Pour
aujourd’hui : Platon ! (3)
Séminaire d’Alain
Badiou (2009-2010)
[transcription par
Philippe Gossart]
28 octobre 2009 1
18 novembre 2009 16
13 janvier 2010 32
28 janvier 2010 48
17 février 2010 66
10 mars 2010 83
14 avril 2010 98
19 mai 2010 114
9 juin 2010 129
16 juin 2010 147
Eh bien bonsoir. Il faudrait
agrandir un peu les locaux [au vu de la salle, bondée ; Badiou en sourit].
Il semble qu’on prévoit plutôt, à partir du mois de janvier, leur
rétrécissement [tout le monde se marre]… Je vous préviens… parce que cette
salle ne sera plus disponible probablement à partir de janvier… Alors, où
est-ce que nous irons ? ¾ nous verrons à ce moment-là.
Alors, je commence par vous
rappeler, pour ceux qui l’ont eu, et à dire pour ceux qui ne l’ont pas eu, le
calendrier de ce séminaire cette année […]… Voilà. Alors pour ceux qui ont
des raisons importantes de me voir personnellement… Je vous supplie, sauf si
vraiment c’est totalement impossible de faire autrement, de ne pas venir me
voir à la fin du cours, du séminaire, parce que c’est épuisant malgré tout. Il
y aura une permanence le mardi de la semaine prochaine […]. Voilà. Encore
une fois, si vous avez un problème à régler, un contact à prendre, une date à
fixer etc., je vous conseille de le faire dans ce cadre-là plutôt que de faire
la queue à dix heures du soir.
Alors maintenant quelque
annonces publicitaires variées et diverses. D’abord vient de sortir ce livre
[Badiou exhibe un petit livre à couverture blanche] qui s’appelle Éloge de
l’amour. Voilà. Ça nous change, au moins en
apparence, du communisme, de Sarkozy, etc. [sourires]… Un peu de variation… En
apparence bien sûr, parce que finalement tout se tient. Tout se tient, et même
dans le Sarkozy j’avais dit que
la question de l’amour était un point de résistance possible ¾ il y
a quand même aussi une continuité. Mais enfin c’est tout de même d’une tonalité
un peu différente.
Alors ce livre est en réalité la
transcription un peu modifiée d’une intervention orale qui a eu lieu à Avignon
l’année dernière, en 2008, et qui est un dialogue avec Nicolas Truong. Et donc
c’est une improvisation d’une certaine manière. Ce n’est pas un livre
ramassé-formalisé, c’est vraiment une improvisation, il faut le prendre comme
tel. Et je voudrais donc vous indiquer quand même, à vous qui êtes des gens
extraordinairement sérieux, les quelques textes que j’ai écrit sur l’amour qui
sont des textes un petit peu plus denses, un tout petit peu plus ramassés… Je
les rappelle, pour ceux qui les connaîtraient déjà.
Alors (si vous voulez) on peut
dire que ce livre est un livre exotérique, c’est-à-dire c’est un livre pour
tout le monde comme ça, à partir d’une improvisation libre sur le sujet
concerné… Je ne dis pas ça pour en dire du mal n’est-ce pas (je ne dis jamais
de mal de ce que je fais [Badiou se marre]), mais pour simplement le situer. Et
alors il y a des textes sur l’amour plus resserrés, plus conceptuels, qui sont
à l’arrière-plan en réalité de cette improvisation, qui sont comme le socle
invisible de cette improvisation. Je vous les rappelle :
¾ il y a, dans le volume qui s’appelle Conditions, il y a le texte qui s’appelle tout simplement Qu’est-ce
que l’amour ?. Nous sommes là donc au
début des années 90. On peut dire que ce thème est constant. Il y a une
vingtaine de pages tout de même, les pages 263-273 de Conditions, Qu’est-ce que l’amour ?.
¾ Dans le petit livre sur Beckett, Beckett
l’increvable désir, il y a le chapitre sur
l’amour, qui est donc le chapitre sur la conception que Beckett se fait de
l’amour. C’est un court chapitre sur l’amour, mais que je crois assez significatif
dans la manière dont il construit cette connexion entre l’amour comme condition
de la philosophie finalement et sa vision par Beckett.
¾ Alors le texte peut-être le plus ramassé, le plus
formel aussi, mais probablement le plus radical, le plus philosophiquement
construit, est un texte qui se trouve dans un volume collectif sur l’amour,
sorti aux éditions Flammarion, édité en fait par La Cause Freudienne. Et c’est
un texte qui s’appelle La scène du 2.
Donc un volume chez Flammarion, un volume collectif sur l’amour, de provenance
institutionnelle psychanalytique.
¾ Et puis enfin il y a la Section I du Livre 5 de Logiques
des mondes, le livre sur la théorie du
changement en fait, où l’amour est pris comme type, comme exemple, en même
temps que l’insurrection, en parallèle avec la Commune de Paris, à partir d’une
interprétation de La nouvelle Héloïse de Rousseau. Et donc là ce n’est pas Beckett c’est Rousseau ;
c’est un chapitre sur l’événement, mais sur l’événement amoureux, le système de
ses conséquences etc. Voilà.
Je
dirai un mot quand même sur ce que j’entends ici par différence entre ²exotérique² et ²ésotérique². Là
on peut l’assigner très précisément : les propos tenus sur l’amour dans le
livre qui vient de sortir sont, au fond, des propos généraux, au sens très
particulier ou très précis qu’ils n’engagent pas dans cette affaire la question
de la différence des sexes… voilà. Et au fond c’est un propos sur l’amour qui
laisse entièrement de côté cette question, soit qu’on la traite comme centrale soit
qu’on la congédie, soit qu’on dise que finalement il y a des positions sexuées
et non pas des différences de genres… Et toute la question des genres, si
centrale dans la pensée contemporaine de la sexualité, est absentée. De sorte
que ça parle de l’amour en vérité sans tenir compte de la position sexuée,
quelle qu’elle soit, tandis que dans les autres textes, et spécialement dans La
scène du 2 et dans Qu’est-ce que
l’amour ?, cette question est
convoquée. Elle est convoquée aussi dans sa difficulté, c’est-à-dire qu’elle
est convoquée avec une formalisation assez complexe de ce qu’il faut entendre
par ²différence
des sexes²,
ou par ²position
sexuée²,
quand on parle de l’amour précisément ; et on s’aperçoit à ce moment-là
que c’est tout de même un assez considérable labyrinthe. Bon c’est en
discussion avec les thèses assez fondamentales de la psychanalyse, de Lacan,
etc., sur ce point, mais c’est une construction assez largement originale.
Voilà.
Donc je voulais vous dire ça au
moment de vous présenter la sortie de ce livre, et avant de passer au point le
plus important qui est la chronique médiatique [Badiou rigole]. Alors la
chronique médiatique : vous me verrez deux fois à la télévision la semaine
prochaine n’est-ce pas ¾ l’amour attirant immédiatement [Badiou plaisante, la
salle sourit]… la présentation. Donc le lundi 2 sur France 3, à Ce soir ou jamais avec Frédéric Taddei pour la troisième fois ¾ il
ne peut plus se passer de moi [sourires]. Donc à 23 heures à peu près. Et puis
le vendredi 6, chez Franz-Olivier Giesbert, sur France 2. France 1
je n’y suis pas encore… [sourires] mais au train où vont les choses ça pourrait
arriver. Et il y a tout de même une ornementation supplémentaire à présenter,
qui certainement va vous passionner, en ce qui concerne l’émission à France
3, chez Frédéric Taddei, c’est qu’il y aura
une rencontre, probablement brève, mais une rencontre tout de même, entre moi
et Laetitia Casta [Badiou rigole ; rires étonnés]… voilà, sur le plateau
n’est-ce pas… Voilà : la Belle et la Bête [esclaffements], ou l’Homme au
couteau entre les dents et [Badiou se marre]… la féminité contemporaine… Voilà.
Elle sera là pour incarner la beauté, parce que le dialogue qui vient ensuite…
Parce que, je vous l’ai déjà dit, j’ai une règle pour la télévision c’est que
je ne participe à aucun débat. Parce que participer à un débat vous savez ce
que ça veut dire : ça veut dire qu’on est constamment coupé, interrompu,
et puis finalement personne ne sait qui a dit quoi etc., et donc j’exige d’être
seul avec le journaliste, et pendant un délai d’au moins vingt minutes (ce sont
des conditions assez draconniennes). Et alors… Mais… Et là il y aura ça, et
après il y aura un débat, un débat sur ²amour et beauté²,
voilà. Et Frédéric Taddei m’a demandé quand même de laisser, de concéder un
petit moment de beauté [dit Badiou en souriant]… voilà. Et donc nous l’aurons.
Bien. Donc là vous savez tout ce qui va se passer.
Alors nous en venons maintenant
au thème et au développement, au déploiement du séminaire de cette année qui va
être le troisième donc, et le dernier, dont la référence, le nom propre qui
nous sert de garant et de témoin, est Platon. Et alors je pense que le thème de
ce séminaire va être particulièrement platonicien, ce qui est normal parce
qu’il va falloir conclure en définitive sur la signification à accorder à cette
idée d’un platonisme contemporain, parce qu’il va s’agir ultimement de la
question de la vraie vie. De ²qu’est-ce
que vivre ?² de telle sorte qu’on puisse dire (de l’intérieur de la
philosophie) qu’il s’agit de la vie valant la peine d’être vécue, de la vraie
vie, de la vie telle qu’elle est une vie digne d’être appelée une vie, et de
tous ces motifs ; ces motifs qui sont assez spécifiquement des motifs de
la philosophie antique, c’est-à-dire qui ont une visibilité tout à fait
particulière dans la philosophie antique ¾ Foucault s’est aussi
beaucoup intéressé à ça finalement hein : à la question de savoir qu’elle
était la doctrine antique de la vie tout simplement, ²qu’est-ce
que c’était qu’une vie ?², ²qu’est-ce que c’était que
le soi dans une vie ?², ²qu’est-ce que c’était que vivre en sujet ?²,
etc. Et c’est bien de ça dont nous allons progressivement nous occuper, de la
vraie vie.
Et je voudrais introduire cette
réflexion en disant qu’il me semble que sur cette question de la vie, en tant
que sol ou proposition primordiale concernant la signification du sens
finalement (²la
vraie vie²
pouvant être aussi dite ²la vie telle qu’on peut rendre raison de son sens²), il
me semble qu’avant d’en venir à Platon il y a quand même trois orientations
principales, entrelacées, entremêlées, dans toute l’histoire de la philosophie,
à chaque fois que ce thème revient. Vous savez qu’il a fait vigoureusement
retour dans la contemporanéité, par exemple entre Nietzsche et Deleuze. Entre
Nietzsche et Deleuze on a un véritable retour, Bergson inclus naturellement, de
ce motif de la ²vie²
comme ce à partir de quoi se constitue le sol du sens ou le sol de la valeur.
Alors je pense qu’il y a trois
orientations :
[1] la première serait justement celle-là, c’est-à-dire
l’orientation qui consiste à dire qu’en vérité le secret du sens de la vie est
dans la vie elle-même ; c’est-à-dire que la vie est en réalité l’instance
de puissance ou de création, telle que c’est elle, la vie, qui est la ressource
du sens pour la vie elle-même. Et c’est au fond le sens véritable de la thèse
d’immanence, au niveau où nous en sommes. La thèse d’immanence est une thèse
qui dit qu’il n’y a pas de secret de la vraie vie qui puisse se trouver, ou se
construire, ailleurs que selon (ou dans) la vie elle-même, et que par
conséquent la vie est le secret de la vie. Sauf que des puissances internes à
la vie peuvent travailler contre ce secret même ; c’est évidemment ce que
Deleuze va appeler ²les forces réactives², après Nietzsche.
C’est-à-dire que la vie peut être enchaînée de telle sorte que la puissance de
sens qu’elle délivre de manière immanente ne soit pas apparente, ou soit
entravée.
Et dans cette vision des choses, au fond, la tâche, y
compris philosophique, est (si l’on peut dire) de délivrer la vie. De délivrer
la vie de l’intérieur de la vie même. Ce motif de la délivrance de la puissance
créatrice de la vie, contre ce qui l’entrave en tant qu’inertie également
immanente, fait que j’appellerai cette orientation ²vitaliste², non
pas au sens ontologique (bien qu’on pourrait aussi le faire), non pas au sens
de ce que l’être de la vie serait la vie, au sens ou finalement la question
ontologique serait la question même de la vie, mais au sens précisément où la
vraie vie est la vie délivrée de son inertie latente. Et au fond on peut dire
que le propos philosophique est toujours d’inviter à l’activation de la vie, et
non pas d’en appeler à quelque chose qui la normerait, ou lui configurerait un
sens, ou lui donnerait une forme à partir de quelque chose qui lui serait
extérieur.
Il y a une phrase très profonde de Nietzsche… Vous savez que
Nietzsche soutient au fond que la valeur, et par conséquent éventuellement la
valeur de la vie a précisément sa source dans la vie elle-même, c’est-à-dire
que la vie est la puissance
d’évaluation ; c’est-à-dire ce qui autorise l’évaluation de quoi que ce
soit qui s’affirme dans la vie, eh bien c’est la vie elle-même. Mais il voit
très bien que le prix de cela c’est que la valeur de la vie, elle, ne peut pas
être évaluée ¾ il le dit expressément : ²la
valeur de la vie ne peut pas être évaluée².
Pourquoi n’y a-t-il pas d’évaluation de la vie même ?
Tout simplement parce que c’est la vie qui est la puissance d’évaluation. Donc
il n’y a pas d’évaluation de l’évaluation hein ¾ on peut le dire comme cela ;
ce qui consonne d’ailleurs, dans un registre tout à fait différent, avec la
thèse qu’il n’y a pas de métadiscours. Il n’y a pas de métavie (si vous
voulez). Il n’y a pas d’évaluation de l’évaluation. La vie ne peut comparaître
devant aucune instance puisqu’elle est elle-même la puissance d’évaluation ou
de valorisation.
Et alors ça veut dire qu’il y a, en définitive, la puissance
créatrice de la vie comme anonymat de l’évaluation et puis, de l’intérieur de
cette puissance, il y a la possibilité de créer des valeurs, et en particulier
de transvaluer les valeurs réactives, c’est-à-dire de transvaluer les valeurs
d’inertie qui se sont installées, comme une espèce de paralysie locale, dans
l’énergie vitale elle-même.
Alors on retiendra aussi de ça que la vraie vie c’est, comme
toujours, comme toujours, comme dans les trois orientations, la vraie vie c’est
aussi la lutte contre le mal. Mais le mal c’est quoi ? Eh bien le mal… ²Par-delà
le bien et le mal²… Nous sommes là… On emploie ²le
mal²
de façon tout à fait métaphorique : eh bien c’est ce qui contrecarre
l’immanence vitale. C’est-à-dire ce qui, de l’intérieur de la vie, contrecarre
sa puissance créatrice propre. Ce qui m’amènerait à dire que ce qu’on pourrait
appeler ²le
mal²
c’est tout ce qui est mécanique, systémique ou transcendant.
¾ Tout ce qui se présente comme mécanique, parce que le
mécanisme est précisément ce qui entrave, ou rigidifie, la puissance de la vie
elle-même (une position que Bergson a beaucoup travaillé, la position entre
dynamique et mécanique etc.) ¾ ça c’est du côté de la théorie
de l’inertie.
¾ Et puis ²systémique²
parce que tout ce qui est systémique est retombée de la puissance vitale… Probablement
que la vie ne cesse de créer des systèmes ; les systèmes les plus
flagrants qu’elle crée ce sont les organismes, les espèces, les genres, etc.
Elle est une infinie ressource de création de systèmes mais dès que le système
est pensé dans un espace systémique, alors il entrave sa propre puissance de
création, ou ce qu’il a déposé finalement comme une inertie immanente dans le
pouvoir de création de la vie… C’est toute la question (on ne va pas s’attarder
là-dessus) du rapport du virtuel à l’actuel. Bien. Le virtuel se réalise comme
actualisation, mais dès que quelque chose est actualisé, en un certain sens il
est aussi systémique.
¾ Et puis ²transcendant² :
ça veut dire ce qui se présenterait comme une fiction d’extériorité à la vie,
faisant retour sur elle pour la normer. En réalité il n’y a pas de
transcendance dans le vitalisme véritable. Dans le vitalisme authentique il n’y
a pas de transcendance puisque la valorisation de la transcendance est
elle-même constituée de manière immanente par la puissance vitale. La
transcendance est une fiction de la vie,
ce n’est jamais autre chose. Et c’est une fiction réactive parce que c’est une
fiction qui fait comme si l’évaluation
normative, ou le sens, venait de l’extérieur de la puissance vitale elle-même.
Dans ce cas-là on peut dire : la formule de la vraie
vie c’est la vie désentravée, c’est la vie à laquelle on peut se confier comme
à une puissance de création essentiellement innocente. Au fond la vraie vie
c’est l’innocence de la vie. Et ce thème de l’innocence est absolument
constant, de Nietzsche à Deleuze, quels qu’en soient les noms : c’est ²l’innocence²,
c’est ²l’anonymat²,
c’est ²la
virtualité pure²,
etc., etc.
Ça c’est une première orientation.
[2] Il y a une deuxième orientation sur cette question de la
vie qui, en fait, considère à l’inverse que la vie, comme puissance biologique,
comme ²ce
que peut un corps² (pour parler comme Spinoza), la vie comme étant ce que
peut un corps est au contraire l’obstacle principal à la vraie vie.
C’est-à-dire la vie, loin d’être la puissance créatrice qui crée les valeurs
affirmatives, la vie est l’entrave elle-même, la vie est la corporéité finie
qui en réalité nous sépare de la possibilité d’une vraie vie. Et au fond la vie
en tant que corps ne doit pas être interrogée quant à ce qu’elle peut, mais
bien plutôt quant à ce qu’elle rend impossible, ou ce qu’elle tente de rendre
impossible.
Évidemment on pourra dire : cette option est
spiritualiste. Spiritualiste en tant que ça fait couple avec le vitalisme dans
la conviction que la vraie vie est séparée d’elle-même par ce qui, de la vie,
n’est que vivant. C’est-à-dire qu’il y a une espèce d’animalité généralisée
constitutive qui, loin d’être la ressource propre qui ferait de la vie une vie
véritable, est au contraire ce qui à tout moment entrave la délivrance de la
vraie vie.
Et évidemment la conséquence de tout spiritualisme est une
conséquence ascétique. On peut prendre ²ascétisme² ici
en un sens fort et (si je puis dire) honorable : ce n’est pas simplement
manger dans des écuelles et marcher à quatre pattes n’est-ce pas ¾ ²ascétique² ça
veut dire en réalité contenir autant que faire se peut ce qui, de la vie
organique, travaille contre la vie délivrée, parce que la vie délivrée est une
vie qui est au-delà de la vie. D’ailleurs c’est pour ça que très souvent le
spiritualisme se complète par un dispositif religieux qui assure qu’il existe
un au-delà de la vie.
Mais ce n’est pas entièrement nécessaire : on peut
penser qu’il est possible de se débarrasser des entraves, ou de certaines
entraves, de la corporéité vivante, de l’intérieur d’une ressource qui n’est
pas contenue dans cette corporéité vivante, qui la borde, qui lui est interne-externe,
et qui peut recevoir en effet le mot d’²esprit².
