Questions à Guerino Mazzola de François Nicolas (mars 2005)

 

Plan

Premières questions (cours du 8 mars 2005)

1. Concernant la bande de Möbius « harmonique »

2. Concernant ton concept de modulation

Secondes questions (conférence du 9 mars 2005)

Troisièmes questions (cours du 15 mars 2005)

1. Théorie mathématique de théories musiciennes

2. Théorie mathématique plutôt que théorie mathématisée

3. Une « intellectualité mathématique » ?

 

Premières questions (cours du 8 mars 2005)

 

1. Concernant la bande de Möbius « harmonique »

Ne faudrait-il pas expliciter tes raisons (mathématiques et musicales : cela fait 2) pour refermer le ruban harmonique en bande de Möbius plutôt qu’en cylindre ?

Voici comment je vois les choses.

On a, grâce à la triangulation exposée, le ruban suivant :

Tu privilégie de couper le ruban au milieu et de recoller I-III par une torsion (d’où le ruban de Möbius).

Mais on pourrait tout aussi bien le recoller deux fois plus loin, sans torsion cette fois (on aurait alors un cylindre).

 

Quelles sont les différences entre ces 2 choix (aucun, à mon sens, n’étant plus « naturel », ni mathématiquement ni musicalement que l’autre) ?

Möbius

Pour y parcourir intégralement les fonctions harmoniques I à VII, il faut le parcourir en zig-zag, jamais en suivant un bord. Ceci privilégie donc le parcours harmonique suivant, en succession de tierces : I-III-V-VII-II-IV-VI-I qui, bien sûr, est musicalement plus significatif parcouru ainsi : I-VI-IV-II-VII-V-III-I (encore que l’enchaînement harmonique final V-III-I soit, par exemple, pour le moins curieux…).

Cylindre

On y circule plus spontanément sur un bord, selon cette fois des enchaînements de quintes : I-V-II-VI-III-VII-IV-I (ou l’autre sens).

On peut tenir à ce propos que l’enchaînement par quintes, fut-ce ici dans le seul cadre diatonique, est musicalement plus structural que celui par tierces.

 

Ceci posé : pourquoi privilégier la bande de Möbius plutôt que le cylindre ?

Mon impression est :

— que la formalisation en cylindre rend mieux compte de la réalité harmonique d’un point de vue musical : outre la primauté structurale des quintes sur les tierces, il y a aussi que le cylindre suggère un contrepoint en canon entre deux voix :

— que la formalisation en bande de Möbius est privilégiée pour des raisons mathématiques qu’il serait intéressant d’expliciter : quel rôle joue ce choix dans ta stratégie mathématique globale ?

2. Concernant ton concept de modulation

Si je résume : une modulation pour toi est la dotation du diagramme suivant :

où k est une de tes 5 « cadences ».

Au passage, je n’ai pas bien compris si les deux k devaient être les mêmes pour les tonalités A et B  ou si tu acceptais des modulations entre une tonalité A « cadencée » par kx et une tonalité B « cadencée » par ky. Mais ce point n’est pas ici central.

On a donc a minima 5 manières différentes de moduler de A à B (ou 25 si k’≠k).

 

Dans ce cas, il faudrait, dans tes analyses formalisant les modulations (musicales) en « modulations » (au sens cette fois mathématique), distinguer tes 5 (ou 25) types de « modulations » (mathématiques) : tu ne peux, me semble-t-il, les noter par exemple E->A (ou Mi majeur –> La majeur) car tu ne sembles pas mathématiquement « compter pour un » tes 5 (ou 25) modulations entre Mi et La (tu ne fais pas un ensemble des 5 « modulations » possibles entre deux tonalités données).

Or, ce point joue un rôle central dans ta formalisation : quand tu présentes certaines « modulations » comme « catastrophiques », c’est en fait parce que ce sont des « modulations » (au sens mathématique, inscrit ici entre guillemets) et non des modulations musicales, c’est-à-dire parce que ces « modulations » sont implicitement attachées à des « cadences » très particulières.

Ex. moduler de Do majeur et Sol majeur est musicalement élémentaire mais si Do est ici « cadencé » par VII (donc par la triade si-ré-fa) et Sol de même (triade fa#-la-do), alors c’est déjà moins trivial…

 

Question donc : ne faudrait-il pas, dans tes schémas résumant les parcours modulants, préciser tout cela à chaque fois ?

Pour un musicien, à la limite peu importe comment Beethoven module de E en A du point d’un schéma harmonique global (d’un parcours global des tonalités) mais pour le mathématicien, dans ta formalisation, ce n’est plus du tout le cas puisqu’elle distingue minutieusement modulations « quantiques » ou « quantisées » et modulations autres.

