" Au bonheur des musiciens "
Paul Dujardin a souhaité que j'envoie quelque dix-huit mille signes sur la création musicale actuelle pour cet ouvrage commémoratif. Je puis comprendre mais je crains de ne pas me trouver à la hauteur de son enthousiasme et, par ailleurs, je me félicite de l'impulsion qu'il s'efforce de donner à toute initiative nouvelle depuis quelques années, mesurant les obstacles auxquels il ne peut que se heurter. Paul aime ce qu'il fait, il sait que je suis plongé par métier au coeur de l'histoire de la jeune création, en bon syllogicien, il conclut que j'aime cette jeune création. Un autre ami, non moins enthousiaste, le compositeur François Nicolas, vient ici à mon aide, il enseigne qu'il s'agit moins d'aimer la musique contemporaine que de la vouloir. J'accepte, mais je réponds que je ne l'aime ni ne la veux, simplement je la vis. Et là commence le drame : pourquoi vivre une chose que globalement on déclare ni aimer ni vouloir ? Pour ce qui est de la part d'amour, la situation est assez simple : je vis, dans l'espoir, non déçu jusqu'aujourd'hui, de rencontrer moyennement une fois par lustre une oeuvre que je puis inscrire dans mon panthéon. Vouloir ? Non. Je ne souhaite pas jeter la peau d'un homme aux ours du cirque social. L'artiste et, singulièrement le compositeur, qui n'a pas la possibilité, au reste assez triste, d'offrir son produit au marché est tout simplement lâché dans et par une société qui ne l'appelle pas. Je dis "lâché" mais lui, il pourrait bien avoir la sensation d'être lynché.
- " Que d'humeur dépensée quand il s'agit de parler d'une chose aussi exaltante que l'invention d'un jeune créateur ! "
Suivons plutôt ton parcours présumé, cher compositeur, avec l'espoir que le sort te sera néanmoins équitable... Ce jeune artiste que tu es ne peut compter que sur ses dons personnels. Certes, tu viens d'achever tes études et tu as peut-être même sous le bras un diplôme de composition. Mais qu'as-tu appris ? Autrefois il existait un stock de données préalables constituant une grammaire normative qui fournissait le matériau, base de l'invention, et le compositeur pouvait articuler celle-ci en sélectionnant les modèles qui, parmi ses prédécesseurs, lui paraissaient les plus proches de sa sensibilité. De nos jours, on a voué une guerre sainte aux derniers codes encore en usage au début du siècle, une agression suffisante pour n'avoir plus affaire qu'à des discussions avec le professeur à la classe de composition. On peut certes poursuivre les analyses des grandes oeuvres et de celles des contemporains patentés, mais l'observation seule ne peut tout résoudre.
- " Peu importe, je suis candidat à la carrière de compositeur, je composerai comme le pommier fait ses pommes ".
C'était le sentiment de Francis Ponge en poésie, un lieu où beaucoup de pommiers se sont auto-flétris. Avec la première récolte se posent les premiers problèmes : comment parvenir à se faire jouer ? Une réponse viendra sans doute des copains instrumentistes.
- " Ah le premier concert était fameux, les copains en effet s'y sont mis et ceux qui ne jouaient pas ont assuré la claque ; on remettra ça ".
Et on remet, en effet, mais pas très longtemps. Bientôt les copains se dispersent, les interprètes, mieux lotis que les créateurs, ont des engagements et le compositeur lui-même éprouve d'autres ambitions. Son souhait légitime est d'être joué par un bon ensemble, voire un bon orchestre. Il faut persuader un chef. Oh celui-ci est accueillant mais il a des obligations : le programmes de la saison est bouclé, on soumettra la partition à un comité de lecture. L'affaire n'est pas gagnée. Le compositeur se souvient alors de ses profs, sollicite une recommandation, mais l'aboutissement reste aléatoire : les ensembles ont des astreintes budgétaires, un nombre de répétitions planifié, il faut en premier lieu exécuter les commandes. Le grand mot est donc lâché : pour être joué il faut d'abord décrocher une commande, c'est l'engrais du pommier. Mais d'où viendra-t-elle ? d'un pouvoir public ? d'une fondation ? d'un généreux mécène ? Les pouvoirs publics te donneront une chance variable selon le lieu où tu te trouves. Si la distribution est confiée à la corporation, donc à tes collègues, prend garde à la concurrence. Si l'instance politique décide elle-même tu es dans la peau d'un client. Pourtant si tu es combatif tu finiras bien par recevoir des clopinettes. L'état-providence est devenu état-charitable, il multiplie les aumônes. Les donateurs privés sont plus recommandables, ils doivent honorer leurs motivations, mais ils sont plus parcimonieux dans leurs choix. Si tu leur dis : " cette oeuvre est mon enfant ", ils te demanderont combien tu en as déjà, car ils ne donnent qu'aux familles nombreuses, comme d'autres - ou les mêmes - ne prêtent qu'aux riches.