L’esprit n’est pas forcément et absolument dans une figuration de séparation
dualiste. Il peut être le bord, la limite, la zone de contact extrême, le point
où la vie s’exténue elle-même dans son propre effort pour persévérer.
Dans cette orientation le point principal c’est de ne pas
être captif de la persévérance vitale. De ne pas être captif de la persévérance
vitale.
[3] La troisième orientation, elle, tente en réalité
d’échapper à l’opposition du vitalisme et du spiritualisme. Et c’est moi ce que
je lis dans Platon, lequel fonctionne par ailleurs comme un paradigme régulier
du spiritualisme hein (je n’ignore pas ce point). C’est une lecture singulière
de Platon qui fait que Platon peut être le nom ou la désignation d’une
conception de la vraie vie qui n’est ni la vraie vie comme ramenée à l’exercice
de la puissance vitale, ni la vraie vie ramenée à la limitation, autant que
faire se peut, de la puissance vitale au profit d’une délivrance de type
spirituel. Alors voilà comment on va partir de l’aspect le plus général de la
question. Comment voir ce point ?
Au fond ce que dit Platon, tel que je le lis, c’est que la
vraie vie n’est pas du tout une autre vie, ou une vie extérieure, ou même une
limitation de la vie en tant que puissance vitale, mais que la vraie vie est
une vie orientée de façon immanente, et orientée de l’intérieur de sa propre
ressource, par quelque chose que Platon va appeler en fin de comte ²l’Idée².
Alors l’Idée on en a déjà pas mal parlé, et on va en reparler encore davantage.
Comme vous savez Platon va dire ²en définitive par l’Idée du Bien² ;
moi je dis ²par
l’idée du vrai²
ou ²par
la vérité²,
mais à vrai dire au point où nous en sommes peu importe pour l’instant. Ça veut
dire que la question de la vraie vie est une question d’orientation, c’est une
question d’aimantation je dirais même.
L’image la plus immédiate serait celle du fait que quelque chose d’informe,
comme une limaille de fer, se trouve polarisée ou orientée selon un dessein,
selon une forme singulière, par quelque chose qui en réalité ne lui est pas
véritablement extérieur puisqu’elle peut se l’approprier, elle peut lui être
co-présente, mais partant ne lui est pas vraiment intérieure au sens où elle
serait prise dans l’informe lui-même.
Alors dans mon langage à moi je dirai : la vraie vie
c’est une vie qui accepte son incorporation au devenir d’une vérité ¾ ça
parce que le devenir d’une vérité pour moi est précisément la puissance d’orientation
(on y reviendra peu à peu, de façon plus détaillée). Notez que là je parle de
la vie au sens courant finalement, de la vraie vie pour un individu vivant, pas
une autre vie. La vie possiblement pourvue de sens d’un individu vivant est une
vie qui est incorporée au devenir d’une vérité, et c’est en ce sens qu’on
rejoindra Platon en disant qu’en définitive elle est polarisée de manière
immanente par l’idée. Je rappelle que par ²idée² ici,
on y reviendra, c’est compliqué, mais ²idée² ne
doit évidemment pas être pris en un sens intellectuel, au sens de ²j’ai
une idée².
L’idée c’est une puissance de polarisation précisément de la vie, qui peut
avoir des noms très différents, et nous verrons qu’il y a une polarisation de
cet ordre par exemple dans l’amour hein, qu’il y a une polarisation de cet
ordre dans certaines dispositions, ou certaines séquences historiques de la
politique, etc.
Donc cette polarisation est une polarisation réelle ¾ je vais revenir sur l’importance
de ce terme. C’est une polarisation réelle, ce n’est pas une polarisation ²idéale²
justement ; c’est-à-dire que rien n’est plus réel que la polarisation par
l’idée. C’est pour ça que le résultat c’est une vraie vie. Ce n’est pas une
connaissance, ce n’est pas un savoir. C’est véritablement la manière dont une
vie est infuse dans le devenir d’une vérité.
Alors si on dit cela, il faut voir ce que l’on suppose.
Quelles hypothèses en réalité fait-on rien qu’en disant cela ? Rien qu’en
disant cela, quels sont les axiomes plus ou moins cachés sur lesquels on
s’appuie ?
Premièrement si on dit que l’individu n’entre dans une vraie
vie que pour autant qu’il accepte que cette vie soit incorporée, et donc qu’en
un certain sens son corps soit incorporé dans le devenir d’une vérité, cela suppose
que l’on admet que la vérité a un corps. L’incorporation dans le devenir d’une
vérité suppose que d’une certaine manière on puisse parler du ²corps²
d’une vérité. Alors ça veut dire quoi ²le corps d’une vérité² ?
Eh bien ça veut précisément dire qu’une vérité apparaît dans un monde,
c’est-à-dire qu’elle est un devenir effectif dans un monde et pas précisément
une transcendance séparée ou une idéalité au sens classique du terme. Si la
vraie vie suppose l’incorporation au devenir d’une vérité c’est que ce devenir
d’une vérité est réel dans un monde,
c’est-à-dire que la vérité est quelque chose qui se construit comme apparition,
comme apparaître, et pas comme séparation ou comme intuition externe. Ça c’est
le premier point.
Donc nous supposons là (supposition un peu étrange à vrai
dire si on la considère comme ça, métaphoriquement) que toute vérité a un
corps. Et il va falloir admettre ce point difficile d’ailleurs de toute cette
affaire qui est de concevoir ce que peut bien être le corps d’une vérité, c’est-à-dire son réel malgré tout. Son
réel. Le fait qu’elle n’est pas réductible précisément à une idéalité. Ce corps
est précisément ce qui va supporter une orientation ; c’est-à-dire qu’on
peut dire que ce qui caractérise le corps d’une vérité c’est que c’est un corps
orienté. Et, pour des raisons techniques, mais que je pourrais justifier dans
une langue tout à fait platonicienne aussi, cette orientation du corps de
vérité je l’appelle ²un sujet²… Là encore je développe la chose
un peu dans son cadre général avant de le détailler, mais prononcer ²sujet² ce
n’est pas prononcer une subjectivité au sens psychologique, ce n’est pas non
plus nommer ou renommer l’individu. Ce qui se constitue comme ²sujet²
désigne le caractère orienté du devenir d’une vérité, et l’incorporation de
l’individu à ce devenir c’est précisément ce qui va faire qu’à son tour il est
pris dans une orientation. Et c’est d’être pris dans cette orientation qui va
pouvoir être nommé ²sa vraie vie² hein. Mais la vraie vie est
toujours dans la médiation du corps de vérité, en tant que ²corps
subjectivable²
(qui est un autre nom), c’est-à-dire en tant que corps qui peut recevoir une
orientation. Ça c’est le premier système de suppositions.
Donc on va avoir déjà des problèmes assez compliqués
sur :
¾ premièrement qu’est-ce que c’est qu’un corps de vérité,
un corps subjectivable ? En quoi ça se distingue d’un corps quelconque
hein ? Qu’entend-on par ²orientation² ?
Qu’entend-on par ²sujet² ? Mais si je vous prends tout de suite un exemple
simple, l’amour par exemple n’est-ce pas, eh bien on posera qu’un amour c’est
en réalité une procédure de vérité concernant la différence (c’est ça sa
définition véritable). C’est même l’unique
procédure de vérité dont l’enjeu exclusif est de connaître ce que c’est que la
différence. Mais de le connaître pas comme dans la spéculation n’est-ce pas, de
le connaître dans l’expérience effective. C’est-à-dire connaître ce que c’est
que la différence c’est forcément expérimenter le monde du point de la
différence elle-même ; c’est construire un monde, qu’on peut appeler le
monde de l’amour, qui est un monde qui, au lieu d’être le monde de l’un, est le
monde du 2… Voilà !
Cette expérimentation singulière, qui est l’amour (alors
avec toute une série de problèmes subordonnés), on peut dire que c’est le
devenir d’une vérité. Devenir comme vous le savez très difficile, tumultueux,
conflictuel, souvent raté, etc., etc., comme toute procédure de vérité
authentique… Ça ne marche pas souvent. Mais quand ça marche c’est bien [sourires].
C’est une vraie vie. Quand ça marche c’est une vraie vie.
Et alors… Et vous voyez bien… C’était juste pour préciser ²corps² et ²sujet².
Qu’est-ce que c’est dans ce cas-là que le corps de vérité ? Eh bien le
corps de vérité c’est véritablement le corps de ce qui fait corps du 2
lui-même. Donc on peut l’appeler, de façon tout à fait abstraite, ²le
couple².
Le corps de vérité ce n’est pas l’un et l’autre, ou ce n’est pas les deux vus
du point de l’un, ce n’est pas le corps individué ; c’est un corps qui n’existait
pas avant. Il n’existait pas avant la rencontre, il n’existait pas avant la
procédure amoureuse. C’est un corps constitué, et c’est ça qui a à être orienté naturellement hein. Ce n’est pas par
une discussion contractuelle portant sur les avantages des uns et des autres
qu’on va orienter ce type de corps. Ce type de corps s’oriente dans
l’expérimentation elle-même de l’amour. Et alors là c’est très concret n’est-ce
pas. C’est pour ça qu’il y a des plans d’épreuves, il y a des points
particuliers. Par exemple ce sujet, en tant que sujet, va cohabiter (si je puis
dire) ¾
ça commence souvent par là… Les difficultés aussi ! [sourires] Mais qui
est-ce qui habite là où il y a le couple
qui a décidé de cohabiter ? Eh bien c’est le corps subjectivable qui habite
là !... Vous ne pouvez pas dire « c’est l’un et c’est l’autre »,
parce que ça c’est une cohabitation non amoureuse évidemment ; c’est très
possible aussi. Vous voyez bien la différence entre la décision d’un couple de
cohabiter, d’être dans le même espace etc., etc., ce n’est pas du tout un
arrangement, c’est une décision intra-amoureuse (tout le monde le sait). Et
cette décision intra-amoureuse vous voyez bien qu’elle consiste à faire que
l’espace lui-même va être l’espace du 2. Ce qui suppose parfois d’âpres
négociations, rien que pour savoir la couleur des rideaux. Et il faut bien
décider ! Il faut bien décider quelque chose.
Et en vérité la procédure amoureuse dans son détail…
Sexualité comprise n’est-ce pas, sexualité comprise, qui est inévitable pour
toutes sortes de raisons majeures : le corps des individus doit s’accorder
pour faire preuve qu’ils sont incorporés à la procédure ; c’est pour ça
que le jeu des corps est une preuve d’amour, inéluctable ; c’est
l’incorporation de l’incorporation…
Là on comprend ce que c’est que le corps de vérité, et en
tant que corps subjectivable il faut qu’il soit orienté par une série de
décisions successives de ceux qui le composent, et qui font qu’il va y avoir
une trajectoire amoureuse du corps lui-même, en tant que corps de couple. Il va
construire son espace, son expérience, sa temporalité, les décisions qu’il va
prendre, etc., une masse pratiquement infinie de décisions successives, à
l’intérieur de laquelle il s’oriente de telle sorte que ou bien il va progresser et s’installer dans la pertinence
expérimentale d’un monde vu du point du 2, ou bien non et dans ce cas-là ça va progressivement se
défaire. Et ce qui va se défaire (vous le voyez bien) c’est, dans un premier
temps, l’orientation ; c’est-à-dire ça va buter sur l’orientation ; on ne va pas arriver à
orienter le corps dans telle ou telle circonstance, de telle sorte qu’on puisse
l’animer, c’est-à-dire le faire exister comme expérience du monde du point du
2. Et à ce moment-là le sujet va dépérir, parce qu’il n’est que cette puissance
d’orientation. Et la fin d’un amour c’est la mort d’un sujet. Ce n’est pas… Les
péripéties psychologiques des uns et des autres ne sont que des retombées
inéluctables de ce terrible cadavre. Et tout le monde sait qu’en effet c’est
l’amour lui-même qui meurt, en tant que c’est la mort d’un sujet parce que, à
un moment donné, ce sujet s’est trouvé dés-orienté. Et il n’y a pas d’autre fin d’amour qu’une désorientation essentielle.
Vous pourrez, à votre tour, faire des exercices comparables sur la politique,
l’art, je vous les laisse pour l’instant, mais nous y reviendrons.
Mais vous voyez un peu ce qu’il faut entendre par ²constitution
d’un corps²,
²orientation
du corps²,
²sujet
comme principe de cette orientation² et ²incorporation
des individus²
à toute cette affaire. Ils vont engager en effet leur propre corps, leurs
pensées, leurs idées, ce qu’ils sont, etc., mais il vont les engager dans
quelque chose qui tout de même requiert une discipline ¾
j’insiste sur ce point : il y a une discipline de l’amour. L’amour ce
n’est pas… L’extase c’est bien joli, mais ça n’oriente pas indéfiniment ;
c’est même un facteur possible de désorientation. Donc il faut travailler dur,
il faut travailler dur dans la procédure amoureuse. Et si on est dans l’idée
que ça va marcher comme sur des roulettes, la désorientation est à nos portes
n’est-ce pas [Badiou sourit]. Voilà.
Donc ça ça rend visible, ou significatif (si vous voulez),
ce que c’est que le corps, l’orientation, le sujet, dans des termes très
simples pour l’instant. C’est notre première supposition ; ce n’est pas la
seule. Il faut admettre comment, comprendre comment des individus vivants
peuvent se disposer eux-mêmes comme composantes du corps de vérité.
C’est-à-dire il faut avoir une interprétation non seulement du corps, une
définition formelle du corps de vérité, mais il faut avoir une interprétation,
une pensée de ²qu’est-ce
que c’est que l’incorporation proprement dite ?², c’est-à-dire :
comment un individu vivant peut-il se disposer comme participant à la
composition interne d’un corps subjectivable ? Et donc nous supposons que
c’est possible (c’est ça que je veux dire). Parce qu’on pourrait après tout
faire une théorie purement formelle des sujets de vérité, avec leur corps etc.,
et puis se rendre compte que l’incorporation d’un individu vivant dans cette
affaire est pratiquement impossible, ou en tout cas extraordinairement
difficile ¾
c’est le vrai scepticisme ça. C’est le vrai scepticisme. Le scepticisme plat
c’est croire qu’on ne connaît pas la vérité etc. etc. Le scepticisme profond
est en réalité la conviction que la procédure de vérité peut être définie après tout, elle peut être formalisée,
elle peut être pensée, mais ce qui est impossible c’est l’incorporation des
individus. Le scepticisme affirme au fond que l’individu n’est jamais à la
mesure de la vérité ; c’est-à-dire que la vérité ce n’est pas qu’elle
n’existe pas, on peut se représenter ce que serait qu’elle existe, mais on ne
peut pas s’y incorporer. Par conséquent pour le sceptique, en définitive, la
vraie vie ne peut pas être de ce type-là, elle ne peut pas être réglée par
l’incorporation ; ou si elle doit être réglée par l’incorporation, comme
l’incorporation est impossible, ça veut dire qu’il n’y a pas de vraie vie.
Donc la deuxième supposition c’est que l’incorporation est
possible, ce qui revient à dire : il y a effectivement possibilité, pour
des individus, de s’identifier, de se disposer dans la composition d’un corps
de vérité, et par conséquent de participer
du sujet. Alors ça se dit très simplement : il est possible aux individus
d’être subjectivés ¾ ce qui est un énoncé assez fort hein, et très souvent
contrebattu ; et je dirais même qu’une des caractéristiques du monde
contemporain est de nier ce point farouchement, c’est-à-dire de dire que
« l’individu c’est l’individu » et « qu’il n’y a pas de
ressource de subjectivation véritable dans la limite de l’individualité comme
telle » ; autrement dit que l’individu ne peut pas être partie
composante d’un sujet au sens où on vient de le définir, c’est-à-dire au sens
de ²être
le nom de l’orientation d’un corps².
Alors ça ce sont les deux présuppositions fondamentales,
après quoi évidemment on retourne, on revient à la question de savoir pourquoi
tout cela constitue en définitive une vraie vie, une vraie vie pour l’individu
qui se trouve ainsi disposé dans la composition d’un corps de vérité.
Alors vous remarquerez que si on assume cette conception de
la vraie vie c’est la même chose que la vie du vrai. La vraie vie c’est ce qui
fait qu’il y a une vie du vrai, c’est-à-dire ce qui fait que l’individu
lui-même fait vivre le vrai en s’incorporant au corps de vérité. Et donc on
pourrait dire : la formule c’est que la vie, la vraie vie, celle qui a du
sens, celle qui peut rendre raison de son sens finalement, eh bien c’est quand
la vie se dispose aussi comme vie du
vrai. Et donc entre la vraie vie et la vie du vrai il y a une sorte
d’indiscernabilité. C’est-à-dire que l’individu lui-même devient un point
d’indiscernabilité entre vraie vie et vie du vrai : il participe de la vie
du vrai et, ce faisant, il a une vraie vie. Ce qui veut dire qu’une vraie vie
fait toujours vivre plus que ce qu’elle vit ¾
puisque évidemment la vie du vrai ce n’est pas la même chose que la vie de
l’individu ; si la vie du vrai et la vraie vie sont indiscernables, c’est
que l’individu fait vivre quelque chose dont cependant il n’est pas la mesure.
On peut reprendre l’exemple de l’amour là-dessus (c’est très
important et très significatif) : il y a toujours un moment où l’on voit
bien que la vie de l’un ou la vie de l’autre, dans un couple, n’est pas ce qui
donne entièrement mesure de la vie amoureuse comme telle. C’est un sujet de
disputes infinies ça, parce que les vraies disputes amoureuses, c’est quand la
dispute éclate à propos de l’amour lui-même. Oh bien sur il y a des disputes
sur la question de savoir s’il faut mettre le piano à droite ou à gauche !
¾
mais ça ce n’est pas dramatique. La vraie querelle, la querelle profonde, et
celle dont on peut sortir victorieux aussi, c’est-à-dire celle qui au contraire
va relancer l’amour de façon puissante, c’est quand chacun est un peu enfermé
dans l’idée que sa vraie vie est mesure de la vie du vrai ; quand sa vraie vie est mesure de la vie du vrai. Alors
qu’évidemment, dans la construction subjective amoureuse, c’est toujours un peu
l’inverse qui est la norme : c’est-à-dire que c’est la vie du vrai qui
constitue l’élément dans lequel il peut y avoir une vraie vie. Donc ce n’est
pas la vraie vie qui peut servir de mesure à la vie du vrai, c’est la vie du
vrai qui constitue l’élément dans lequel se déploie la vraie vie. Et quand
chacun tente d’une certaine manière de ré-enfermer la vie du vrai dans la stricte
enceinte de la vraie vie (qui est une catégorie individuelle, j’y
insiste ! La vraie vie c’est une catégorie de la vie de l’individu, c’est
la vie au sens ordinaire du terme), alors à ce moment-là il y a quelque chose
comme un scission du sujet. C’est-à-dire le sujet, au lieu d’être dans l’unité
de la vie du vrai, est tiraillé comme ça dans une discorde, qui n’est pas une
discorde nécessairement empirique (bien qu’il y ait toujours des causes etc.),
mais qui est une discorde sur la question de savoir qu’est-ce qui finalement
norme la vie du vrai ? Et en réalité la vie du vrai c’est elle qui est
norme, donc si on se dispute sur ce qui la norme on est déjà à l’extérieur de
la consistance du sujet, et donc on la met en péril. Et au fond on peut dire que
la vie dramatique des procédures de vérité (quelles qu’elles soient) c’est
toujours que l’individu incorporé
est en état de mettre en péril la vie du vrai, au nom de la vraie vie prise en
un sens qui retourne aux réalités de la normativité véritable ¾ et
ça c’est le point, la tension la plus importante de toute existence en réalité,
qui est la tension entre individu et sujet, ²sujet² pris
comme je viens de le prendre, ²sujet² en
tant qu’orientation du corps subjectivable… Et dans l’amour on soutiendra que
toute querelle grave est une querelle qui s’institue entre deux conceptions de
la vraie vie qui mettent en péril la vie du vrai. Voilà.