Quel est pour toi, au passage, la visée stratégique de cette distinction ?

 

Secondes questions (conférence du 9 mars 2005)

Ma question est celle-ci : n’interprètes-tu pas de manière trop unilatéralement « structuraliste » le lemme de Yoneda ?

 

Je m’explique.

 

Si je pars de ton image (la sculpture « vue » selon différents angles), elle suggère que l’objet (ou la chose) équivaudrait à l’ensemble des regards posés sur lui par différents spectateurs.

 

Mais alors — et c’est là où le « structuralisme » se glisse — on peut penser qu’on peut remplacer « la chose » par l’ensemble des relations qui enserrent sa place.

C’est au passage à peu près ce que retient Boulez du structuralisme : « définir les êtres étudiés uniquement par les relations qu’ils soutiennent entre eux », propriété qui constitue le second des six traits du structuralisme pour Deleuze (« les places dans un espace purement structural sont premières par rapport aux choses et aux êtres réels qui viennent les occuper », « les lieux l’emportant sur ce qui les remplit »).

 

Or — et c’est là mon objection à cette interprétation « structuraliste » du lemme —, pour que le lemme soit valide, il faut tenir compte de tous les morphismes ayant la chose X comme cible ou codomaine donc aussi des morphismes ayant tel « élément » ou telle « partie » de la chose X pour origine ou domaine. Il faut donc tenir compte des morphismes partant de X (ou d’une partie, ou d’un élément de X) pour aller vers X.

Dans ton image, il faut donc supposer qu’il y a aussi des manières pour la sculpture de « se » voir et des manières pour elle d’être vue, non plus de l’extérieur (par des spectateurs) mais de l’intérieur d’elle-même (par des parties ou des éléments d’elle-même).

L’ensemble des rapports « visant » la chose doit donc inclure non seulement les rapports extérieurs (les visées extérieures sur la chose) mais aussi les rapports intérieurs ou immanents à la chose.

Ceci n’éponge donc plus l’intériorité de la chose (de la sculpture en l’occurrence) dans le jeu de ses rapports extérieurs, et il n’est plus vrai que la chose peut être alors substituée aux rapports que sa place entretient avec le reste de la structure car il faut y ajouter les rapports internes à cette place.

 

Il s’agit là, encore une fois, non pas d’une objection au formalisme mais à un type d’interprétation me semble-t-il un peu unilatéral.

L’enjeu est réel : il y a aujourd’hui une manière de dissoudre les particularités « ontiques » de toute chose en prétendant que la « réalité » de cette chose ne dépendrait que de l’ensemble de ses usages. Ex. en musique : l’Héroïque n’aurait pas d’autre identité que l’ensemble de ce qu’on en fait (d’où une manière de dissoudre aujourd’hui l’instance de l’œuvre d’un côté dans les morphismes génétiques — la genèse de l’œuvre — et de l’autre dans ses morphismes de réception.

Or l’Héroïque (comme « chose ») doit aussi être comptée (dans le lemme de Yoneda) comme incluant l’ensemble de ses rapports à soi, tel par exemple le rapport du thème principal à l’œuvre. Bien sûr on peut formaliser le thème principal comme un point et l’Héroïque elle-même comme un autre point en sorte que le rapport précédent apparaîtra bien dans le formalisme comme une flèche extérieure à l’Héroïque (par définition, il n’y a pas d’intérieur à un point).

Mais, pour l’interprétation, il ne faut pas oublier que cette flèche formellement « extérieure » est usuellement interprétable comme intérieure (puisque le thème « appartient » bien de manière cruciale à l’Héroïque).

 

Serais-tu d’accord sur tout cela ?

Troisièmes questions (cours du 15 mars 2005)

Trois aspects m’ont frappé à t’entendre ce mardi. D’où les remarques suivantes — moins des questions (comme les fois précédentes) que des commentaires sur lesquels il m’intéresserait d’avoir ton avis —.

1. Théorie mathématique de théories musiciennes

Ta « théorie de la musique » se déploie (prioritairement ?) comme une théorie mathématique de théories musiciennes de la musique. Je m’explique.

Je pose qu’il existe différents types de théories musicales (entendant par « théorie musicale » une théorie prenant la musique pour « objet » ou pour « modèle »), et en particulier qu’il faut distinguer les théories musiciennes de la musique (ex. Fux, Schoenberg) — ou musicologistes (ex. Riemann) — des théories mathématiques de la musique (comme la tienne). Bien.