Le premier pas vers la fortune pour le compositeur ne s'accomplira pas sans la collaboration d'un éditeur. La chose allait de soi naguère encorne, mais aujourd'hui la vente de ta récolte n'alimente plus suffisamment les caisses de ce précieux auxiliaire. Au lieu de se réjouir de ta venue, il se rebiffe. Autrefois il aurait gravé ton manuscrit et l'aurait diffusé dans le commerce. Les amateurs l'auraient achetée et l'auraient joué pour le plaisir, au risque de l'égratigner un peu, mais ton éditeur n'en avait cure. Aujourd'hui, tu peux encore te vendre mais par le disque. Tu n'es plus massacré mais tu n'es plus regardé que d'une oreille distraite. Ton éditeur - si tu parviens à le dénicher - ne peut plus vivre que de la location du matériel d'exécution de ton oeuvre, et chaque chose venant en son temps, ne pouvant plus graver, il te gratifie d'une élégante photocopie de ton manuscrit. La lisibilité dépend donc de la qualité de ta calligraphie. Stockhausen n'a pas supporté cela, et depuis plus de vingt ans il s'édite lui-même. Est-ce un exemple à suivre ? Chaque chose venant en son temps, comme on vient de le dire, ton éditeur te proposera bientôt une solution à mi-chemin. Tu t'équipes - ordinateur + logiciel -, tu établis et tu imprimes ta partition, tu la lui donnes, tu cèdes les droits et il diffuse. On ne prête qu'aux riches : le dicton est cette fois l'objet d'une implication réciproque.
En tout état de cause, cher compositeur, c'est de ton opiniâtreté que viendra ta chance. Imaginons que le pommier ait reverdi, et qu'enfin on exécute la commande, une fois, deux fois...
- " Je ne suis pas très heureux, mon oeuvre était mal environnée et les gens ne discriminent pas, ils applaudissent tout de la même façon, l'ivraie passe comme le froment ".
Là, mon cher, si tu comptes sur ceux qui ne sont ni les bourgeois ni le peuple mais que le génie de la langue a baptisé "public", change de métier : il y a du temps que le public ne s'y retrouve plus. Le public va au concert pour se divertir ou, comme le dit merveilleusement Pierre-Michel Menger avec le privilège du jargon de la sociologie, " pour tirer des profits exceptionnels de sa visibilité sociale ". Ton oeuvre s'inscrit dans les loisirs de tes auditeurs, ce qui t'as coûté tant de peine est ce soir l'objet de leur délassement. Tu es un peu dans le cas du chef de cuisine... du secteur de la haute restauration, bien entendu. Si tu es même l'élu d'un soir, n'oublie jamais que ton oeuvre n'a pas été appelée. Beaucoup d'élus mais peu d'appelés. Vraiment l'inverse de la Bonne Nouvelle !. Sans doute as-tu confiance en ton talent et voudrais-tu que la part d'originalité de ton oeuvre soit perçue, alors que ton confrère qui ne fait que pasticher ses prédécesseurs et parfois même les copie sans les citer, a recueilli au moins autant de suffrages que toi. Qu'y faire ? Les gens s'y retrouvent mieux là où ils ont pris quelques habitudes. Ton esthétique, n'est pas leur affaire ; leur esthétique, les plus conscients et les plus autonomes d'entre eux, la créent et la perçoivent dans leur propre travail, exactement comme toi, et là est peut-être un progrès social majeur de notre temps.