Alors
on peut (ce que je vais dire maintenant est un peu un mode de présentation plus
qu’autre chose), on peut tenter, avant d’en venir à l’idée, au bord de laquelle
nous sommes, on peut tenter de transcrire tout ça dans une sorte de langage
lacanien un peu tordu quoi !... C’est pour refaire un parcours sur la même
chose de façon différente.
Partons
d’abord du fait que dans cette vision des choses une vérité est corporelle, une
vérité a un corps ; c’est-à-dire que à la fois elle est dans un monde et elle y apparaît. Alors ²elle est² ça
veut dire qu’un certain type de multiplicités mérite le nom de ²vérités² hein
¾
ça, techniquement, dans mon langage à moi, ça veut dire qu’il y a une
multiplicité générique. Alors ²générique² ça
veut dire quoi ?... On ne va pas entrer dans les détails mais c’est une
manière de dire que toute vérité doit bien avoir quelque chose d’universel
quand même. Et alors si une vérité a quelque chose d’universel ça veut dire que
la multiplicité qui la représente (puisque c’est un corps, c’est aussi une
multiplicité quelconque), que cette multiplicité n’est pas limitée à sa
particularité ; c’est-à-dire qu’elle n’est pas simplement la multiplicité
à laquelle on assigne une identité repérable et fixe. Pour qu’elle puisse
supporter un élément d’universalité quelconque il faut que cette multiplicité,
qui est là, qui réclame le nom de ²vérité², ait
une dimension partielle d’anonymat : elle n’est pas réductible à une
identité fermée, elle n’est pas susceptible de se voir attribuer un prédicat
fixe, etc… Alors si on est deleuzien on dira qu’elle est ²nomadique² ;
dans mon langage on dira qu’elle est ²générique². Mais
on trouvera toujours le moyen de nommer le fait que c’est une multiplicité qui,
d’une certaine façon, comporte en elle-même
un élément d’anonymat universel, c’est-à-dire quelque chose qui fait qu’on ne
peut pas la plomber comme une singularité fermée.
Donc
il y a ça d’un côté, et puis de l’autre côté, si ça apparaît comme un corps,
alors il faut que ce soit un corps. Donc ontologiquement il faut que ce soit
une multiplicité générique, et phénoménologiquement (du point de vue de
l’apparaître) il faut que ça se donne réellement, dans le monde, comme un
corps. Bon… Alors l’ensemble des ces dispositions je propose qu’on l’appelle ²le
réel²,
le réel de tout ce dont nous parlons, là : ²le réel d’une vérité²… Le
réel d’une vérité c’est quoi ? Eh bien ontologiquement c’est une
multiplicité générique et, du point de vue de son apparaître, c’est un corps.
Voilà ! Ce n’est pas une idée, un autre monde, ça n’a rien à voir avec les
capacités cognitives du cerveau, etc., etc. C’est repérable et identifiable
comme un corps créé et constitué dans un monde singulier, et c’est
ontologiquement identifiable comme une multiplicité générique en voie de
construction, en voie de devenir. Alors ça on l’appellera ²le
réel².
Par
ailleurs, évidemment, il faut que ce réel soit identifiable comme exceptionnel,
parce que sinon on dirait simplement que c’est quelque chose qui existe dans le
monde. Mais on voit bien que le devenir d’une vérité doit tracer dans le monde une construction exceptionnelle, une
construction en exception des opinions par exemple, en exception du devenir
courant du monde, en exception de la légalité monotone et répétitive du monde.
Une vérité ça apparaît comme corps. Et si ça apparaît comme corps, eh bien ça
n’est pas une pure et simple conséquence, production, engendrement de ce qui
est consubstantiel à ce monde. Donc (ça c’est la deuxième propriété), certes
une vérité est un corps, mais parce que c’est un corps orienté, parce que c’est
une multiplicité générique (et puis il y a d’autre traits que nous verrons plus
tard) c’est un corps exceptionnel. Ce n’est pas un corps réductible, quant à ce
qu’il est et quant à la manière de le penser, à l’ensemble des corps qui
constituent la réalité du monde.
Alors
finalement il faut dire que ce réel est en exception des lois du monde, ce que
Lacan dit lorsqu’il distingue ²le réel² de ²la
réalité²
hein. Le réel ce n’est pas la réalité, ce qui est réel c’est une trouée en fait
dans la réalité. On peut dire aussi que ce corps, en tant que corps orienté et
subjectivable, n’est pas réductible à son être de corps ; c’est-à-dire que
c’est un corps, c’est absolument un corps, mais qui d’une certaine façon fait
exception à ce qu’est un corps par une
série de traits dont le principal est qu’il est subjectivable. C’est-à-dire en
tant que corps-sujet il fait exception à ce qui est la loi du monde, à savoir
des corps-objets précisément. Et alors le fait que le corps subjectivable soit
en exception de la réalité finalement, on peut appeler ça ²sa
valeur symbolique². On l’appellera ²le symbolique² en
tant précisément qu’il n’est pas réductible à son être corporel immédiat,
c’est-à-dire qu’il est en exception du corps. Et c’est cette non-identité à
soi, cet élément infime de non-identité à soi qui fait qu’on dira que ce réel
subjectivable, ce corps subjectivable, appartient aussi et en même temps à un
ordre symbolique qui est précisément l’ordre de la différence à soi-même.
Et
puis, le troisième élément nous pouvons le situer au niveau de
l’incorporation : l’individu s’incorpore à ce devenir du corps
subjectivable qui est à la fois réel et symbolique. L’individu qui s’incorpore
peut se représenter son incorporation comme dilatation de sa finitude, aux
dimensions infinies du symbolique même hein ¾ ça c’est un point très
important sur lequel nous reviendrons descriptivement. Je le prends au ras de
l’exemple canonique de l’amour : qu’est-ce que c’est qu’un individu incorporé
à une procédure amoureuse ? Eh bien c’est quelqu’un qui est un des deux
corps individuels qui compose le sujet, qui compose le couple. Mais on voit
bien que lorsqu’il est dans l’élément de l’amour, il peut se représenter
lui-même, en tant qu’acteur incorporé à la procédure amoureuse, comme étant à
la dimension de l’amour lui-même ;
c’est-à-dire il peut accepter justement que sa vraie vie soit normée par la vie
du vrai ¾
c’est même la discipline inéluctable de la persistance amoureuse… Je l’ai dit
tout à l’heure : si on renverse les choses, si on fait de la vraie vie la
norme de la vie du vrai, alors on va nécessairement à la querelle et à la
dissolution du sujet. Donc il faut accepter que, d’une certaine façon, ma vraie
vie soit mesurée, ou mesurable, par la vie du vrai. Mais l’avantage de cela
c’est que je peux me représenter ma vie individuelle comme dilatée à l’échelle
de l’infinité des choix et des orientations qui constituent le corps
subjectivable… Parce que le corps subjectivable, lui, d’une certaine façon, il
accepte n’importe quelle expérience du monde. Donc on peut le dire de ce point
de vue-là ²une
construction infinie² …
Et
donc toute incorporation est aussi une représentation possible d’une
infinitisation de l’individu. C’est-à-dire c’est la finitude individuelle qui
est en quelque manière ouverte et redéployée dans l’immanence à la vie du vrai,
laquelle est une conception de possibilités infinies. Et alors, finalement, il
y a une représentation, il y a la possibilité de cette représentation, mais
bien évidemment cette représentation est imaginaire. Elle est imaginaire parce
que, par ailleurs, il est vrai que la vie individuelle n’est pas réellement la
vie du vrai ; c’est-à-dire qu’il y a une indiscernabilité mais il n’y a
pas une identité.
Donc
cette représentation extrêmement puissante que je suis moi-même pris dans
quelque chose qui m’excède de toutes parts, et qu’en un certain sens je peux m’identifier
à cet excès, eh bien elle est la puissance
de cet imaginaire lui-même tel qu’il se déploie à l’intérieur de
l’incorporation. Et là quand je dis ²imaginaire²,
retenons-nous immédiatement tous d’une interprétation négative : il s’agit
là de l’imaginaire comme puissance, et pas du tout de l’imaginaire comme
fausseté, erreur, illusion, etc. C’est le moment où, pour des raisons qui,
elles, sont réelles (ce sont des raisons du réel), l’individu peut subjectiver
son incorporation à la mesure de la vie du vrai comme s’il était coextensif à
la vie du vrai, alors qu’il n’en est qu’une composante.
Et
donc on peut dire, pour récapituler cette description on peut dire ceci, dans
toute procédure de cet ordre :
1 ¾ vous avez premièrement un élément réel, qui est en
réalité le devenir d’une vérité, son corps orienté, sa construction
progressive ;
2 ¾ vous avez un élément symbolique qui est qu’il y a une
différence de soi à soi dans cette procédure ; c’est-à-dire qu’une vérité
est en exception des lois générales de la réalité par le fait que, précisément,
elle n’est pas objective ; elle
n’est pas ²objective² au sens où il n’y a pas de
procédure de vérité sans que le corps soit subjectivable. Et donc toute
procédure de vérité produit son sujet. Encore une fois pensez, de ce point de
vue-là, à l’impossibilité absolue de
ramener l’existence d’un amour, de façon analytique, à la somme de deux
individus. C’est pour ça que cet exemple est tout à fait pertinent : c’est
évident que dès qu’on procède à l’analyse d’un amour en fonction de (qu’on le
dissout si je puis dire dans) l’addition de deux individus, on ne comprend plus
ce qu’il est. On ne comprend plus ce qu’il est. On comprend des choses, mais on
ne comprend plus ce qu’il est, en tant précisément qu’il n’était que la possibilité que le monde soit vu du
point du 2. Mais ²2² ça n’est pas ²1 et 1²
hein ; ²2²
c’est quelque chose qui est irréductible précisément à la sommation de ses
composantes. C’est ça qui constitue précisément la nouveauté créatrice et
bouleversante de l’amour : c’est quand le monde change d’angle de vue,
qu’on n’est plus dans la combinaison négociée de deux individualités
particulières. Voilà.
Et là nous avons cet élément réel qui est, encore une fois,
en exception subjective de l’énoncé général qui est somme toute qu’²il
n’y a que des corps et des langages²… Parce que la vérité a un corps,
certes, sauf que c’est un corps-sujet. Et en tant que corps-sujet elle est en
décalage d’avec soi, c’est-à-dire qu’elle a un corps qui n’est pas réductible
au fait qu’il est un corps. Dire qu’un corps n’est par réductible au fait qu’il
est un corps c’est dire qu’il ne peut pas être appréhendé et pensé de part en
part comme un objet.
Et ça, cet élément de différence de soi à soi, on le sait
bien, c’est la racine absolue de l’ordre symbolique.
3 ¾ Et enfin il y a une représentation imaginaire qui
dilate le sujet à la dimension infinie de la procédure à laquelle il
s’incorpore, et qui fait tout simplement que quand le sujet fait quelque chose,
eh bien il peut le faire imaginairement aux dimensions de la procédure
elle-même. Voilà.
C’est pour ça que vous pouvez participer à une petite
manifestation dans un coin et vous considérer comme un agent historique
[sourires]. Oui… (s’il n’y avait pas ça, eh bien il n’y aurait pas beaucoup de
monde pour faire des petites manifestations dans un coin)… et en plus vous avez
raison : en un certain sens c’est évidemment imaginaire, parce que vous n’êtes
pas à l’échelle de l’histoire mondiale, vous êtes simplement une localisation
incorporée à quelque chose qui peut être imaginé, ou représenté, comme allant à
l’infini ¾
même si c’est une réunion de quatre personnes. Et ça, ce n’est pas une
illusion, j’y insiste, c’est simplement l’attestation imaginaire de
l’incorporation. Mais l’attestation imaginaire de l’incorporation ne doit pas
être aussitôt tirée du côté du faux, de l’illusoire, etc., puisque en réalité
au bout du compte la procédure elle-même est faite de ça, et de rien d’autre ! Simplement elle n’est pas
faite que de ça : elle est faite de ça, et d’un autre ça, et d’un autre
ça, etc., elle est le tramé général de tout ça.
Et donc il y a une vérité de cet imaginaire, qui est
précisément que c’est un imaginaire de la vérité elle-même, que c’est une
représentation totalisante de la vérité ; et ça ça constitue cette vérité
de l’imaginaire.
Et
alors on appellera ²Idée², et je crois que véritablement (on essaiera de le
montrer sur des textes) c’est comme ça qu’il faut l’entendre, même chez Platon,
on appellera ²Idée² ce
qui dispose, en puissance individuelle, une intégration de ces trois
dimensions. Il y a la dimension réelle de la procédure de vérité, la dimension
symbolique qui fait son caractère d’exception, et la dimension imaginaire qui
représente l’incorporation comme incorporation à une totalité virtuellement
infinie. Donc il y a une représentation imaginaire, une exception symbolique,
un réel, et l’intégration des trois eh bien c’est ça qui constitue une Idée.
Et
alors une Idée, en ce sens, c’est quelque chose qui existe pour un individu ; c’est-à-dire que c’est du point
de l’individu qu’il y a Idée. C’est en ce sens que nous n’avons pas besoin
d’une conception idéaliste de la procédure de vérité. La procédure de vérité
elle-même, comme la vérité, sont des matérialités, ce ne sont pas des idéalités
suspendues dans un autre monde. L’Idée c’est toujours l’Idée telle qu’elle a
puissance, ou telle qu’elle s’empare d’un individu, et donc c’est un opérateur
d’incorporation. Au fond, une définition purement fonctionnelle serait de
dire : l’Idée c’est ce qui rend possible l’incorporation, étant entendu
que l’incorporation fonctionne toujours avec ses trois niveaux (le niveau réel,
le niveau symbolique de l’exception et le niveau imaginaire de la
représentation globale).
Alors
on dira (je propose là une première définition un peu détaillée de l’idée), on
dira que l’Idée c’est ce par quoi l’individu, l’individu vivant incorporé à une
procédure de vérité, ou incorporé (si vous voulez avec moins de jargon) au
devenir d’une vérité, ou à la construction d’une vérité, peut évaluer un moment
réel de la procédure, ou du devenir, ou de la construction, à partir de ce que
ce moment (donc un moment, un fragment, peut-être tout petit) aura été, dans
l’exception globale que la vérité constitue. Je redis la définition :
l’Idée c’est ce par quoi l’individu incorporé à une procédure de vérité [un
téléphone sonne dans la salle] peut… [silence] ¾ c’est l’Idée !...
[sourires] dont on parle. Alors je redis : l’Idée c’est ce par quoi
l’individu incorporé à une procédure de vérité peut évaluer un moment ou un
fragment réel du devenir, ou de la procédure de vérité, du point (ou à partir)
de ce que ce moment aura été dans l’exception globale que la vérité constitue.
Alors
vous voyez que vous retrouvez : ²procédure de vérité²
c’est le réel ; ²l’évaluation à partir de ce que le moment aura été²
c’est l’imaginaire ; ²l’exception globale² c’est le symbolique… Mais
(vous voyez) l’Idée au fond ça travaille toujours au futur antérieur. La
temporalité de l’Idée c’est le futur antérieur, c’est-à-dire que vous vous
représentez ce que vous êtes en train de faire, individuellement, vous vous le
représentez comme un fragment de ce que la vérité aura été quand elle sera
établie globalement hein. D’ailleurs vous vous représentez le fragment, ce que
vous êtes en train de faire, comme un fragment équivalent finalement, ou
représentatif, de la supposition d’une représentation totale de la vérité construite,
établie, etc. Et donc cette temporalité naturellement immédiate de l’Idée, est
au futur antérieur ; c’est-à-dire ça, ce que je fais là, je me le
représente du point de ce que ça aura été lorsque tout aura été fait ;
lorsque tout aura été fait de ce qui devait être fait du même ordre.
Et la polémique contre l’Idée,
et la polémique par conséquent contre l’idéo-logie (parce que l’idéologie ce
n’est jamais que le discours sur l’Idée hein), la polémique contemporaine
contre l’Idée ou contre l’idéologie est en réalité une polémique contre le
futur antérieur ; c’est-à-dire une polémique contre le fait qu’on peut
normer ce qu’on fait, au regard de ce que ça aura été quand ce à quoi ça
participe se sera déployé. Et ça c’est ce qui est appelé proprement ²l’illusion
idéologique²,
et ²l’errance
idéologique²
¾
c’est l’Idée elle-même ! C’est l’Idée elle-même, en tant que capacité
d’intégration, en effet partiellement
imaginaire, du réel et du symbolique. Du réel : le fragment de vérité en
train de procéder. Le symbolique : le fait que c’est une exception
globale. Eh bien l’ajustement des deux ça se fait imaginairement par la
représentation du mode sur lequel ce qui est tout à fait particulier et
singulier est incorporé à ce qui est l’exception globale.
Prenons un exemple :
effectivement vous êtes en train de diffuser un tract quelque part au petit
matin. En vérité l’Idée est là. L’Idée est que cette diffusion du tract quelque
part au petit matin eh bien elle est, en un certain sens, pas du tout réductible au fait qu’elle est la diffusion d’un tract au petit matin,
mais elle est incorporable à quelque chose de plus vaste, dont on ne pourra
dire ce que c’est que quand ça aura été ¾ ça c’est bien vrai.
Comment faire autrement ? Alors les gens vont vous demander des preuves
que ça va être comme ça… Mais il n’y en a pas ! Il n’y en a pas, puisque
ça ne peut être comme ça que parce que vous êtes en train de faire ce que vous
faites !... Et que d’autres le font ailleurs autrement, etc., etc. Mais il
n’y en a pas. Et ce n’est pas parce que vous avez (j’insiste sur ce point), ce
n’est pas parce que vous vous faites une représentation fallacieuse de
l’avenir !... Qui est-ce qui travaille pour l’avenir ? Personne.
C’est une critique classique que l’idéologie a remis à plus tard, aux jours
radieux, à l’avenir… Mais ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe. Ce
n’est pas l’avenir, c’est le futur antérieur ; c’est-à-dire c’est au
présent que vous vous représentez ce que
vous êtes en train de faire, comme étant une partie composante de quelque chose
dont vous n’aurez la complète mesure que quand ça aura été. Et on ne peut pas
vous objecter que ça c’est le fait que vous êtes en train d’agir pour un futur
improbable etc. ¾ ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe. Vous
êtes en train de faire exister au présent quelque chose que vous pouvez vous
représenter comme ce que ça aura été lorsque ce sera complètement
déployé ; mais le réel de cet ²aura été² il
est, entre autres choses, exactement dans ce que vous faites. Donc c’est bien
une intégration systémique de l’imaginaire, du réel et du symbolique dont il
est question dans cette affaire. Et qu’est-ce que c’est que ça ? Eh bien
ça c’est précisément le moment où l’individu peut se considérer comme sujet,
incorporé. C’est-à-dire peut estimer que, en lui-même, existe le sujet.