L’élément que je relève dans ton travail est alors que, dans ce que tu nous as jusqu’à présent présenté, ta théorie mathématique porte sur des théories musiciennes/musicologistes de la musique — explicitement les théories de Riemann et de Fux — plutôt que directement sur la musique (disons sur des œuvres).

Or une théorie mathématique d’une théorie d’un autre type (et non pas donc d’une pure et simple praxis) se caractérise par le fait que son « modèle » inclut cette fois des déductions explicites, des raisonnements mis en forme, ce qui n’existe pas dans un modèle canonique (au sens mathématique du mot « modèle » : voir la « théorie des modèles » en logique mathématique…).

 

Ceci peut se schématiser/diagrammatiser de la manière suivante.

 

La théorie d’un modèle donné peut se représenter ainsi :

a et ß ont dans le modèle des valeurs de vérité mais il n’existe pas (dans le modèle) d’enchaînement « logique » de a vers ß (il n’y a pas de a®ß).

 

Lorsqu’on constitue une théorie mathématique d’une théorie existante, il faut raisonner cette fois sur un diagramme étagé de la manière suivante :

La différence essentielle (entre modèle-praxis et modèle-théorie) est que désormais on peut mettre « en parallèle » des enchaînements entre ceux de la théorie engendrée et ceux de la théorie prise pour modèle : les seconds sont ici musiciens, les premiers mathématiques (ce que tu fais explicitement en relevant, par exemple, que les musiciens/musicologistes n’ont « théorisé » que jusqu’à un certain point le « ruban harmonique »). Il y a sens alors à se demander par exemple si j°f°i=m c’est-à-dire si le diagramme A-X-Y-B commute (question qui n’a aucun sens dans la formalisation d’un modèle-praxis) :

C’était, par exemple, le sens de mes questions antérieures sur ta théorie de la modulation. Ma remarque consistait à soutenir que le diagramme ne commutait alors pas…

 

On peut donc ici mettre en parallèle deux « logiques » (alors que la formalisation théorique d’un modèle-praxis permet d’introduire des enchaînements logiques dans une pratique qui n’est pourvue que de valeurs de vérité).

 

Dans ton cas, ta théorie mathématique des théories musiciennes permet alors d’unifier deux types de théories musiciennes selon le diagramme suivant :

On voit le glissement vers le haut (dans le sens de la généralisation, de « l’échauffement du théorique ») des enchaînements logiques : ta théorisation dégage des enchaînements cette fois entre théories (là où une simple théorie dégage des enchaînements logiques entre « objets » a, ß…).

2. Théorie mathématique plutôt que théorie mathématisée

Ton entreprise permet de discerner deux logiques différentes dans ce que j’appelle ci-dessus « théorie mathématique de la musique » (ce point m’a été suggéré par la question d’Yves André après ton exposé de mardi après-midi).

 

Il me semble en effet qu’il faudrait distinguer rigoureusement une théorie mathématisée d’une théorie mathématique. Voici comment je vois les choses.

·       Une théorie mathématisée de la musique, c’est une théorie de la musique qui est mathématiquement formalisée, comme il existe par exemple des théories mathématisées de l’économie, ou de la circulation des trains, etc. Cette formalisation est alors stratégiquement ordonnée aux fins du modèle retenu (je rappelle : j’emploie ici le mot « modèle » au sens originel — voir la « théorie des modèles » — de « canon » à copier et non pas au sens inversé d’une maquette, d’un « modèle réduit »).

·       Une théorie mathématique de la musique est aussi mathématiquement formalisée mais cette fois ses fins sont pour bonne part proprement mathématiciennes : on part ici du domaine musical pour examiner les problèmes mathématiques qu’il est susceptible de susciter. Il s’agit désormais moins de partir de problèmes musicaux (à résoudre mathématiquement parce qu’on ne saurait pas les résoudre musicalement) que de problématiser mathématiquement des pratiques et théories musiciennes en sorte d’arriver à des problèmes proprement mathématiques à partir d’une situation musicale diverse (c’est-à-dire comprenant de manière immanente ses propres théories, donc déjà des raisonnements — ce que j’ai appelé des théories musiciennes de la musique —).

Cette distinction est pour moi importante : elle éclaire ce qu’il faut entendre par « différents types de théories musicales ». En effet on voit bien que l’objet « musique » n’est pas du tout le même selon qu’il s’agit d’une théorie musicienne de la musique, d’une théorie sociologique de la musique, d’une théorie physique de la musique, etc. La distinction précédente suggère qu’il faut aussi distinguer ces modes théoriques, non seulement par leur compréhension propre de « l’objet-musique » mais aussi par leurs visées stratégiques propres : il est clair qu’une théorie sociologique de la musique, par exemple a des visées plus sociologiques que musicales (d’où qu’elle n’apprenne à peu près rien sur les œuvres musicales).