Nous pourrions bien atteindre ici un point crucial. Au XIXe siècle, les arts étaient premiers : il n'était peut-être pas très exaltant de devenir marchand, fonctionnaire ou officier, sort le plus fréquent des fils de la classe privilégiée. La philosophie, discipline la plus proche de l'art, était injustement peu considérée parce que trop peu mondaine, mais l'artiste était adulé. L'art était le dédommagement de l'utilitarisme et du pragmatisme. Comprenait-on mieux la musique ? il ne faut jurer de rien, mais l'art était un recours spirituel face à une société très engagée dans la laïcisation. Nietzsche pouvait encore s'écrier : " L'art lève la tête quand la religion perd du terrain " Cela n'a guère duré, la désacralisation a touché l'art lui-même qui a progressivement dégénéré en une forme très standardisée de culture, ce qu'a très tôt pressenti Max Horkheimer, voire aujourd'hui en un consensus culturel, observation récente de Marc Jimenez. Une telle situation, qu'on aime ou non de l'entendre dire, ne joue pas en faveur des messages symboliques de haut niveau.
Ces signes d'affaiblissement déjà entrevu par Hegel, contemporain des premiers romantiques, et que moins d'un siècle plus tard Max Weber perçoit comme un état général de désenchantement, devons-nous les interpréter comme une catastrophe civilisationnelle ? Certes, il y a peu de chance qu'ils contribuent au bonheur des musiciens. Mais ne s'agit-il pas plutôt d'un transfert de compétences observable dans le monde occidental, voire au-delà ? C'est une hypothèse que je ne voudrais pas écarter.
Les guerres qui ont déchiré l'Europe, depuis l'échec du Premier Empire, ont créé de nouveaux états de conscience. On n'a pas dansé lors du traité de Versailles comme au Congrès de Vienne, mais peut-être la société s'est-elle autrement prise en main. Aux grandes inventions ont succédé les grandes découvertes ; il en résulte un transfert du sens esthétique vécu. Des utopistes, il y a trente ans, ont cru à la possibilité d'un art produit par tous ; cet art, s'il existe, semble s'être résigné à se nourrir de l'activité des guitaristes du métro et du défoulement expressif des taggeurs. Par contre, s'est développée une perception esthétique de l'activité autonome chez le physicien, le biologiste et autres représentants de disciplines autrefois en quête d'une participation réelle à la vie collective et qui aujourd'hui conduisent la société et promettent d'en transformer le destin. Sans doute objectera-t-on que je fais abstraction des recherches perverses qui angoissent l'humanité : il s'agit là d'un problème éthique qui ne peut empêcher que le chercheur, même pervers s'il existe, ait de son oeuvre une perception esthétique. Pas plus que la composition musicale ou que tout autre création artistique, ces disciplines ne tolèrent l'amateurisme ; même si les caricatures moliéresques du médecin peuvent encore concerner quelques trublions de la discipline, elles n'en ont pas moins fait leur temps. De l'empiriste pur qu'il était autrefois, le médecin est devenu un scientifique. à défaut d'un art produit par tous, je préférerais parler d'une esthétique vécue par toute personne non subordonnée, d'un sentiment esthétique partagé plaçant chaque responsable devant son oeuvre, et autorisant l'émerveillement.
- " Mais je suis compositeur, grand Dieu ! "
Je ne t'oublie pas, mais j'ai cru devoir quelque peu relativiser ta mission dans une société multidisciplinaire, et j'ai bien parlé d'une esthétique partagée. Pierre Boulez pourrait éventuellement être appelé à la rescousse si tu es en mal de réconfort : il dit quelque part, dans ses cours du Collège de France, que le compositeur peut avoir la chance de rencontrer un écrivain qui écrira sur son oeuvre comme Proust le fit sur Wagner. Est-ce que cette perspective te convient ?
- " Je ne voudrais pas me prendre pour Socrate quand je ne suis qu'Alcibiade. De plus cette réflexion de Boulez sera taxée d'élitisme ".
Je te le concède mais j'avais espéré que tu souhaitais être un membre de l'élite.
- " C'est très mal porté ".