Et si vous prenez... Là je
prenais l’exemple de la distribution de tracts, mais si vous prenez, si on
revient sur l’exemple canonique amoureux, c’est typiquement des situations que
n’importe qui connaît ; c’est-à-dire des moments où ce que vous êtes en
train de faire, ou de décider, et qui peut être une toute petite chose, n’en
est pas moins légitimable imaginairement comme une composante essentielle de
l’existence même de votre couple comme sujet amoureux. Voilà. Et là aussi on
pourrait dire, d’ailleurs les moralistes le disent : l’amour aussi c’est
imaginaire finalement, c’est une représentation fallacieuse hein ¾ ils
le disent aussi, exactement pour les mêmes raisons, à savoir que,
effectivement, il y a toujours un moment où les choses sont au futur
antérieur ; c’est-à-dire où elles auront été ce que je me représente
qu’elles sont, où je ne pourrai dire qu’elles sont ce que je pense qu’elles
sont que parce qu’elles l’auront été finalement ; tout simplement parce
que la dilatation totalisante est toujours imaginaire, quel qu’en soit le
ressort. Et bien qu’imaginaire et fondé sur précisément ce que vous êtes en
train de faire ou de décider, ce n’en est pas moins réel. Et comme tout ça
finalement est au régime de l’exception, ça n’en est pas moins symbolique
aussi. Et c’est quand on est dans cet élément-là, c’est-à-dire dans cette
intégration par l’Idée que l’on se fait de ce qu’on est en train de faire
(parce que c’est ça finalement : c’est l’idée qu’on se fait de ce qu’on
est en train de faire, qui intègre les paramètres réels, symboliques et
imaginaires de ce qu’on fait), c’est quand on est dans cette Idée-là qu’il y a
la vraie vie. Voilà. Il y a la vraie vie comme composante de la vie du vrai. La
vraie vie pour l’individu. Et par conséquent la vraie vie c’est la vie selon
l’Idée. C’est-à-dire c’est la vie qui est
capable de faire ce qu’elle fait, dans son activité déployée, sous le signe de
l’Idée.
Alors pour récapituler tout ça
très rapidement je voudrais prendre deux exemples. Dans la procédure artistique
classique… L’art, dans sa période classique (comme vous le savez), charrie une
idée générique qui est l’Idée du beau, l’Idée de la beauté. Alors comment ça
fonctionne ça, l’Idée de la beauté ? Comment la contemplation d’une œuvre
par quelqu’un, qui est l’atome le plus élémentaire de l’expérience artistique,
peut-elle être une figure de l’incorporation ? ¾
j’insiste sur ce point : c’est-à-dire qu’écouter une œuvre musicale,
regarder un tableau, c’est une figure d’incorporation. Et c’est la forme
minimale de l’incorporation artistique. Il y a d’autres formes de
l’incorporation artistique, plus denses, plus créatrices, etc., mais néanmoins
la base millimétrique de l’incorporation artistique c’est d’être en train de
lire, d’apprendre un poème, d’écouter de la musique, etc.
Et alors au fond, l’idée du
beau, dans une esthétique classique, elle nomme le fait que cette expérience
tout à fait localisée et particulière d’un individu en train de contempler ou
de se saisir, ou de rencontrer une œuvre d’art, en tant qu’il sait que c’est
beau, c’est-à-dire en tant qu’il est investi par l’Idée que c’est beau, ça vaut
comme équivalence en réalité entre cette localisation extrême de l’expérience
et l’univers entier et infini de l’art. Au fond ²c’est beau² veut
dire que ²ce
à quoi je suis en train de m’incorporer c’est l’art lui-même²,
voilà. C’est beau là, mais c’est beau bien ailleurs, et de toute façon, en fin
de compte, ce qui représente l’art, à ce moment-là, c’est effectivement
l’expérience localisée qui est la mienne. C’est-à-dire que vous êtes
imaginairement, par la saisie de cette œuvre réelle qui est en face de vous,
dans ce que l’art désigne comme exception symbolique au visible ordinaire. Vous
êtes en train de voir quelque chose et il se produit que, lorsque vous pensez
et que vous expérimentez que ²c’est beau²,
quand vous êtes sous le signe de l’Idée que c’est beau, vous vous le
représentez précisément à échelle de ce qui fait exception au sensible
ordinaire ¾
au sensible dont vous ne diriez pas que ²c’est beau²,
auquel vous n’attribueriez aucune valeur esthétique, etc.
Et donc c’est ça que nomme le
beau. En définitive le beau nomme bien une intégration (pour l’individu qui va
dire « comme c’est beau ! », et qui va expérimenter ça, qui va
penser que c’est beau), une intégration du réel de l’œuvre qui est là hein (et
ça c’est une condition sine qua non), du
fait qu’elle fait exception au sensible ordinaire, que c’est bien pour ça
qu’elle est œuvre, etc. Et troisièmement que, imaginairement, par conséquent,
l’individu peut considérer qu’il est à échelle de cette exception ;
c’est-à-dire qu’il est un sujet, qu’il participe d’un sujet artistique. Donc
c’est bien vrai que l’Idée du beau fonctionne comme intégration des trois
paramètres, et par conséquent fonctionne en réalité comme la figure même de
l’incorporation.
C’est-à-dire que finalement
l’incorporation d’un individu dans une procédure de vérité elle est sous le
signe de l’Idée, parce que l’Idée c’est ce qui va représenter, synthétiser,
l’ensemble des dimensions de l’incorporation, et en particulier ce qui va
traiter le problème constitutif (alors ça nous y reviendrons, c’est très
important) du rapport entre le local et le global. On peut même dire que, très
largement, on peut soit dire que l’Idée c’est une incorporation systémique du
symbolique, du réel et de l’imaginaire dans l’expérience d’une vérité ; on
peut aussi dire que c’est ce qui permet de traiter le rapport du local au
global. Alors là vous retrouvez évidemment la définition la plus traditionnelle
de l’Idée au sens de Platon, parce que l’Idée au sens de Platon, après tout,
c’est ce qui relie une singularité à une généralité hein ; même si on
prend les exemples les plus triviaux. Si je vois une table, et que je sais ce
que c’est qu’une table, eh bien c’est parce que la singularité de cette table
va (comme dit Platon dans son langage à lui), va participer de l’Idée de table
et que c’est au sens où il y a la participation de la table concrète à l’Idée
de table que je sais ou que j’expérimente, moi, en tant qu’individu
connaissant, que c’est une table.
Donc en vérité, depuis toujours,
l’Idée c’est évidemment un certain rapport entre le local et le global ;
entre la singularité située d’un objet dans le monde et sa désignation
générique. Dans le cas des procédures de vérité, de l’Idée en tant qu’idée de
l’incorporation, c’est le mode sur lequel je peux me représenter comment ma
propre activité, absolument locale et
localisée à l’échelle individuelle, cette activité qui est la mienne, comme par
exemple écouter une œuvre musicale, comment elle n’en est pas moins en définitive subjective, c’est-à-dire participant
d’un corps de vérité orienté. Et voilà pourquoi l’Idée, qui va varier selon les
contextes, peut être considérée comme un opérateur d’incorporation, au niveau
précisément du rapport entre le caractère local de mon activité et le caractère
d’exception global d’une vérité.
Alors là, parvenu à ce point, on
peut noter quand même quelque chose d’important, c’est que (comme vous le
voyez) l’Idée c’est une activité ; c’est-à-dire l’Idée n’existe que comme activité, puisqu’elle n’existe que comme
opérateur d’incorporation. C’est pour ça que j’ai proposé d’introduire le terme
d’²idéation² ¾ ce
n’est pas un mot très beau, mais enfin on fera avec !... la laideur des
mots, [Badiou en sourit] c’est un prix que paie souvent la philosophie… L’Idée
intègre le symbolique et l’imaginaire, mais aussi le réel. Il y a un réel de
l’Idée qui est son activité. Et donc toute Idée est ²idéation², du point de vue de son mode
d’existence effective.
Qu’appellera-t-on ²idéation² ?
Eh bien c’est l’action de l’Idée, dans l’incorporation précisément. Et il faut
une idéation pour que l’incorporation soit véritablement une possibilité de
vraie vie. C’est-à-dire si la vraie vie c’est l’incorporation à un devenir de
vérité, la vraie vie est possible parce que je peux me représenter ce que je
fais, là, comme participant en effet de ce que l’Idée va intégrer : l’Idée
du beau, ou l’Idée de la justice, ou l’Idée communiste, ou l’Idée de l’amour,
l’idée que je me fais de l’amour. Et dans tous ces cas, par conséquent, l’essence
réelle de l’Idée c’est l’idéation
(j’insiste sur ce point).
Donc l’idée doit être absolument
soustraite à une représentation selon laquelle ce qui serait important c’est de
connaître l’Idée ¾ ça
c’est une interprétation qu’on pourrait appeler ²le platonisme restreint²,
c’est-à-dire l’Idée comme entièrement rabattue sur le protocole de la
connaissance. Mais l’Idée n’est pas un opérateur de connaissance, c’est un
opérateur d’intégration, c’est un opérateur d’incorporation ; c’est
l’idéation qui est importante. C’est-à-dire je vais idéer (encore un mot encore plus affreux que le précédent
[sourires]), je vais ²idéer² ce que je fais. Je dis ²idéer²
parce que je ne veux pas dire ²idéaliser² ¾
comprenez bien ! si je dis ²je vais idéaliser ce que je fais²
alors on va retomber dans le procès traditionnel : finalement tout ça
c’est l’imaginaire etc. Non, je vais l’idéer, c’est-à-dire je vais le situer,
par un acte d’idéation, dans l’intégration de ses paramètres, et je vais en
effet me le représenter à l’échelle de l’exception globale que constitue une
vérité dans la réalité ordinaire.
Et alors, de ce point de vue-là,
toute incorporation étant gouvernée par une idéation, on peut dire que le
destin des individus, du point de vue de ce qui concerne la possibilité de la
vraie vie, le destin des individus est suspendu à l’Idée en tant qu’on peut
idéer, qu’il peut y avoir idéation. Et on peut considérer que l’oppression
principale concernant la vie elle-même, c’est la tentative de priver l’humanité
de toute Idée, de la dés-idéer complètement. Et c’est ce qui se passe. C’est
absolument ce qui se passe !… Ne nous y trompons pas, le thème de ²la
fin des idéologies², si actif dans la démocratie contemporaine, c’est en
réalité le thème de la fin des Idées. Voilà. C’est l’énoncé ²vis
sans Idée².
Alors ça veut dire quoi ²vis sans Idée² ? Eh bien ça veut dire ²vis
sans vérité aucune² ; c’est-à-dire ²vis pour toi-même²,
voilà, ou ²vis
selon la représentation qu’en réalité tu peux te faire d’un animal quelconque². Et
ça c’est très important parce que, pour bien comprendre ce qui est en jeu dans
cette affaire, il faut comprendre que l’Idée est une puissance active, ce n’est pas une représentation séparée. L’Idée
c’est l’idéation, l’Idée c’est la possibilité de l’incorporation, et donc en
définitive la possibilité du sujet. C’est-à-dire que la privation de l’Idée
c’est l’enfermement irréversible de l’individu dans sa finitude d’individu. Et
par conséquent c’est l’impossibilité de l’incorporation, et aussi
l’impossibilité de la vraie vie si la vraie vie est autre chose précisément que la finitude intéressée de
l’individu.
En particulier il y aurait une
discussion (on y reviendra parce qu’elle est très importante) sur le rapport
dans cette affaire entre ²intérêt², ²désintéressement² etc…
Parce que c’est une question assez complexe. On peut naturellement dans un
premier temps dire que la vraie vie s’oppose à une vie qui ne s’organiserait
qu’à partir de ses intérêts. À un premier niveau ça peut paraître
descriptivement vrai puisque, par exemple, si on s’engage dans les péripéties
véritables d’une vie amoureuse, l’intérêt est constamment menacé pour les
raisons que je vous dis, parce qu’on ne peut pas normer ce qui se passe dans
l’enceinte de la finitude individuelle. Et donc il y a des péripéties, on est exposé quand même à des difficultés considérables, on est
exposé à des souffrances, à des problèmes, etc., c’est évident. Et si on ne
veut pas y être exposé, il faut se désincorporer, il faut revenir à la limite
individuelle. Et alors je disais ça parce que c’est vrai, descriptivement, en
un premier sens, que toute incorporation est le choix de quelque chose qui peut
être dit ²désintéressé² en un sens essentiel,
c’est-à-dire non-réductible au jeu des intérêts. Mais, en un autre sens (et c’est très important chez Platon ça), on peut
aussi soutenir que ce à quoi l’humanité et finalement les individus sont le
plus intéressés, c’est la vraie vie
elle-même, c’est-à-dire précisément quelque chose qui va excéder l’implacable
finitude et misère des intérêts concurrentiels. Après tout les affects
signalent ça : au fond l’enthousiasme, la joie, le bonheur, c’est toujours
désintéressé. Ça n’a pas de rapport lisible avec l’intérêt. C’est toujours une
grâce. C’est toujours ce qui arrive dans un moment où, tout d’un coup, quelque
chose est orienté et subjectivé, de manière radieuse.
Et donc on peut aussi bien
soutenir l’inverse : c’est-à-dire qu’en réalité la norme de l’intérêt est
une norme pitoyable, et que l’intérêt supérieur est dans l’incorporation ¾
c’est d’ailleurs ce qui donne son importance extrême, chez Platon, à un point
tout à fait curieux quand on le regarde comme ça qui est la volonté acharnée de
Platon, que vous trouverez dans d’innombrables passages, pour démontrer finalement
que celui qu’il appelle ²le juste², ou quelquefois même ²le
philosophe²
purement et simplement, eh bien c’est lui qui est heureux. Alors ça c’est un
point auquel il est farouchement attaché. Alors on pourrait dire :
« mais pourquoi ? Il peut montrer par exemple que c’est mieux d’être
juste que d’être un salopard alors qu’il pourrait se contenter de montrer que
ce n’est pas bien d’être une canaille. Pourquoi voudrait-il montrer à tout prix
(entre nous apparemment contre toute évidence empirique) que le juste qui
s’incorpore à une procédure de vérité difficile, ou même qui y laisse sa peau,
etc., etc., torturé dans un coin par des canailles abjectes, est plus heureux
que le gros lard millionnaire ? » [sourires]… Il tient énormément à ce point. Et ça… Je n’ai jamais vu qu’on
s’interroge tellement sur le caractère étrange, en un certain sens, de cette
volonté hein. Parce que : que vient nommer ²heureux² ?,
qu’est-ce qui est nommé là-dedans par ²plus heureux²
hein ?
Eh bien je pense que ce qui est
nommé par le fait qu’il est ²plus heureux² c’est la conviction
platonicienne qu’il y a une expérience effective de la vraie vie qui ne se
laisse pas normer exclusivement de l’extérieur ¾ c’est ça !
C’est-à-dire si la vraie vie est supérieure, elle doit savoir elle-même, de
l’intérieur de son existence, qu’elle est supérieure. Et c’est pour ça qu’on va
dire d’elle qu’elle est ²plus heureuse². Elle est ²plus
heureuse²
parce que tout simplement elle se sait être la vraie vie. Et une fois ce qu’on
sait ce qu’est la vraie vie, toute vie qui n’est pas la vraie vie paraît
misérable ! C’est une expérience tout à fait commune ça : si vous
avez vécu des périodes d’amour radieux etc., la vie sans amour elle paraît
misérable, c’est clair et net, tout le monde le sait ça.
Or, chez
Platon, ça devient la nécessité de démontrer implacablement ¾
presque tout le Livre IX de La République
par exemple est consacré à cette démonstration ; il donne trois
démonstrations successives de ce point-là tellement il le juge important. Et il
le précise bien : ²notre question, dit-il, est très
difficile, parce qu’il ne s’agit pas de démontrer que le juste est mieux que
l’autre²
¾
ça ça va de soi : c’est mieux d’être un type bien qu’une canaille, on ne
va pas discuter cent sept ans là-dessus, finalement tout le monde le sait plus
ou moins. Non, notre question n’est pas là, notre question est de montrer qu’il
est plus heureux. Or vous voyez que cette question est une question
fondamentale parce que c’est une question d’immanence : c’est le fait que s’il
y a réellement une possibilité de vraie
vie, une possibilité d’incorporation effective à des procédures de vérité qui
font que nous ne sommes plus dans les limites de l’individu mais que nous
participons du sujet, alors ceci doit être su, expérimenté et éprouvé de
l’intérieur. Et c’est ça que Platon va appeler ²le
bonheur² :
l’expérimentation, de l’intérieur, qu’on est dans une vie supérieure à toute
autre. Ça prend quelquefois des formes tout à fait étonnantes. Une des plus
étonnantes chez Platon c’est quand il se demande qui il faut mettre au
pouvoir : il explique qu’il faut mettre au pouvoir les gens qui savent ce
que c’est que la vraie vie.
Et pourquoi il faut mettre au
pouvoir les gens qui savent ce que c’est que la vraie vie ? Parce qu’ils
auront l’idée que la vie de pouvoir ça ne vaut pas grand-chose [Badiou se
marre]… Et qu’au lieu de se battre comme des chiens parce qu’ils ont l’idée que
la bonne vie c’est la vie de pouvoir, ils vont y aller uniquement
(pourquoi ? eh bien) parce qu’ils pensent que ce serait vraiment dommage
de filer ces postes-là à des canailles hein. Ils vont y aller pour ça ! Et
les interlocuteurs de Platon lui disent : ²eh bien ils ne vont pas y
aller en vitesse ; ils ne vont pas être très enthousiastes². Et
Socrate répond : ²eh bien oui, ça va être très différent d’aujourd’hui.
Aujourd’hui ils se battent tous comme des chiens pour le pouvoir, comme si ça
avait quelque chose d’intéressant. Et ces gens qui se battent, si c’est ²la
guerre des prétendants² comme il dit, eh bien c’est la dévastation de la
société tout entière ; ça n’a aucun intérêt, et ces gens-là ne vont rien
faire qui vaille². Voilà. ²La seule garantie d’avoir un
bon dirigeant c’est qu’il sait qu’il y a
quelque chose de beaucoup plus heureux que d’être un dirigeant² ¾
c’est une condition sine qua non !
Il faut interroger le gars finalement sur ce qu’il considère comme la vraie
vie. Et s’il dit « surtout pas le pouvoir ! », alors il faut l’y
mettre ! [rires]… Parce que sinon… Alors il arrange ça en disant finalement
qu’on supportera le pouvoir un peu à tour de rôle quoi ! Parce qu’y mettre
quelqu’un pour toujours, [Badiou se marre] ce serait dur ! Il penserait
toujours à sa vraie vie perdue [Badiou et la salle en sourient]… Et a
contrario on voit bien que dans le monde
que nous connaissons ça se traduit par le fait que, en réalité, l’unique idée
d’un dirigeant politique, ce qui lui tient lieu d’idée, en tant qu’idée qui
n’est pas une Idée, c’est exclusivement celle de sa réélection n’est-ce pas.
