne semble pas
assuré : leur espacement du monde, à l’évidence, n’est pas isomorphe à
celui que réalisent les points pour les sujets fidèles ; la structure de
leurs organes n’est donc sans doute pas non plus parallèle, etc.
[53] On peut à
ce titre remarquer que lorsque le « matérialisme démocratique » le
plus vulgaire s’en prend à cette philosophie, c’est alors bien – insultes et
ignorance crasse mises de côté – sous le drapeau de « la dimension
constituante du langage pour la pensée » (voir le grossier pamphlet d’Eric
Marty « Une querelle avec Alain Badiou, philosophe », Gallimard, 2007 ; p. 26 et 27).
[54] Faut-il
encore rappeler qu’il ne s’agit pas ici de dénier la dimension de savoirs de
ces disciplines (attachées à la compréhension des corps et des langages). Le
point en jeu touche ici à l’existence ou non d’un terme surnuméraire : en
musique, l’œuvre et l’écoute.
[55] On connaît
la loi : on n’investit la philosophie en sa diversité qu’en épousant le
point de vue d’une grande philosophie pour examiner, à partir de là, les
grandes philosophies alternatives. Bref, il faut se déclarer platonicien, ou
cartésien, ou hégélien, ou husserlien, ou deleuzien, ou badiousien et, à partir
de là, explorer la pluralité des orientations philosophiques.
[56] Voir les
études d’Arpad Szabo (publiées chez Vrin).
[57] du concert
par exemple
[58] du point de
leur acuité pour un art musical de l’écoute
[a] Logiques
des mondes, p. 99.
Les notes de simples références à Logiques des
mondes sont systématiquement renvoyées en fin de texte.
[b] p. 12
[c] p. 109
[d]
pp. 89-99
[e] p. 125
et suivantes…
[f] Digression II.1.3. (p. 553…)
[g] p. 553
[h] p. 551
[i] p. 111
[j] p. 112
[k] p. 116
[l] p. 245
[m] p. 248
[n] p. 205
[o] p. 229
[p] p. 225
[q] p. 231
[r] p. 235
[s] p. 232
[t] p. 265
[u] p. 293
[v] p. 315
[w] p. 328
[x] p. 322
[y] p. 121
[z] p. 339
[aa] p. 322
[bb] p. 323
[cc] p. 325
[dd] p. 326
[ee] p. 334
[ff] p. 359
[gg] p. 350
[hh] p. 379
[ii] p. 389
[jj] p. 410
[kk] p. 406
[ll] p. 406
[mm] p. 407
[nn] p. 407
[oo] p. 408
[pp] p. 463
[qq]
p. 444…
[rr]
p. 512…
[ss] p. 42
[tt] p. 103
[uu] p. 109
[vv] p. 195
et 557