En la matière, le tout dépend de la conception que l'on a de la démocratie. : les uns pensent qu'il faut amener le plus possible de gens, par une éducation appropriée, à apprécier les choses de haut niveau , les autres, au contraire, pensent que l'artiste doit se mettre à la portée du commun des mortels. Cette seconde vue gagne du terrain, elle est devenue presque un slogan. Gérée par le monde des affaires et les médias - distinction d'ailleurs superflue -, cette voie est moins coûteuse et plus rentable. Mais dire ces choses laisse sceptique. Nous sommes dans un rapport de forces très inégal, paradoxalement d'ailleurs, puisque les gestionnaires dont nous parlons prétendent travailler au nom de l'égalité sociale. Mais il est des signes qui ne trompent pas ; le premier se lit dans le langage. As-tu remarqué comment le journalisme international parle aujourd'hui des musiciens ? Il n'y a pas plus de vingt ans, on distinguait entre musique de variété et musique savante - mot d'ailleurs assez affligeant pour parler de Mozart, de Debussy et de bien d'autres -, puis il a été question des "troisièmes musiques" pour désigner plutôt les musiques populaires. Pour l'heure, il n'est plus question de variété ni de musique savante ;. pour désigner le rock et ses dérivés, tout simplement, on dit " la musique" et les représentants de ce qui fut le monde des variétés sont devenus ceux du "monde musical"
- " C'est de l'intoxication !? "
Très méticuleusement dosée. Au reste, qui ne s'y laisse prendre ? Un savant musicologue en charge d'enseignement supérieur m'a très sérieusement affirmé que le rock est la musique de notre temps au plein sens du terme, autrement dit notre classicisme ; un non moins savant sémiologue a conseillé à ses collègues et aux étudiants présents, lors d'un récent congrès, d'analyser sérieusement ces musiques dans le but d'enrichir l'analyse musicale. Dans les deux cas j'ai protesté mais je me suis retrouvé dans la position de l'âne de la fable. Je broutais l'herbe tendre ! Et dans le second cas, il me fut répondu que ces musiques que j'avais encore l'outrecuidance d'appeler "de variété" étaient notre musique populaire actuelle. J'aurais de sérieux critères pour contester la source populaire de ces produits industriels soutenus par le business ; l'espace manquant, je délègue le pour et le contre à la réflexion du lecteur, me bornant à attirer son attention sur la difficulté que pose la reproduction de ces produits par la multitude qui les acclame
- " Mais est-ce que l'hystérie collective des fans. n'est pas un critère de popularité ? "
D'autres que moi te répondront. Tu devrais, je crois, d'abord te demander où tu vas te trouver dans cette cohue où tu risques de passer inaperçu, d'être simplement toléré. Naturellement on te laissera respirer, t'inspirer, transpirer, t'épuiser d'oeuvre en oeuvre...
- " Tout avenir serait donc compromis ? "
Il se pourrait qu'il te soit peu propice. J'ai essayé de m'exprimer sur le présent et le passé récent. Nous sommes aujourd'hui en présence d'un art laïque institutionnalisé qui peut continuer de se développer mais qui n'est plus un révélateur social, qui, comme l'a très justement écrit Adorno, en tête de sa Théorie esthétique, " a perdu son caractère d'évidence ". Au cours de son histoire, la musique a toujours dû opter pour l'abstraction ou pour la fiction ; donner la préférence à la logique de son organisation ou à une représentation imagiste. En devenant laïque elle a engendré l'opéra, lieu de fiction par excellence, cependant qu'issue de l'église réformée, elle parvenait à maintenir un état exceptionnel d'équilibre entre l'image et l'abstraction : état de chose qui n'est pas pour peu dans la puissance non égalée de Johann Sebastian Bach. Quand l'art s'institutionnalise, il semble devoir renoncer ou ne pouvoir assumer un tel équilibre. Le Moyen Àge a connu un art religieux institutionnalisé dans certains monastères, il s'y est développé un climat de recherche qui a permis l'éclosion de la polyphonie, le domaine de richesse de la musique occidentale. L'art laïque institutionnalisé actuel semble à nouveau ne pouvoir que s'intellectualiser en développant une recherche à la mesure de nos technologies. Il peut à nouveau, comme au Moyen Àge, en résulter un art réfugié - cas typique actuel des départements de musique des grandes universités américaines, devenues les dépositaires de la création musicale.
- " La perte d'évidence de l'art peut-elle être compensée par un art réfugié ? "
La question est pertinente. La phase religieuse a débouché sur un enchantement ; l'histoire dira ce qu'il en sera de la phase laïque. Mais quoi qu'il en soit, cher compositeur, plus que jamais ton talent est requis et sans que nécessairement il te soit possible d'accéder au chef-d'oeuvre. Ce constat m'a amené, en conclusion d'un article paru en 1988, à me demander s'il est raisonnable de proposer au jeune compositeur aujourd'hui de partager le destin de Hucbald ; ce moine de Saint Amand qui aurait découvert les bases de la polyphonie et serait donc à l'origine de notre bonheur musical.