C’est absolument moteur : être réélu passe avant tout. Et c’est exactement
ce sur quoi Platon met le doigt. Le type qui pense qu’être là est plus
important que ce qu’il y fait, eh bien celui-là il ne faut surtout pas le
mettre à cette place-là. Il faut mettre quelqu’un qui sait que la vraie vie est
ailleurs. Pas ²la vraie vie est absente² comme disait Rimbaud
hein, mais la vraie vie est ailleurs.
Mais pour revenir au point dont
nous parlions… Au fond l’idéation (revenons à l’Idée), l’idéation, l’Idée,
c’est l’opération par laquelle un fragment de réel qui est symbolisable,
c’est-à-dire qui est en exception, sera représenté au futur antérieur à échelle
d’une vérité ¾
c’est ça : un petit fragment de réel, qui est un réel de vérité, donc un
réel symbolisable, orienté (si vous voulez), sera représenté au futur antérieur
à échelle d’une vérité. Si on dit ça on comprend très bien que ce qu’on appelle
là ²idéation²,
c’est ce que Platon appelle ²la dialectique². Il est très intéressant
de remarquer que ce point à été développé très profondément par Monique
Dixsaut : Platon utilise en général non pas tant la dialectique que ²le
dialectiser²
(le verbe à l’infinitif), c’est important : dialegestai. Dialegestai qu’on traduit parfois par ²dialogue²,
mais c’est un peu faible ²dialogue² aujourd’hui hein. Tout le monde
dialogue, mais pas grand monde dialectise quand même. Et le ²dialectiser²
c’est ²l’idéation²,
c’est le mouvement par lequel le réel est relevé jusqu’au principe. Dans la
définition platonicienne stricte : le mouvement par lequel le réel,
questionné, interrogé, dialectisé, est relevé jusqu’au principe. Et lorsqu’on a
accédé à son principe, on connaît son excellence, on connaît ce qu’il a
d’excellent. Alors ça c’est ²l’idéation² en vérité, dans le langage que
j’ai proposé. Et l’idéation c’est ²le dialectiser²
platonicien sous une autre forme. Je vous lis un passage sur le dialectiser
(Livre VII de La République, 532a).
Alors Platon dit ceci n’est-ce pas… Enfin Platon revu par moi… Il écrit :
L’individu qui se lance dans le
dialectiser, par une rupture avec l’évidence empirique, et fait advenir un type
de pensée qui tend vers ce que chaque existant est en lui-même [ça c’est le nom
platonicien pour ²vérité²], mouvement qui ne peut
s’arrêter avant que la pensée pure ait saisi la vérité elle-même comme principe
de son trajet, se représentant ainsi l’exception du vrai comme totalité où ce
trajet aura eu lieu.
Là on voit très bien que le
dialectiser c’est l’Idée comme idéation.
Ce n’est pas du tout l’Idée comme séparation, comme autre monde, c’est au
contraire l’Idée comme idéation ; c’est-à-dire l’Idée comme rendant raison
du trajet propre par lequel on parvient précisément à l’excellence de ce qui
est, uniquement avec son secours ou son appui.
Alors tout ça pour vous dire
que, chez Platon déjà en fait, l’Idée doit être conçue comme le recours de la vraie vie ¾
c’est sa fonction essentielle : ce n’est pas une question cognitive au
sens étroit, ce n’est pas une question… L’Idée comme idéation, elle-même
appréhendée par le dialectiser philosophique, eh bien c’est le recours, et presque
on peut dire l’opérateur de la vraie vie, c’est-à-dire de la vie dans laquelle
l’individu accède à sa possibilité d’être sujet ; c’est-à-dire sujet d’un
corps de vérité réellement orienté.
Et alors, voilà, on va sans
doute en rester là, mais il y a un ultime point sur lequel on réouvrira la
prochaine fois et qui est d’une importance capitale. C’est une thèse que je
crois fondamentale chez Platon, et que j’assume comme thèse également de
première importance : c’est que non seulement l’Idée est l’appui du mode
selon lequel l’individu peut se représenter comme sujet, mais les individus, en
réalité, ne communiquent entre eux,
c’est-à-dire n’ont de relations entre eux, que s’ils ont une Idée en partage.
Toute autre forme de communication est en réalité une incommunication masquée.
Il n’existe qu’un type de communication entre individus, c’est d’avoir une Idée
en partage. C’est mon interprétation de la fameuse phrase de Lacan ²il
n’y a pas de rapport sexuel²… ²Il n’y a pas de rapport sexuel² ça
veut dire quoi ? Ça veut dire que la sexualité n’est pas une
communication, n’est pas un rapport. Voilà. C’est tout ce que ça veut dire. La
sexualité, en tant que telle, c’est sans ²rapport². Et
c’est pourquoi, ce par quoi les individus communiquent vraiment, ce n’est pas
la sexualité, c’est l’amour. Et pourquoi ? Non pas du tout parce que
l’amour s’oppose à la sexualité comme l’Idée à la matière (et des choses de cet
ordre), mais parce que l’amour n’existe que
dans l’élément de l’Idée, en tant précisément qu’il est construction du monde
du 2, de la scène du 2 comme Idée du monde ; une Idée du monde décalée
précisément de l’idée qui est dans la fermeture de l’individu.
Et donc, en réalité, lorsqu’il
dit qu’²il
n’y a pas de rapport sexuel², Lacan nous dit : la sexualité comme telle, c’est
sans Idée. Voilà. Évidemment !... La sexualité comme telle, en définitive,
la seule chose qui parle à travers elle c’est la grande voix de l’espèce. Et
tout ce qui, d’une certaine façon, vient instruire une communication, au sens
véritable, c’est-à-dire relevant de l’Idée (dans le champ qui nous occupe là,
celui du rapport entre deux individus), va nécessairement relever de l’amour et
de ses variantes ; non pas parce que c’est un sentiment à la place d’un
désir, mais parce que s’y joue l’occurrence d’une Idée. D’une des rares Idées
disponibles puisque, comme vous le savez, je pense qu’il n’y a guère que quatre
types d’Idées : les Idées scientifiques, les Idées artistiques, les Idées
amoureuses et les Idées politiques.
Et sur la politique, je
terminerai là-dessus… Ça c’est très remarquable n’est-ce pas parce que…
Qu’est-ce que c’est que la conception politique de Platon ? Évidemment ici
on le voit d’une façon parfaitement claire, la conception politique de Platon
consiste à mettre la politique sous le gouvernement de l’Idée (ce qui a fait
crier au totalitarisme etc.). Mais en réalité, ce que Platon veut nous dire,
c’est que si la politique est sans Idée,
elle n’organise aucune communication entre les gens. Voilà, c’est tout !
Et que par conséquent, s’il n’y a pas de communication véritable entre les
gens, qu’est-ce qu’il va y avoir ? Il va y avoir le jeu des intérêts ¾
c’est tout. Ça va venir à la place de la
communication ; c’est-à-dire chacun restant dans l’enceinte intéressée de
sa figure individuelle, on va avoir une forme plus ou moins organisée de la
lutte de tous contre tous, ou de la concurrence universelle, mais sans
réellement relation. Donc sans Idée il n’y
a pas non plus de relations politiques. Si vous voulez, l’image générale qu’on pourrait
donner c’est que la vision dés-idéologisée de toute politique, eh bien c’est
comme la sexualité… C’est la sexualité politique ! [sourires]… : il
n’y a pas de rapport [sourires]. Et donc si on veut construire un rapport,
inéluctablement il faut passer par l’Idée.
Merci pour aujourd’hui.
Bien. Je commence par rappeler
les dates des prochains séminaires. […] Par ailleurs, la prochaine
permanence […].
Alors deux autres indications,
de type très différent. Quelqu’un [Bruno Bosteels] qui a depuis longtemps suivi
et étudié ce que je fais vient de sortir un livre, à La Fabrique, qui s’appelle
Alain Badiou, une trajectoire polémique.
Voilà. Alors c’est un livre à mon avis très intéressant, et qui a une originalité…
[Badiou sourit :] Ce n’est pas par définition qu’il parle de moi qu’il est
intéressant [rires]… Il pourrait parler de moi et ne pas l’être du tout… Bon.
Mais il l’est pour un raison que je peux dire ici, c’est qu’il a une très
ancienne idée directrice, qui ne coïncide pas précisément (si je puis dire)
avec ma propre interprétation de moi-même ; il a une idée directrice qui
est que l’ensemble de ce que je fais, en définitive, gravite autour du problème
d’un renouvellement, ou d’une reformulation, de la pensée dialectique. Et de la
pensée dialectique prise finalement très près de sa tradition classique,
c’est-à-dire le mouvement qui va de Hegel à Marx. Autrement dit il me lit comme
une pensée qui est plus interne qu’elle ne le croit à ce type de tradition
dialectique, tout en la renouvelant de manière répétée.
Alors il se trouve qu’un des
effets de cette lecture c’est de considérer que mon meilleur livre est le
premier. Voilà. À savoir Théorie du sujet.
Et il pense que depuis Théorie du sujet des transformations importantes, significatives, ont eu lieu qui ont
peut-être sur certains points plutôt affaibli que renforcé ce qui lui paraît
importer dans ce livre, qui concerne explicitement la question qui me paraît
centrale de la pensée dialectique, dans une discussion avec Hegel, avec le marxisme
etc.
Et alors on voit bien aussi
pourquoi cette question de la pensée dialectique… Théorie du sujet c’est 1982, donc c’est vraiment à la lisière entre
deux séquences historiques là, pas seulement deux séquences personnelles, mais
deux séquences historiques. À savoir la séquence au fond définie dans son élan
par Mai 68 et ses conséquences, et qui couvre une grande partie des années 70 ¾ pas
toutes, mais une grande partie des années 70. Et puis ce qui commence avec les
années 80, et en vérité ici même avec l’élection de Mitterrand en 81, et qui
est au fond la ré-installation d’une vision générale du champ politique qui, de
façon pratiquement dominante, en tout cas exclut l’idée révolutionnaire comme
telle. Et c’est absolument clair que le début des années 80 va marquer l’envoi
de l’expansion, finalement comme pensée politique dominante unique, du couple
formé par le capitalisme déployé et la démocratie représentative parlementaire.
Et ces thèmes vont être articulés philosophiquement dans la doctrine des droits
de l’homme. Et donc c’est vraiment une nouvelle période qui s’ouvre.
D’ailleurs en 82, quand Théorie
du sujet est paru, la nouvelle période
était suffisamment engagée pour que à vrai dire personne n’y fasse trop
attention. C’est donc aussi une singularité de Bruno Bosteels, si j’ose dire du
fin fond des États-Unis, d’avoir repéré cette chose-là comme une césure et une
particularité frappante. Et depuis il réinterprète un peu l’ensemble du
déploiement à partir de ce point d’origine. Point d’origine, j’y insiste, qui
est un point historico-subjectif, et pas simplement un point d’originalité ou
de passage.
Alors Bruno Bosteels sera à
Paris mardi prochain, et il présentera son livre à la librairie Le Comptoir
des Mots, qui est au 239 rue des Pyrénées
dans le XXe. Et donc c’est mardi 24 à 20h30 […] Et bon il y aura là
à la fois l’éditeur, Éric Hazan, l’auteur, Bruno Bosteels, et l’objet de
l’auteur, à savoir moi [sourires]... Voilà.
Pour
compléter la semaine en question, quelque chose d’extrêmement différent :
quelqu’un que je connais et que j’apprécie, qui est l’organiste Nariné Simonian
(d’origine arménienne), monte cette semaine-là une représentation concentrée et
adaptée de Iphigénie en Tauride de Gluck
les 25 et 26, à 19h45. C’est une espèce de miniature de cet opéra tout à fait
étonnant, mais c’est une miniature complète, c’est-à-dire il n’y a pas
d’orchestre mais il y a un orgue, il y a tous les chanteurs, etc. Et c’est dans
la cathédrale Sainte-Croix de Paris, 13 rue du Perche, dans le IIIe.
Alors si vous voulez des détails là-dessus vous pourrez prendre un carton ici,
je les laisse sur la table, vous prendrez ça à la fin de la séance.
Voilà.
Donc je vous ai donné de quoi occuper à peu près toute la semaine du 23 au 30
n’est-ce pas… [sourires] Et en plus cette semaine-là il n’y a pas de séminaire
donc… Voilà.
Alors
maintenant revenons à ce qu’était notre enjeu de cette année, qui est je le
rappelle le motif philosophique par excellence après tout : ²peut-on
penser, peut-on définir, peut-on pratiquer finalement ce qui serait une vraie
vie ?²
¾
une vie digne d’être vécue, une vie désirable en tant que vie. Y a-t-il une
forme de la vie elle-même qui soit telle que sa détermination philosophique
l’indique et la légitime comme une vie qui mériterait en quelque manière d’être
vécue ?
Un
point d’ailleurs de convergence paradoxale, de synthèse disjonctive sur ce
point entre Platon et Nietzsche, ce serait de se dire qu’au fond une vraie vie,
au sens nietzschéen du terme, c’est une vie qui mériterait le retour éternel
hein ; c’est-à-dire une vie qui serait à la hauteur de ce que Nietzsche
présente comme une illumination, à savoir le fait que tout ce qui est affirmatif revient, et qu’il y a donc le retour éternel de
l’identique ; mais le retour éternel de l’identique est en réalité la réaffirmation permanente par la vie de sa puissance créatrice. Et
une vraie vie, au fond, serait une vie d’une intensité telle qu’elle serait à
la hauteur de son retour éternel ; c’est-à-dire le fait qu’elle re-vienne
la validerait en quelque sorte comme la vie qui méritait de revenir. Autrement
dit une vie dont on peut dire à la fin que si on avait à re-vivre, on vivrait
la même vie parce que, précisément, elle serait prise dans le retour de sa
propre validation ou de sa propre valeur.
Et c’est intéressant au passage
de connecter ce thème avec le thème platonicien, que vous trouvez à la fin de La
République, du choix des vies. Dans le
choix des vies, contenu dans le mythe d’Er l’Arménien à la fin de La
République, on voit bien que celui qui
choisit sa vie la choisit à partir de ce qu’a été la vie à la fin de laquelle
il choisit sa nouvelle vie ¾ c’est très frappant ! Et
tous les exemples que donne Platon sont ceux de quelqu’un qui choisit sa
nouvelle vie par contraste ou par ressemblance avec ce qu’a été sa vie passée.
Les exemples sont du type : Ulysse, fatigué finalement de cette vie de
héros célèbre et errant, choisit une vie tout à fait anonyme dans un petit coin
bien traditionnel et bien immobile… Donc il ne choisit pas le retour éternel
là, il choisit au contraire une vie entièrement autre que celle qui fut la
sienne. Mais on voit bien au fond que Platon lui-même pense que si la vie avait
été une vie de sage, c’est-à-dire que si la vie était à la hauteur de l’Idée,
eh bien évidemment celui qui aurait à choisir sa vie choisirait la même. S’il
en choisit une autre c’est toujours parce que cette vie qu’il a eu a été une
vie faite de manques, d’insuffisances, elle n’a pas été à la hauteur de sa
propre exigence, elle a été une vie qui n’était pas dans la plénitude de la
vie, une vie qui manquait d’intensité et de sens ; c’est pour ça naturellement
qu’il en choisit une autre.
Donc
là on a une véritable coïncidence entre Nietzsche et Platon qui est que si
la vie qu’on a vécu avait été une vraie
vie, alors à l’évidence c’est elle qu’on choisirait. Donc on choisirait le
retour éternel de la vie parce que cette vie était elle-même à hauteur de
l’éternité, à hauteur de ce qu’une vie exige pour être reprise ou recommencée.
Et donc c’est autour de ce motif
de la vraie vie, un motif philosophique récurrent, de ce que c’est qu’une vie
qui est pensable comme une vie qui mériterait de revenir, que nous tentons
d’ouvrir un chemin. Alors la proposition initiale, la définition initiale, la
tentative c’est ici de dire qu’une vraie vie se définit comme incorporation au
devenir d’une vérité. C’est-à-dire qu’au fond une vraie vie c’est une vie sous
le signe des vérités ¾ quelque chose comme ça ; ou ²une
vie est vraie parce qu’elle est la vie du vrai², et que cela peut
s’articuler, se déployer, comme ²vie selon l’Idée² (je
reviendrai sur ce ²selon² qui est sans doute approximatif). Bon là nous
comprenons, nous sommes très près d’un thème platonicien tout à fait
traditionnel qui est que, en définitive, la vraie vie c’est la vie qui peut
être sous le signe de ce que Platon, lui, appelle ²l’Idée
du Bien².
Pour autant que la vie est polarisée et organisée à partir de ce qui peut
re-venir de l’Idée du Bien, alors elle sera définissable comme une vie
authentique ou comme une vraie vie.
Alors du coup nous explorons ce
que peut vouloir dire ²une Idée² dans ce cas-là hein (²Idée², ²idéation²). Et
alors j’ai proposé de dire que l’Idée, telle qu’on peut l’articuler dans sa
confrontation avec le motif de la vraie vie, que l’Idée est composée comme un
triplet, et même que l’Idée est une composition ¾ nous y reviendrons, parce
qu’elle a été trop souvent représentée comme la transcendance de l’Un.
L’interprétation traditionnelle, néo-platonicienne en fait, de Platon, c’est
que l’Idée c’est la transcendance de l’Un, ce qui a ouvert la voie finalement à
la théologie, et à l’idée que la vraie vie c’est la vie en Dieu, qui est un
thème courant historiquement essentiel.
Alors nous, nous allons affirmer
que l’interprétation de l’Idée, même dans son sens platonicien originaire, on
doit la penser non pas du tout comme la transcendance de l’Un ou de l’ineffable
mais comme une composition, comme une articulation. Et je proposais de dire
qu’elle était articulée en trois fonctions en quelque sorte :
1 ¾ d’abord le fait que si elle est rapport à la vérité, il
faut que la vérité soit immanente, et non pas transcendante. Donc il faut qu’il
y ait un corps de la vérité, que la
vérité soit corporelle, et non pas incorporelle. Et j’avais proposé de dire que
ça c’était le réel de l’Idée.
Le réel de l’Idée c’est qu’elle se réfère à une vérité qui
est un processus effectif dans un monde
déterminé. La vérité apparaît, elle n’est pas transcendante à l’apparaître,
elle n’est pas hors de l’apparaître, elle apparaît elle-même, comme processus,
comme création (politique, artistique, existentielle, scientifique), dans les
différents registres possibles de ce type de création. Mais elle apparaît dans
sa corporéité singulière qui fait qu’on devra toujours dire que la vérité est
un point de réel dans le monde tel qu’il est configuré.
2 ¾ Deuxièmement : cependant ce réel est en exception.