Ainsi — résultat provisoire – une théorie Xienne de la musique se caractériserait par le croisement d’une caractérisation Xienne de son objet et par un type Xien de stratégie.

Ou encore : la nature particulière (mathématique, musicienne, sociologique…) d’une théorie musicale se donnerait dans le triplet d’un objet, d’une logique et d’une stratégie.

*

C’est peut-être ce qui pourrait rendre compte du fait qui m’a  frappé mardi matin : il me semble que ta théorie mathématique du contrepoint (s’entend : de la théorie musicienne — fuxienne — du contrepoint) est plus fructueuse musicalement que ta théorie mathématique de l’harmonie (s’entend : que la théorie musicienne — riemanienne — de l’harmonie).

Pourquoi ? Parce que dans le cas du contrepoint ta logique mathématicienne s’éloigne moins de la logique musicienne tant en matière d’objet que de stratégie (sa logique propre par contre restant bien sûr mathématique et non pas musicale). En effet,

1) ta formalisation du contrepoint « respecte » plus l’orientation musicale du grave vers l’aigu (qui est au principe du rapport dissymétrique entre cantus firmus et déchant) quand, au contraire, ta formalisation mathématique du « ruban harmonique » (en bande de Möbius plutôt qu’en cylindre, choix stratégiquement déterminé, à mon sens, par des exigences proprement mathématiques d’économie formelle, en significative abstraction des exigences proprement musiciennes) générait une désorientation (qui découlait d’une indifférence au caractère renversable ou non des intervalles musicaux) ;

2) la stratégie guidant ta formalisation du contrepoint semble guidée par deux idées :

— unifier théories musiciennes de l’harmonie et du contrepoint ;

— généraliser les lois musiciennes du contrepoint à d’autres « échelles ».

Ces deux visées stratégiques, quoique mathématiciennes, s’avèrent cependant rester « parallèles » à des visées plus proprement musiciennes.

3. Une « intellectualité mathématique » ?

Au total, et ce sera ma dernière remarque, il me frappe que tu déploies quelque chose que j’aimerais appeler (pour des raisons qui t’apparaîtront évidentes) une « intellectualité mathématique ».

Ceci est patent dans ton souci d’articuler tes réflexions de mathématicien à d’autres disciplines : musique bien sûr, mais aussi philosophie, physique, sciences sociales, etc. (ton livre en regorge, et c’est peut-être d’ailleurs ce qui t’est reproché par les mathématiciens, somme toute comme pas mal de musiciens me reprochent aujourd’hui mon intellectualité musicale…).

Mais cela tient aussi à la nature même de ton travail — pas seulement donc ses rapports externes mais sa structuration immanente — : il me semble en effet que le déploiement de ton entreprise théorique est à la fois plongé dans les mathématiques et en léger surplomb sur les mathématiques : surplomb de mathématicien, et non pas de philosophe, qui relève d’une sorte de réflexivité immanente se tenant au bord même du travail du mathématicien.

Il s’agit bien d’une intellectualité mathématique (car cette intellectualité est celle d’un mathématicien, non d’un musicien ou d’un philosophe, moins encore d’un sémiologue ou d’un sociologue) mais comme il s’agit d’une intellectualité (non d’une pure et simple théorie), la position du mathématicien qui l’entreprend se situe à la frontière des mathématiques (sous l’hypothèse topologique qu’en l’occurrence, il existerait des points de la frontière qui appartiennent au domaine considéré, c’est-à-dire que ce domaine serait ici localement « fermé »).

 

Il y aurait peut-être à examiner d’autres intellectualités mathématiques (Cantor ?; Poincaré sans doute ; Grothendieck ? je ne le pense pas car il n’a vraiment « réfléchi » sur les mathématiques qu’une fois déclaré en extériorité subjective — je mets à part les mathématiciens qui ont surtout été des logiciens : Gödel, par exemple) pour mieux comprendre ce qu’est une intellectualité mathématique.

 

Il m’intéresse en tous les cas au plus haut point de pouvoir avec toi faire dialoguer non seulement différents types de théories musicales mais aussi différents types d’intellectualité, ce qui est excessivement rare.

Et, comme disait Spinoza à la fin de son Éthique : Sed omnia præclara tam difficilia quam rara sunt (« Toutes les choses précieuses sont aussi difficiles que rares. »).

 

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