C’est-à-dire ce n’est pas un réel homogène à la donation simple du monde, ou de
l’apparaître. Il est en exception de la réalité mondaine, c’est bien pour ça
qu’il va être une création ; ou,
disons, il est en exception des lois du monde, ou il est en interruption des
lois du monde ¾ ça c’est la nature en définitive événementielle de
toute vérité : elle arrive, elle survient, et après elle se construit dans
le monde mais elle a d’abord surgi en un point qui déroge aux lois du
monde ; en ce sens elle est marquée par le manque ; c’est-à-dire
qu’une vérité est quelque chose qui manque au monde (en un certain sens), il y
a quelque chose qui atteste que le monde comme tel ne suffit pas à produire des vérités comme telles. Il faut que
quelque chose soit interrompu ¾ ça c’est un point évidemment
essentiel et… je ne le développe pas ici, je l’ai développé maintes fois et on
le reprendra sous d’autres formes, mais il faut bien comprendre qu’une vérité
s’initie d’un point de défaut du monde et pas d’un point de plénitude ;
c’est-à-dire quelque chose exige l’exception parce que, précisément, la
plénitude elle-même n’est pas la fécondité ou la création.
Ça c’est un point de discordance avec une théorie de la
vérité complètement différente qui aurait tendance à dire que c’est, au
contraire, la plénitude absolue qui est créatrice de vérités dans le monde, et
que c’est le défaut de plénitude qui l’entrave. Conception vitaliste au sens
large, c’est-à-dire nietzschéenne : la vérité serait un point de
concentration de la plénitude vitale. Là ce qui est soutenu c’est que c’est
plutôt au point de défaillance de la plénitude que la vérité s’initie, parce
que la plénitude du monde c’est simplement le plein effet de ses lois, hein.
Voilà. Il n’y a pas d’autre moyen de définir la plénitude que comme le plein
effet des lois du monde, et par conséquent la plénitude est toujours aussi une
domination. Or je soutiendrai que toute vérité s’initie d’une défaillance de la
domination. C’est toujours en un point où la domination vient à défaillir, localement
(comme ça), que la vérité nouvelle, la
création, a sa chance.
Et alors, pour employer ici le vocabulaire de Lacan, je
dirai que c’est la raison pour laquelle une vérité c’est aussi un point de
symbolique. C’est un point de symbolique parce que c’est un point marqué par le
manque, ça n’est pas simplement l’expression (ou la plénitude) de la réalité,
c’est quelque chose qui compose un élément de soustraction ; soustraction précisément aux lois ou à la plénitude
du monde. Et cet élément soustractif nous le dirons ²symbolique².
Le réel du vrai, c’est que le vrai est un processus matériel
finalement, un corps dans le monde. Et le symbolique du vrai c’est que ce réel
est en exception ; c’est-à-dire que ce réel, qui procède en effet dans le
monde, n’en est pas moins initié par un point de défaillance de la plénitude ou
de l’efficace des lois du monde.
3 ¾ Et enfin le troisième point c’est que l’individu,
l’individu pour qui il y a vérité, l’individu qui va s’incorporer au processus
du vrai, doit se représenter d’une manière ou d’une autre le rapport entre ce
réel et ce symbolique. Il doit se représenter la défaillance exceptionnelle
comme étant, en même temps, une promesse d’infinité dans le monde, une promesse
d’infinité réelle.
Cette articulation entre la promesse d’infinité réelle dans
le monde et le point local de l’exception est constitutive de la possibilité,
pour l’individu, de s’incorporer au vrai. Vous voyez, on s’incorpore aux
vérités toujours parce qu’on considère qu’au point de l’incorporation quelque
chose de la finitude est outrepassé ; c’est la raison pour laquelle ça
ne peut pas être gouverné par le principe
d’intérêt.
L’incorporation à une vérité ne peut pas être gouvernée par
le principe d’intérêt, et ça c’est une chose qui peut-être a embarrassé
durablement un certain marxisme classique qui a consisté à tenter de dire que, du
point même de l’intérêt, pouvait s’ouvrir
la possibilité des vérités politiques novatrices ; c’est-à-dire qu’en fin
de compte, du point de vue des intérêts sociaux, des intérêts de la classe,
etc., on pouvait passer, par une transition à la fois continue et discontinue,
à la représentation générale d’une politique neuve. Alors ça c’étaient les
traditionnels débats très compliqués entre l’économie et la politique, ou entre
le social et la politique ¾ débats qui continuent encore
évidemment, qui embarrassent constamment la pensée ; parce que si, bien
entendu, le contexte social, la détermination économique, existent en tant que
le monde lui-même, eh bien ils ne peuvent pas par eux-mêmes produire
l’exception à ce monde (ça c’est évident). Et c’est un point très difficile
parce que il est bien vrai que tout cela
est dans le monde et que la vérité va procéder comme un corps dans le monde,
donc il ne s’agit pas de dire que c’est dans un autre monde que ça se passe (c’est une promesse immanente), mais
en même temps ça ne veut pas dire que c’est transitif au monde. Il y a une
tension extrême, dans le marxisme traditionnel, qui est quand même de tenter de
faire comme si c’était comme
ça ; c’est-à-dire comme s’il était possible que, sous une forme de plus en
plus concentrée, ou hyperbolique (si je puis dire), les conditions objectives
produisent la subjectivité qui accompagne nécessairement l’incorporation au
vrai.
Alors ceci est donné dans le thème banal selon lequel la
classe-en-soi (le prolétariat) se transformait en classe-pour-soi ¾
mais, en vérité, dit comme ça cela reste absolument un miracle. Et ça ne se
produit pas !... Comme tous les miracles [Badiou sourit]. Le défaut des miracles
c’est qu’ils ne se produisent pas, ça on le sait très bien. Ça ne se produit
pas et, à l’inverse, ce qui se produit ce sont des points d’exception
absolument singuliers qui sont connectés, non pas du tout aux structures de
l’oppression comme telles, mais à une circonstance. À une circonstance où,
d’une certaine façon, il y a tout d’un coup la visibilité du possible à travers
en réalité non pas l’exercice de la domination, mais à travers un point de
défaillance de la domination. Un point de défaillance qui peut être simplement
une résistance qui a réussi, une exception localisée qu’on a découvert dans un
coin (les situations sont absolument diverses). Et évidemment il faut à ce
moment-là que les individus qui s’incorporent au processus se représentent la
relation entre la localisation extraordinairement singulière et étroite de
cette initiation de l’exception et le fait que ceci ouvre à autre chose
précisément que leur finitude propre, à autre chose qu’au principe d’intérêt
qui peut être le leur, ou qu’à leur rapport aux structures pesantes et
oppressives du monde social, etc., etc.
Et cette représentation relève, au sens positif du terme, de
l’imaginaire. Elle relève de l’imaginaire, c’est-à-dire elle est une
représentation. Comme toute représentation elle est de l’ordre de l’imaginaire.
Et elle se représente quoi ? Eh bien elle se représente en réalité le
rapport entre le réel et le symbolique, le rapport entre la corporéité
effective de tout processus et le fait que néanmoins il peut véhiculer en lui le
symbolique, c’est-à-dire l’exception. Autrement dit la représentation,
imaginaire, c’est le moment où l’individu s’incorpore (c’est-à-dire au fond
s’engage, choisit, aime ¾ tout ce que vous voulez), où l’individu donc déroge à sa propre législation personnelle, sur un point,
parce qu’il se représente que quelque chose qui unit un point d’exception à une
totalité corporelle ouvre en réalité une perspective qui, à proprement parler,
est infinie.
Je pense que la question de l’infini est très importante
dans cette affaire (comme la philosophie l’a vu depuis longtemps). Et on dira
que là, l’imaginaire c’est simplement la représentation de la possibilité pour
le fini de porter l’infini hein ; ou encore la représentation, pour un
simple point d’exception local, d’ouvrir à une perspective historique.
Alors je prends l’exemple
toujours le plus plat : vous distribuez un tract et vous arrivez à discuter
de ce tract avec trois personnes hein ; et vous allez vous représenter
cela comme une composante effective d’un processus général. C’est-à-dire si
vous n’aviez que cela ¾ ceux
qui pensent qu’ils n’ont que cela, ils
vont naturellement dire : « ça n’a pas été terrible quoi ! J’ai
distribué quelques tracts et j’en ai discuté avec trois personnes, dont deux
imbéciles »… On sait bien que ça ne se passe pas comme ça. Ça ne se passe
pas comme ça parce ça n’est pas réductible
à cela, précisément. Ou en tout cas ça n’aura pas été réductible à ça, du point de vue de la législation
d’avenir de la chose. Et ça n’aura pas été réductible à ça parce qu’il aura
fallu que ce soit l’incise d’un point d’exception dans une représentation qui
finalement outrepasse évidemment
cette singularité.
Et alors on voit très bien
comment fonctionne le triple dont je parle. Le triple c’est : le réel, du
fait qu’on est engagé dans quelque chose qui est un processus ¾ eh
bien si vous distribuez un tract vous distribuez un tract, c’est
matériel : vous êtes là avec les gens, le tract, le papier, etc. Donc ça
c’est le réel de la chose, effectivement. D’autre part ce réel n’est pas
réductible aux lois générales du réel, et c’est la raison pour laquelle il
n’est pas, dans son essence, décourageant du fait qu’il est local et limité, ce
n’est pas ça qui le mesure ; bien sûr il sera peut-être un jour puissant
et épique, mais ce ne sont pas ses variations qui en font la mesure, et ça
c’est parce que c’est symbolique. Et troisièmement il faut se représenter
l’unité entre les deux de façon personnelle, individuelle, en tant que
légitimation de son engagement, et ça c’est un point imaginaire. Et on
appellera ²Idée²
l’articulation des trois. C’est-à-dire que l’Idée c’est ce qui est le support
général d’une représentation possible de l’unité entre la figure
corporelle-réelle, la figure symbolique d’exception et le système de
représentation qui va avec, étant entendu que l’Idée va supporter ce principe
de représentation en tant qu’elle unifie les trois. On peut le dire en des
termes différents : ça ça veut dire que vous allez avoir un processus
réel, vous allez avoir l’infinité historique possible de ce processus, et puis
les individus qui sont dedans. Et l’Idée c’est ce qui organise le système des
trois.
Alors
la conclusion de tout ça c’était que l’Idée ne se présente que comme idéation
(pour poser un mot un peu vilain) ; c’est-à-dire que l’Idée est un
processus, et non pas un être. Tout à fait contrairement aux représentations
traditionnelles qu’on se fait de l’Idée chez Platon (je reviendrai sur ce
point), l’Idée doit toujours être pensée comme idéation. Voilà. C’est ce que je
vous avais proposé la dernière fois : on peut dire que en tant que l’Idée
existe comme idéation, eh bien elle est l’idéation d’un fragment de réel (toujours),
tel qu’il est symbolisable à échelle d’une vérité. Et alors je vous proposais
de dire qu’en réalité l’idéation c’est exactement ce que Platon appelle ²la
dialectique².
Alors nous voilà revenus à la dialectique. La dialectique, au sens de Platon,
ça n’est rien autre chose qu’un examen méthodique des conditions de l’idéation.
Et je rappelais, de ce point de vue, que d’ailleurs Platon ne parle pas de ²la
dialectique²
mais toujours du ²dialectiser², qui est dit à l’infinitif, dialegestai,
to dialegestai, ²le
dialectiser².
Et, pour Platon (je le redis encore), le dialectiser c’est le mouvement par lequel
le réel est relevé jusqu’à son principe, et à partir duquel on voit son
excellence, c’est-à-dire son intelligibilité. Donc ²le
dialectiser²
c’est exactement l’idéation en tant qu’elle autorise l’individu à considérer
qu’il est légitime et intelligible de s’incorporer au processus d’une vérité.
Et
donc le dialectiser, pour Platon (mais ça on le sent quand on lit le texte), le
dialectiser est une question vitale ; ce n’est pas du tout une question
qui relèverait de la connaissance séparée. Le dialectiser c’est la possibilité
de la vraie vie hein. Et c’est donc une question vitale, au sens où elle est
détermination possible d’une vie affirmative. Alors ça c’étaient les thèmes que
je voulais rappeler. Donc disons : le dialectiser c’est l’Idée comme
idéation ¾
c’est ça la définition précise, et en fin de compte il n’y a pas d’autre
définition de la dialectique chez Platon que d’être donc l’Idée comme idéation, c’est-à-dire l’Idée, dans son
efficience propre, du point de vue de la question
de la vraie vie.
Alors
le deuxième point que je voulais rappeler qui est, lui, d’une grande
importance, c’est que, pour Platon, mais finalement pour quiconque partage un
peu cette vision de la vraie vie sous le signe de l’Idée, il faut affirmer que
les individus ne communiquent entre eux que pour autant qu’ils ont une Idée en
partage. Alors ça c’est un point tout à fait contraire à l’idéologie courante.
Parce que l’idéologie courante dirait volontiers l’inverse : c’est-à-dire
qu’il y a des idées pour autant que les individus communiquent entre eux ¾ ce
serait plutôt ça : « communiquez, communiquez, il en restera toujours
quelque chose » [sourires], c’est ça l’idéologie contemporaine. Il faut de
la communication : « chattez
et il en sortira bien des bribes de vérité » voilà. Et donc on voit bien
que l’idéologie contemporaine c’est une idéologie qui retourne ce point et qui,
au lieu d’affirmer qu’en réalité la communication entre individus n’est
possible que sur le fond d’une
Idée en partage, présente en fait la communication des individus comme le
réseau à partir duquel quelque chose comme une Idée peut s’engendrer ¾
alors c’est ça le débat, vraiment tout à fait actuel.
Mais si les individus n’ont pas
une Idée en partage, quel est le fondement de la communication ? Habermas
et d’autres ont rempli des livres avec cette question. En réalité il est
absolument évident que si les individus n’ont pas une Idée en partage, ce
qu’ils vont communiquer c’est leurs intérêts ¾ il n’y a pas
d’alternative. Et donc c’est l’idée que du frottement ou de la communication
des intérêts divers et des opinions variées (qui vont avec n’est-ce pas)
quelque chose va sortir, comme une flamme quand on frotte un silex. En réalité
il n’en sort rien. Il n’en sort rien que
le phénomène de communication lui-même, c’est-à-dire que le phénomène par
lequel la circulation des opinions et des intérêts est assurée. Or, évidemment,
cette circulation des intérêts et des opinions, en définitive, est un milieu
manipulable. C’est un milieu manipulable parce que c’est un milieu neutralisé.
La communication, la circulation des intérêts et des opinions constitue un
milieu d’équivalence générale qui est un milieu neutralisé hein, on le sait
bien. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’une Idée arrive en partage,
forcément ! C’est-à-dire que quelque chose l’a emporté de telle sorte que
désormais c’est l’Idée qui est en partage.
De quelque manière que ce soit,
on peut retourner le problème dans tous les sens, il est évident que la
doctrine qui fait de la communication, l’échange, etc., le terrain même de la
genèse de l’Idée, quelle qu’elle soit, est en réalité une idéologie qui expose le collectif à la manipulation. Autrement dit c’est
une théorie qui façonne un collectif exposé aux propagandes ; parce que la
seule chose qui résiste aux propagandes c’est l’Idée. Ce n’est pas vrai que ce
sont les intérêts. Aucun intérêt, dans le monde capitaliste contemporain
naturellement, aucun intérêt n’est en état de résister à la propagande, puisque
la propagande qu’on va lui adresser c’est la propagande qui s’adresse à son
intérêt justement. Entendons bien : la circulation des intérêts et des
opinions est la condition première de la propagande, qui est la propagande de
la marchandise en général, y compris de la marchandise politique qui circule
comme les autres… D’où le succès sans précédent des propagandes ¾
parce qu’entre nous les propagandes dites ²totalitaires²
n’étaient pas grand-chose à côté du succès des propagandes démocratiques
n’est-ce pas [sourires] ; c’étaient des propagandes extraordinairement
laborieuses et pénibles, qui n’étaient soutenues que par un appareil policier
considérable. Tandis que chez nous ça marche tout seul n’est-ce pas [rires]… Ça
marche tout seul dès qu’on partage la conviction que la source du vrai c’est la
liberté des opinions, c’est-à-dire en réalité leur libre circulation… Parce que
²liberté²
c’est un mot très vague en réalité hein ? Comment je sais que j’ai une
opinion librement ? Quel est le critère du fait que mon opinion est une opinion
libre ? Ça c’est très difficile si vous vous le demandez : elle vient
bien de quelque part.
Donc le thème de la liberté des
opinions n’indique pas du tout en quel sens les opinions sont libres. Parce que
quand on dit ²la
liberté d’opinion² ça veut simplement dire la liberté de circulation des
opinions ¾
c’est tout ! Mais le fait que les opinions circulent librement n’indique
pas du tout que les opinions sont de libres opinions. C’est comme si on
disait : « les marchandises circulent librement, donc il y a une
liberté des marchandises » ¾ ce n’est pas vrai, on le sait
très bien ; il y a des grands groupes qui ont le monopole de tout ça et
qui n’ont pas d’autre règle que de faire du profit avec. Donc la liberté de
circulation n’indique jamais que ce qui circule est libre (ça c’est un point
très important). Et malheureusement par ²liberté d’opinion² on
entend en général exclusivement la
liberté de leur circulation. Si on s’interroge sur la liberté de production des
opinions, alors là c’est une toute autre affaire ! C’est une toute autre
affaire, très compliquée, et qui va nécessairement amener, en fin de compte, si
on la creuse, justement, à la question du vrai et des Idées etc., ce que la
philosophie fait depuis le début. Si Platon fait démarrer la philosophie en opposant
précisément le but de la philosophie aux opinions, ce n’est pas pour rien.
C’est parce qu’il sait pertinemment que le milieu de la circulation des
opinions est un milieu homogène au milieu monétaire. La critique des sophistes
qui est qu’ils se font payer n’est pas du tout une critique secondaire :
c’est une critique allégorique. Que le sophiste se fasse payer veut dire qu’en
réalité, pour lui, la circulation de la virtuosité de parole, c’est-à-dire la
circulation des opinions, la vitesse de circulation des opinions est homogène
au commerce. Et ça c’est ce que nous voyons aujourd’hui à grande échelle. La
liberté de circulation des opinions c’est la liberté de circulation des
capitaux et des marchandises, la liberté de circulation de tout sauf des hommes
(notons bien ce fait). Dans le monde d’aujourd’hui, chose très frappante, la
chose qui n’a pas de liberté de circulation c’est les hommes. Tout le reste
circule on ne peut mieux n’est-ce pas, surtout les opinions. Les opinions bien
emballées [Badiou et la salle sourient]… Les opinions dans leurs emballages…
Et donc, pour revenir au point
clé de cette affaire, il est évident que la question de savoir ce qui
constitue, entre les individus, une communication véritable ne peut pas être le
fait que les opinions et les intérêts circulent librement entre eux. Et si ce
n’est pas ça, ça veut dire que la condition transcendantale pour une
communication entre les individus, c’est qu’ils aient une Idée en partage. Ça
peut être une grande Idée ou une petite idée, mais en tout cas il faut qu’il y
ait une idée en partage.
Et si par ailleurs on pense que
la vraie vie suppose qu’elle puisse être représentée par quiconque comme une
vie à laquelle tous peuvent prétendre (je vais revenir sur ce point), si on
considère qu’un attribut de la vraie vie est nécessairement qu’on doit soutenir
que tous peuvent y prétendre, alors en
effet la vraie vie va supposer l’Idée en partage. Et il va falloir reconnaître
que l’Idée en partage, pour autant qu’elle est l’Idée liée à la vraie vie, doit
être une Idée universelle, c’est-à-dire une Idée qui, virtuellement, est une
Idée partagée par tous. En tout cas une Idée telle qu’elle ne comporte aucun
élément interne qui lui interdirait d’être
partagée par tous.
Alors quel est le ressort de
cette démonstration ? Le ressort de cette démonstration c’est que si la
vraie vie est une vie qui en définitive ne peut pas prétendre être partagée par
tous, alors ça veut dire que la vraie vie suppose des conditions particulières.
Mais si la vraie vie suppose des conditions particulières elle ne peut pas être
considérée comme la vraie vie parce qu’elle est homogène à ses conditions. Et
donc elle est en réalité en situation de détermination extérieure, ou
extrinsèque, par des conditions qui n’ont rien à voir avec son caractère
intrinsèque et véritable de vraie vie. Et donc depuis toujours la question de
la possibilité de la vraie vie, qui a pu s’appeler la question de la sagesse,
ou la question de l’émancipation, ou la question de la vie sauvée, du salut
(elle a connu beaucoup de noms), cette question de la vraie vie a toujours été
confrontée à la question de l’universel. Elle a toujours été confrontée à la
question de l’universel, avec des difficultés et toute une histoire assez
tortueuse de ce problème, parce qu’on se rend bien compte que si elle n’est pas
ce qui peut être proposé à la chance de tous, alors naturellement la vraie vie
va être définie par des contenus particuliers. Et si elle est définie par des
contenus particuliers son ressort intime va être l’intérêt, parce que ça va
être la volonté de réunir, pour soi-même, les conditions de la vraie vie. Et si
c’est réunir pour soi-même les conditions de la vraie vie, eh bien ça va
définir, de façon close, de façon fermée, un système particulier d’intérêts.
Autrement dit l’universalité du
thème de la vraie vie suppose toujours que la norme de la vraie vie ne puisse
pas être l’intérêt (ce que je spécifiais tout à l’heure) ; ça n’est qu’une
variante de ça. C’est-à-dire si la vraie vie n’est pas universalisable, si elle
est complètement chevillée à des conditions particulières, le moteur par lequel
finalement on va tenter de s’incorporer à la vraie vie va être un moteur qui ne
va pas être détaché de l’intérêt. Il faut donc revenir à l’idée suivante :
si la vraie vie existe (vous savez que Rimbaud prétendait qu’elle était ²absente² ¾ ²la
vraie vie est absente²), si on désire qu’elle ne soit pas absente, alors on
doit la délier de toute figure de l’intérêt particulier. Et donc on doit penser
que la communauté qu’elle constitue, c’est-à-dire le fait d’avoir l’Idée en
partage, est une communauté sans fermeture aucune. Par conséquent qu’elle
concerne l’humanité tout entière. Voilà.
Et alors c’est là qu’on voit
l’importance extrême de ce thème de ²l’humanité tout entière², et
la question de savoir si ce thème a un sens ou n’en n’a pas. Je vous rappelle
cet énoncé courant du marxisme classique qui est que l’émancipation du
prolétariat sera aussi et en même temps l’émancipation de l’humanité toute
entière. C’est un thème fondamental. Alors ²l’émancipation du
prolétariat²
c’est un thème qui a animé d’une certaine façon la vision révolutionnaire
pendant des décennies. C’est-à-dire que l’émancipation du prolétariat comme
classe singulière en faisait en un certain sens une classe universelle,
puisqu’elle était aussi et en même temps l’émancipation de l’humanité toute
entière. Autrement dit le monde institué par cette émancipation était un monde
où une Idée était en partage universel. ²Émancipation de l’humanité
toute entière²
ça voulait dire que l’Idée au nom de laquelle le prolétariat organisait son
émancipation était aussi et en même temps l’émancipation de l’humanité toute
entière. Et c’était ce que voulait dire ²communisme²,
dans sa signification générique ; ²communisme² ça
désignait exactement ce processus-là, à savoir que l’émancipation de la classe
particulière qu’était le prolétariat fonctionnait immédiatement comme
émancipation du commun ¾ parce que communisme c’était ça : ça voulait dire
que l’en-commun devenait la souveraineté. Et que par conséquent ce qui était
souverain c’était le partage universel de l’Idée. C’est-à-dire que ²communisme² veut
dire que tout le monde est dans l’émancipation, telle que la représentation de
cette émancipation c’est la figure du commun dans la figure du communisme.
Mais vous voyez, finalement, le
ressort de cette idée de la vraie vie comme vie collective là, comme vie
générale, c’est l’idée du fait que l’humanité ne communique véritablement avec
elle-même que s’il y a une Idée en partage. Et que ce fait peut se réaliser dès
lors que cette Idée en partage c’est l’en-commun ; c’est-à-dire que ²communisme² ça
désignait ça, ça désignait le moment où l’Idée que tout le monde a en partage
est précisément l’Idée qu’il faut y avoir une Idée en partage pour être tous en
commun hein. Et donc l’émancipation de l’humanité toute entière c’était en un
certain sens l’effectuation de l’Idée de l’humanité elle-même. ²Communisme²
désigne la seule entreprise à l’intérieur de laquelle l’Idée politique c’est
l’Idée de l’humanité tout entière elle-même ; c’est-à-dire l’Idée que la
politique est le moment où l’humanité s’occupe d’elle-même, en tant que telle ¾ par
des médiations compliquées et considérables qui incluent précisément l’analyse
de classe, le prolétariat, le dépérissement de l’État (tout ce que vous
voulez). Philosophiquement c’est ça ! Philosophiquement c’est
l’auto-affirmation de l’humanité comme telle, dans la dimension qui est que
l’Idée qu’elle a en partage est précisément l’Idée de l’émancipation possible
de l’humanité toute entière.
Et alors, le point difficile, le
point difficile sur lequel nous reviendrons c’est : est-ce que tout ceci
ne signifie pas que ²communisme², en fait, c’était le nom de
l’Idée de l’Idée. C’est-à-dire est-ce que ce n’était pas le nom de l’Idée que,
pour qu’une humanité existe qui soit (pour employer le vocabulaire de Marx
lui-même) ²une
humanité réconciliée² ¾ réconciliée avec quoi ? Réconciliée avec
elle-même, c’est-à-dire sortie de son état de division en classes,
d’oppression, d’exploitation des uns par les autres, etc. Et pour qu’il y ait
une humanité réconciliée avec elle-même, il faut naturellement qu’elle soit
dans le partage d’une Idée, mais la difficulté c’est qu’il semble bien que
cette Idée soit justement l’Idée de cette réconciliation elle-même ;
auquel cas nous aurions le problème théorique bien connu et très difficile, de
savoir s’il y a une Idée de l’Idée. Et ²communisme²
aurait été la tentative de transformer en politique le motif de l’Idée de l’Idée,
c’est-à-dire quelque chose de très voisin (il faut bien le dire) de ce que
Hegel appelait ²l’Idée
absolue² ;
après tout, l’Idée absolue ça peut être en fin de compte l’Idée de l’Idée.
Et alors cette difficulté elle
se spécifie, elle se détaille, si on se demande quelle est l’assise particulière
au départ de l’Idée ? À savoir chez Marx il y a quand même un terme, qui
est un terme à la fois particulier et universel, qui est nommé précisément ²prolétariat²,
puisque l’émancipation du prolétariat c’est l’émancipation de l’humanité tout
entière. Vous voyez bien qu’au fond on évite un peu l’Idée de l’Idée hein, il
faut suivre un peu ce fil-là, on évite l’Idée de l’Idée là, parce que ce n’est
pas l’humanité qui est chargée directement d’être la puissance émancipatrice
d’elle-même… Évidemment si on disait « l’émancipation de l’humanité sera
l’émancipation de l’humanité » on ne dirait pas grand-chose. Donc ce n’est
pas l’humanité qui est l’acteur de l’émancipation de l’humanité, ce n’est pas
l’humanité qui produit l’Idée de l’en-commun, telle qu’elle sera l’Idée de la
réconciliation de l’humanité avec elle-même. Il y a une puissance particulière
qui est en état de le faire, et c’est le prolétariat.
Et alors c’est pour ça que la
formule ²l’émancipation
du prolétariat sera l’émancipation de
l’humanité tout entière² est décisive, parce que vous
avez un acteur particulier qui supporte l’universalité de l’Idée. Voilà. Et
c’est ce qu’on a dit, sous la forme extrêmement concentrée, lorsqu’on dit
« finalement le prolétariat c’est une classe universelle ». Elle est
à la fois particulière, puisqu’il y a d’autres classes : le prolétariat
s’oppose à la bourgeoisie, s’oppose aux paysans, il est particulier, et
cependant, dans sa particularité il supporte en quelque manière la puissance de
l’Idée. Alors qu’est-ce que ça veut dire qu’il supporte la puissance de
l’Idée ? Eh bien nous savons maintenant à peu près ce que ça veut
dire : ça veut dire qu’il est le lieu de l’idéation. Et c’était ça le prolétariat. Feu le prolétariat
n’est-ce pas. Feu le prolétariat parce que c’est un concept malade. C’est une
réalité existante mais un concept malade. Le prolétariat c’était le lieu de
l’idéation ; c’est-à-dire qu’il fallait le rejoindre pour être au lieu de
l’idéation, voilà. Il était la topologie de l’idéation, il était l’être-là de
l’idéation.
Par ailleurs il n’en était pas
le porteur exclusif puisque finalement l’idéation en question c’était
l’idéation de l’émancipation de l’humanité toute entière, mais il en était le
lieu. C’est, entre parenthèses, une invention extraordinaire, parce c’est ce
qui… À mon avis c’est tout ce qui différencie Marx de Platon à la fin des fins.
C’est-à-dire que l’invention extraordinaire de Marx c’est d’avoir dit ²il y
a un lieu de l’idéation², voilà. Il y a un lieu de l’idéation, et en plus c’est
un lieu de l’idéation qui n’existait pas avant. Avant il n’y avait pas de lieu
de l’idéation. Avant qu’il y ait la classe ouvrière, avant qu’il y ait le
prolétariat, il n’y avait pas de lieu de l’idéation ; on ne pouvait pas
s’en sortir. Il y a maintenant un lieu de l’idéation ¾ ça
c’est une invention extraordinaire. Et on voit très bien dans le texte de
Platon que lui il n’a pas de lieu de l’idéation à proposer. Ça c’est l’embarras
fondamental de tous les textes de Platon sur la politique, et d’ailleurs, comme
c’est quelqu’un de retors Platon, il se le fait dire par les autres. On lui
demande :
¾ oui mais votre affaire, qui est-ce qui va la mettre en
branle finalement votre affaire ? Les philosophes, d’accord. Mais les
philosophes, ils ne sont pas très nombreux hein, au moins au départ. Alors
c’est qui finalement ?
¾ ah ben euh…
Il s’est demandé si ce n’était pas un tyran par hasard. Il
est allé voir en Sicile s’il n’y avait pas un tyran qui ne pouvait pas être le
lieu de l’idéation. Ça ne lui a pas réussi hein [sourires]. En fait d’idéation
il a eu les pires ennuis. Ça n’a pas réussi mais… Notez que c’est revenu au
XVIIe siècle ça, alors dans le contexte non plus de la démocratie
athénienne mais dans le contexte de la naissance des idées républicaines. C’est
toujours très frappant de voir que Diderot va trouver Catherine de Russie à
Moscou hein ; ce n’est pas tellement mieux que d’aller voir les tyrans de
Sicile [sourires]… Ce n’est pas tellement mieux. Qu’est-ce qu’il pouvait bien
attendre de Catherine de Russie du point de vue de l’émancipation de l’humanité
toute entière ? Pas grand-chose il faut bien le dire quand même hein. Et
puis Voltaire il est allé voir Frédéric de Prusse. Alors Frédéric de Prusse
attention hein ! [rires]… Alors on donne ça comme des exemples du
fourvoiement des philosophes… Comme moi pour Mao [rires redoublés]… hein. Et ça
a été systématisé par Hannah Arendt ça, dans un texte fameux, où elle disait à
la fois son amour et son admiration illimitée pour Heidegger en 50. Son propos
est celui-ci : ²c’est curieux finalement les philosophes, il y a
toujours un moment, quand ils prétendent se mêler des affaires réelles où ils
vont voir du côté des tyrans, des dictateurs, etc.².
Mais il vont voir où est-ce qu’il pourrait y avoir le lieu de l’idéation ¾ ça
c’est vrai ! Ce n’est pas parce qu’ils ont une manie despotique hein… Pas
du tout ! Ils vont voir où quelque chose peut concentrer, nommer, désigner
un lieu possible de l’idéation. Et même quand Marx a eu trouvé que le lieu de
l’idéation c’était le prolétariat, eh bien ²prolétariat² ce
n’est encore pas suffisant, ce n’est pas assez précis, voilà ! Malgré tout
Lénine, ou même Staline, c’est plus précis, c’est plus nommé hein. Si vous
dites ²prolétariat², en
tant que force émancipatrice c’est quoi ?... Vous savez très bien comment
ça s’est passé : on a dit que c’était le prolétariat, et puis il a fallu
dire que c’était le Parti, et puis il a fallu dire que c’était le chef du Parti
finalement, parce qu’à la fin des fins il faut bien qu’un lieu soit nommé.
Sinon, qu’est-ce que c’est le lieu ? Le prolétariat : où
c’est ?... Les ouvriers… Mais les ouvriers ce n’est pas le prolétariat,
Marx lui-même le reconnaît. Et le problème est un problème aigu et fondamental
qui est : où est le lieu de l’idéation ?
Et alors on peut dire que LE
problème politique, à mon avis, c’est celui-là. Le problème politique depuis
toujours. Le problème de la politique au sens où la philosophie reconnaît une
dignité quelconque à la politique. Voilà. Si vous êtes dans une politique qui
reconnaît une dignité de vérité possible à la politique, eh bien vous êtes
amenés à une théorie qui, d’une manière ou d’une autre, est toujours une
théorie de l’idéation, parce que l’idéation c’est le biais où l’individu
singulier s’incorpore à la politique pour des raisons qui ne sont pas son intérêt, et ça c’est fondamental pour qu’on lui
reconnaisse une dignité quelconque. Eh bien vous avez l’idéation, et après
quand vous avez l’idéation, eh bien vous avez la question terrible du lieu de
l’idéation. Et, pour revenir à Marx, enfin Marx, le marxisme, parce qu’il n’a
pas tout inventé à lui tout seul ; là aussi je prends le nom propre parce
que c’est plus commode, eh bien Marx a dit : il y a un lieu de l’idéation
que j’appelle ²le prolétariat² et qui est le lieu de
l’idéation en tant qu’il est le point où la singularité et l’universel se
croisent ¾
ça c’est une condition structurelle d’un lieu de l’idéation quelconque, de
situer, de savoir où et comment quelque chose d’absolument singulier est
néanmoins en position de porter une ouverture universelle ; parce qu’à ce
moment-là c’est là qu’il faut être. C’est là qu’il faut être pour subir (si je
puis dire), porter soi-même cette intersection.
Et,
vous savez, dans la période, dans les actions militantes des années 60-70, mais
il en existe encore aujourd’hui, quand vous vous déplacez vraiment,
c’est-à-dire quand vous sortez de vous-mêmes, quand vous êtes en train de
parler simplement, ou de construire quelque chose avec des gens qui sont absolument
d’ailleurs, et que dans cette altérité vous sentez, vous éprouvez quand même à
un moment donné que c’est une altérité au nom d’une Idée naturellement, quand
vous êtes dans l’altérité au nom d’une Idée et que vous sentez quelque chose
comme ça, eh bien vous éprouvez, mentalement et physiquement, ce que c’est que
le lieu de l’idéation hein. Et un lieu de l’idéation, de ce point de vue-là, à
un niveau extraordinairement restreint naturellement, ça peut être un foyer
d’étrangers, ou ça peut être une porte d’usine, ou ça peut être des choses
comme ça. Parce que là, quand vous êtes là, en tant que philosophe, eh bien
vous êtes là en tant que vous
expérimentez quelque chose qui est de l’ordre de l’idéation. Parce que la
particularité, ou la singularité qui vous est donnée par l’altérité ¾
c’est toujours ça qui la donne, sinon vous ne sortez pas de vous-mêmes… Donc
vous n’avez que votre singularité, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit :
il faut que quelque part la singularité et l’universalité se croisent.
C’est-à-dire si vous avez une idée politique, vous et quelqu’un d’absolument
autre, eh bien vous êtes dans la matrice expérimentale d’un lieu de l’idéation.
Simplement Marx c’était une espèce de généralisation de cela : il y avait lui
et la dialectique allemande, Hegel, la science économique et tout ça, (ça
c’était lui, le père Marx), et puis il y avait les insurrections ouvrières
françaises. Voilà ! Et puis, si on pouvait connecter les deux (c’était
l’idée de créer la Ière Internationale), alors on pouvait affirmer
qu’on avait là un lieu de l’idéation effectif.
Et alors un lieu de l’idéation
c’est là où les individus communiquent
sous le signe de l’Idée. Et au fond l’Idée de l’émancipation c’est l’idée que
la terre entière soit le lieu de l’idéation, que le lieu de l’idéation soit
devenu l’humanité tout entière, que l’humanité habite le lieu de l’idéation. Et
c’est ça La République de Platon,
si on laisse de côté quelques particularités anthropologiques telles que les
classes, les esclaves, etc. ¾ mais ça c’est parce qu’il vivait
au IVe siècle avant Jésus-Christ c’est tout. Ce n’est d’ailleurs pas
du tout à ça qu’il s’intéresse dans le livre. Dans le livre il s’intéresse
strictement à l’idéation naturellement. Et l’idée d’une ²Cité
véritable²
(dans son vocabulaire à lui), l’idée d’une cité authentique, la vraie vie
collective si vous voulez, eh bien c’est ça : c’est l’idée que tout est
dans le lieu de l’idéation. Et par conséquent l’humanité comme telle
s’auto-affirme dans le rapport à elle-même comme communication constante et
effective, dans le partage d’une Idée qui est précisément l’Idée de l’humanité.
L’Idée de l’humanité, mais comme souveraine, comme établie en l’ordre de son
lieu, telle qu’elle y est installée pour toujours. Voilà.
Et alors c’est pour ça que je
disais que cette idée, pour revenir au point de départ, que cette idée que la
vie humaine n’est le lieu d’une communication que quand elle est dans le
partage de l’Idée, est une idée capitale. C’est une idée capitale parce que
c’est elle qui commande la représentation qu’on se fait de ce que c’est que
l’humanité. Parce qu’on peut admettre que l’humanité existe à proprement
parler, qu’elle est effectivement réalisée quand elle est elle-même en train
d’habiter le lieu de l’idéation. Et donc on pourrait dire aujourd’hui par
exemple : l’humanité existe de manière fragmentaire, très localisée, elle
existe là où il y a idéation, idéation politique ou idéation culturelle. En ce
moment, comme vous le savez, je parle beaucoup de l’amour [dans les médias, cf.
Éloge de l’amour sorti récemment], eh
bien ça c’est une idéation aussi, évidemment : c’est-à-dire que le lieu de
la rencontre amoureuse, de son déploiement, de son effectuation, eh bien c’est
la création d’un lieu où les amants communiquent hein ¾ je
suis absolument opposé à la thèse sur laquelle l’amour c’est
l’incommunicabilité, la guerre des sexes, etc., c’est affreux ça ! C’est
le pessimisme réactionnaire, traditionnel, qui est que de toutes façons les
hommes sont des animaux mauvais… Non ! non !... Tout le monde le
sait, dans l’amour on parvient (non pas du tout à une fusion, à une identité,
mais au contraire) à une construction de la communication dans la différence
qui est sans exemple autre que celui-là justement.
Et alors quelle est l’Idée qui
est en partage ? Eh bien l’Idée qui est en partage c’est l’Idée de
l’amour, telle que Platon en parle tout de suite, comme exemple même de l’Idée
hein ; c’est-à-dire que c’est l’Idée de l’amour en tant qu’expérimentation
du fait qu’il peut y avoir une identité
dans la différence, c’est-à-dire qu’il peut y avoir une expérimentation de la
différence qui identifie la différence elle-même précisément. Et ça c’est
évidemment la communication la plus complète qui soit puisqu’elle construit le lieu
de l’idéation comme un lieu où chacun connaît l’autre dans son être même, où
chacun a rapport à l’être même de l’autre en tant que tel. Tout ça pour dire
que de l’idéation il y en a, des lieux de l’idéation il y en a. Simplement il y
a des idéations hétérogènes : idéations politiques, idéations amoureuses,
idéations artistiques, etc., à chaque fois il faut construire un lieu de
l’idéation.
Et alors, ça ça veut dire qu’il
n’y a communication particulière entre
des individus, entre des animaux humains quelconques, que sous le signe de
l’universalité de l’Idée, même si cette universalité de l’Idée est un
processus, c’est-à-dire une idéation. Voilà qui conduit à dire que la vraie vie
c’est une vie où la particularité est dans l’élément immédiat de l’universalité.
Et alors ça permet d’éclairer ce que je veux dire par ²vis
selon l’Idée²
hein, ²vis
selon l’Idée²
en tant qu’incorporation à la procédure du vrai etc. Parce qu’il y a deux
grandes erreurs dans l’interprétation de ce thème antique ²vis
selon l’Idée².
Et vous savez que je brandis ce thème ²vis selon l’Idée²
parce que ma conviction est que le thème dominant aujourd’hui c’est ²vis
sans Idée².
Et vous voyez bien que ²vis sans Idée² ça se rapporte à la conviction
que la communicabilité générale peut faire l’économie de l’Idée ; d’où
l’importance du thème de la mort des idéologies, qui veut dire la mort des
Idées, et dont je vous ai dit que c’est la mort de la politique, mais
finalement c’est la mort de la communication elle-même. Parce qu’on a essayé de
nous convaincre que c’étaient les Idées qui empêchaient la communication, ce
qui était vraiment une démonstration d’un paradoxe absolu n’est-ce pas :
effectivement, sans Idée en partage, la communication est réduite à la circulation.
Qu’est-ce qui distingue une communication d’une circulation ? C’est
évidemment le fait qu’il y a une Idée en partage. Donc la collectivité et la
communauté elle-même le supposent.
Mais il faut bien comprendre que
²vis
selon l’Idée²,
qui s’oppose à ²vis
sans Idée²,
c’est-à-dire à ²vis
selon tes intérêts² hein… Il y a deux erreurs à ne pas commettre :
1 ¾ d’abord quand on dit ²vis selon l’Idée² on
ne se réfère pas à l’Idée comme à une transcendance. Donc le fait que l’Idée
soit en partage ne signifie pas que l’Idée est un terme transcendant à ceux qui
la partagent. C’est une représentation très commune et très saturée de
platonisme vulgaire. L’Idée, en tant qu’idéation, n’est nullement transcendante
à ceux qui la partagent. Ils la partagent parce qu’ils sont, l’un comme
l’autre, incorporés au processus de l’idéation ; donc ce qu’ils partagent
c’est le processus de l’idéation, et pas du tout quelque chose qui serait comme
un terme transcendant situé dans le monde intelligible et qui, de l’extérieur,
assurerait la communauté. En réalité, naturellement, l’idéation est immanente
hein. Et donc le partage de l’Idée c’est le partage du processus de l’idéation
elle-même. Ça c’est un point très important.
Donc le fait que l’impératif soit de vivre selon l’Idée
n’introduit aucune transcendance ¾ j’insiste sur ce point :
aucun tiers terme n’est transcendant aux termes qui sont conjoints par l’Idée
2 ¾ Et deuxièmement, une autre interprétation du platonisme
vulgaire : l’Idée n’est pas un paradigme ou un modèle. Elle n’est pas ce à
quoi il faut conformer la vie pour qu’elle soit une vraie vie. Ça c’est la
deuxième erreur cruciale commise sur ce point, qui est aussi un platonisme
vulgaire, comme si l’Idée proposait une norme ou un modèle, ou une forme
singulière de vie à laquelle il faudrait se conformer pour avoir la vraie vie…
Mais non ! Là encore, l’Idée comme idéation n’a aucune fonction de modèle,
elle est une représentation qu’il faut partager pour être dans le processus
même de la vérité.
Et
donc la vie selon l’Idée n’est ni transcendance ni paradigme. L’Idée n’est
représentable ni comme transcendance ni comme paradigme. Et pour bien
comprendre ce point, c’est délicat mais essentiel, il faut revenir à sa
composition triple : l’Idée elle suppose, elle n’existe que parce qu’il y
a un point de réel, une exception symbolique et une totalisation imaginaire. Et
cette triplicité donnera par exemple en
politique : il y a une politique réelle, il y a un élargissement
historique, et il y a un individu militant qui en fait circule entre la
représentation historique et la politique réelle. Vous avez donc toujours trois
termes, et la composition de ces trois termes empêche naturellement que l’Idée
puisse être dite transcendante, ou puisse être dite un modèle, ou une forme
extérieure de l’existence. Voilà.
Et
au fond le point de l’impératif ²vis selon l’Idée²
c’est un point qui détermine la vraie vie comme immanence à sa propre norme
hein, et non pas comme référence à sa propre norme. Au fond quand on dit par
exemple qu’une politique est communiste (si je prends ²communiste²
comme le nom de l’idéation politique moderne), on sent bien que ça ne veut pas
dire que ²communisme²
puisse être, d’aucune manière, représenté comme une norme extérieure, parce que
ça n’a pas de sens en réalité. Ça veut dire au contraire que ce qu’on fait soit
immanent à cette norme, c’est-à-dire la déploie effectivement à partir de son
point de réel. Et donc ça n’est ni une norme ni une effectuation ou un
programme. C’est l’idéation de la pratique elle-même.
Et
alors ça aboutit à ceci que l’incorporation au vrai ne peut pas être le choix
de quelque chose qui serait extérieur. Alors je vais essayer de développer
cette idée parce qu’elle est aujourd’hui très importante. Au fond, qu’est-ce
qui nous est proposé dans le monde contemporain ? ¾ y
compris sous le nom de ²politique². Ce qu’on prétend nous proposer
c’est un libre choix individuel de quelque chose qui nous est extérieurement
exposé ou proposé. Voilà. Et l’on se vante beaucoup de cela, que dans nos pays
avancés, démocratiques, etc., en définitive chacun choisit hein. Chacun
choisit. Mais ²chacun
choisit²
ça veut dire quoi ? Ça veut dire que l’individu il ne s’incorpore pas à un
processus, il n’est pas dans l’immanence de sa norme, il n’est pas le militant
de son Idée, il est celui qui choisit, librement, quelque chose qui lui est
extérieurement exposé ou proposé, et dans lequel en quelque manière il fait son
marché hein. Or cette idée, vous le voyez, est une idée qu’il faut examiner de
près. En quoi elle consiste exactement ? Elle combine en réalité deux
choses :
[1] elle combine la thématique du choix personnel ¾ qui
renvoie à une métaphysique particulière du sujet en fait hein : libre
choix individuel, non contraint, ouvert, etc., mais libre choix de quelque
chose qu’on n’est pas tenu du tout d’avoir par ailleurs constitué ; ou
auquel on n’est pas du tout tenu de participer hein ; ou auquel on n’est
pas tenu d’être immanent, mais dont le mode propre est d’être une proposition
extérieure, dont d’autres s’occupent (ou vous éventuellement mais ce n’est pas
immanent à la chose).
[2] Et par conséquent il y a là un élément d’extériorité irréductible ; c’est-à-dire l’intériorité n’est
pas requise. L’intériorité n’est pas requise, pas plus qu’elle n’est requise
d’ailleurs quand on achète quelque chose ¾ et c’est le modèle… C’est
le modèle, absolument ! C’est-à-dire quand vous êtes devant un étal de
choses, vous avez aussi la liberté individuelle d’acheter ou de ne pas acheter,
mais vous n’êtes pas requis d’être intérieur à la chose en question : vous
la choisissez librement.
Et
donc c’est une combinaison de liberté formelle et d’extériorité, du point de
vue de l’essence de ce dont il s’agit. Et donc là, la proposition qui est faite
sur ce point, c’est que l’articulation entre la liberté et l’extériorité est le
point central. Or je soutiens qu’en réalité la doctrine de la liberté,
concentrée dans le libre choix individuel, est une doctrine qui suppose l’extériorité, parce que si vous étiez astreints à
l’intériorité, la liberté serait définie autrement que comme pure et simple liberté de choix. Si la
liberté devait être déterminée par l’incorporation à quelque chose qui est
effectivement déterminé dans son contenu, c’est-à-dire si la liberté c’était la
liberté d’agir, la liberté de décider quelque chose mais en tant qu’on assume
les conséquences complètes de ce qu’on décide etc., c’est-à-dire en tant
qu’intériorité à la norme, si la liberté était définie ainsi elle ne pourrait
pas supporter l’extériorité.
Donc
je soutiens que la représentation contemporaine de la liberté est une
représentation dont l’essence est l’extériorité de ce au regard de quoi on se
considère comme libre ; c’est-à-dire c’est une liberté du choix d’objet,
dans tous les cas. Et ²choix d’objet² veut dire que c’est une liberté au
regard de l’extériorité (vous comprenez).
Autrement dit c’est l’extériorité qui est l’essence de la liberté dans les
démocraties contemporaines, et non pas du tout le contraire. C’est-à-dire que
ce qui est exclu c’est que la liberté soit nécessairement définie en termes
d’intériorité aux processus qu’on déclare libres. C’est donc un choix qui est
un choix d’objet… Même si c’est le choix entre Ségolène Royal et Sarkozy
hein ; ce n’est pas très différent du choix entre une Citroën et une Aston
Martin quand même… Enfin je veux dire : la structure est la même. La
structure est la même [sourires]. [Badiou plaisante :] L’une peut au mieux
coûter moins cher c’est tout [sourires]…
Mais
philosophiquement (vous comprenez bien), il faut aller au fond de
l’affaire : ça veut dire que là le libre choix est sur le modèle de l’extériorité. C’est l’extériorité qui constitue
(si je puis dire) l’essence de la figure du choix. Et sur ce point il faut bien
comprendre que la critique de la démocratie par Platon dans La
République (texte incessamment critiqué du
point de vue moderne, en tant que extraordinairement réactionnaire etc.), cette
critique de la démocratie chez Platon elle a deux faces. Elle a, absolument,
une face conservatrice et aristocratique ¾ on ne peut pas le
nier ! C’est évident. Mais ça c’est sa face (que je dirais)
anthropologique. C’est au fond la position politique de Platon, au moment du
déclin de la Cité grecque ; il n’appartenait pas au camp des démocrates
voilà tout. Il était dans l’autre camp, ça c’est bien vrai. Mais au fond ça ne
nous intéresse pas énormément ça à vrai dire, la position politique de Platon…
Ce qui nous intéresse c’est : quel est l’élément philosophiquement
intéressant ou transmissible ? ¾ c’est-à-dire quelle est
l’Idée ?! Quelle est l’Idée hein ?!
Alors
je dirais que pour Platon elle est celle que je vous dis ; c’est-à-dire
que la critique de la démocratie chez Platon c’est la critique de l’extériorité
(il faut bien comprendre ça). C’est pour ça qu’il insiste énormément sur un
point qui pourtant n’a pas beaucoup d’allure politique, qui est en réalité le
point qu’aujourd’hui on dirait « le point de la consommation ». Au
fond il représente l’homme démocratique comme celui qui le matin joue de la
flûte, l’après-midi s’achète une bonne bouffe, le soir sort au spectacle, le
lendemain décide qu’il va devenir quelqu’un de bien, le soir se dit que
finalement c’est trop fatiguant etc. etc. [sourires]… Mais on pourrait se
demander : cette description de l’homme démocratique finalement, quel
rapport a-t-elle en définitive avec ce qui fait la substance de la démocratie,
à savoir le fait qu’on élit son gouvernement librement ? Eh bien le
rapport fondamental c’est l’extériorité, c’est-à-dire qu’en réalité l’homme démocratique
c’est l’homme suspendu à ce qui lui est proposé du dehors comme objet possible
de son libre choix ¾ ça il l’a très bien vu !... Il a très bien vu
ça ! Il a donc vu que l’univers de la consommation et l’univers de la
démocratie étaient homogènes . C’est aussi pour ça qu’il dit tout le
temps : ²il
vaut mieux être pauvre² [Badiou se marre], il vaut mieux qu’il n’y ait
rien ! ¾
ça c’est à discuter hein… C’est à discuter. Et on voit très bien pourquoi il
dit qu’il vaut mieux qu’il n’y ait rien, parce que s’il n’y a pas grand-chose,
si on ne mange que ce qu’il faut manger, etc., s’il n’y a pas des objets partout,
eh bien finalement on sera plus près… de quoi ? Eh bien de définir la
liberté non par un choix d’extériorité mais par un choix en immanence ;
c’est-à-dire que la liberté sera une liberté déterminée par le contenu de ce
qu’on fait, c’est-à-dire la figure d’engagement dans laquelle on se trouve,
l’incorporation individuelle à quelque chose qui outrepasse la finitude. Et
plus il y a d’objets extérieurs, plus on s’éloigne de ça, et plus la politique
aussi s’éloigne de ça puisque finalement on va choisir dans la figure générique
de l’extériorité.
Et
alors vous voyez bien (pour terminer sur ce point) que si l’extériorité est en
réalité la figure du libre choix, dans les constitutions démocratiques que nous
connaissons, comme Platon l’a déjà vu pour la démocratie athénienne, alors en
fin de compte la lutte politique contre cela est une lutte contre l’extériorité
hein. Alors évidemment on comprend aussi pourquoi elle a été si fortement
marquée au XIXe siècle par l’idée qu’il fallait en finir avec
l’État ; parce que l’État c’était au fond la figure massive de
l’extériorité ¾
c’est comme ça que le définit Marx : l’État c’est une instance séparée
hein ; monopole de la force armée, etc., dans une figure qui est une
figure essentielle de séparation. Cette séparation c’est l’extériorité de
l’État. L’État en réalité demeure irrémédiablement (dit la critique marxiste)
séparé… Il est séparé de la société civile, séparé de tout ce que vous voulez,
la séparation est son essence. Et au fond on pourrait dire que la visée
philosophico-politique c’est : en finir avec la séparation, c’est-à-dire
en finir avec l’extériorité. Pas en finir avec toute extériorité, mais en finir
avec l’extériorité en tant qu’on prétend
que l’extériorité est une condition de la liberté ¾
c’est ça ! Et au fond ²liberté², qui est la grande norme propagandiste
universelle de nos sociétés, qui est ce qu’on oppose aux dictatures, ce qu’on
oppose aux sociétés totalitaires, à tout ce que vous voulez, ²liberté² est
grevée, aux yeux de qui pense qu’en fin de compte vivre vraiment c’est vivre
selon l’Idée, est grevée non pas parce qu’elle est la liberté, mais parce
qu’elle est la liberté selon l’extériorité,
c’est-à-dire la liberté du choix d’objet.
Et vous voyez bien qu’entre la
liberté du choix d’objet et la liberté définie comme ce que l’on conquiert
lorsqu’on outrepasse précisément les limites du choix d’objet, c’est-à-dire les
limites de l’intérêt, il y a un divorce radical qui est originaire. Qui est
originaire puisque c’est au nom déjà de cela que Platon critiquait le devenir
concret de la politique démocratique dans l’Athènes finissante hein, c’est
l’Athènes de la guerre du Péloponnèse et d’après, on est à la fin hein. Mais
justement, nous aussi nous sommes à la fin. Il faut le savoir. Nous aussi nous
sommes à la fin. Le crépuscule est déjà là depuis pas mal de temps. Et donc il
faut se soucier aussi, comme Platon, de ce qu’on veut sauver. Qu’est-ce qu’on veut
sauver ?... Quand l’atmosphère de fin s’installe sourdement comme ça, la
question de savoir à quoi on tient et qu’est-ce qu’on veut sauver devient
importante. Et Platon il est obsédé par ça ; comme toujours il est en
train de se demander ²mais qu’est-ce que je veux sauver ?².
Et alors, la thèse de Platon sur
ce point c’est : ce que je veux sauver c’est l’Idée hein… [Badiou se
marre], c’est clair. Et ce que je veux sauver, c’est la pensée. Il ne sait pas
très bien comment, je vous l’ai déjà dit. Il ne sait pas très bien comment
parce qu’il n’a pas de représentation du lieu de l’idéation. Nous non plus nous
n’avons pas beaucoup de représentations du lieu de l’idéation, il faut le dire.
Au fond nous pouvons dire nous aussi, comme lui : il faudrait absolument
sauver l’Idée. Mais trouver pour ce faire le lieu de l’idéation c’est une autre
affaire. C’est très difficile, et il faut le construire malaisément, dans des
expériences localisées etc., on ne peut pas éviter ce labeur
On ne peut pas éviter ce labeur.
Labeur qui est analogiquement le même que Platon allant en Sicile voir… Voir
quoi ? Voir s’il y a un lieu de l’idéation ; ce n’était pas tellement
marrant probablement pour lui de discuter avec les tyrans de Sicile. On prétend
qu’en revenant il a été vendu comme esclave etc., ça a tourné très mal toute
cette affaire. Mais pourquoi ce labeur ? Pourquoi cette recherche ? ¾ au
lieu de rester tranquille comme moi ici [Badiou sourit], racontant à la
jeunesse de son temps qu’il faut sauver l’Idée [sourires]. Eh bien je reconnais
que c’est une situation tranquille, et je vous en remercie tous les jours
n’est-ce pas [rires]… Mais pourquoi moi je vais aller aussi dans des Foyers
d’ouvriers maliens, où c’est quand même autre chose de parler, de savoir ce
qu’on fait, d’organiser quelques gens, etc… Pourquoi ? Eh bien parce qu’il
y a la question du lieu de l’idéation. Et aujourd’hui on est dans les mêmes
problèmes : il faudrait sauver l’Idée. L’Idée elle est triple. On ne peut
pas la sauver uniquement en la ramenant à l’Un. On ne peut pas la sauver
uniquement par le mot lui-même. Il faut qu’elle soit prise dans sa triplicité
compliquée.
Et alors Platon, lui, il se
dit : peut-être qu’on peut s’en sortir par l’éducation. Ça !… C’est
une idée… Et beaucoup de gens pensent ça ici aujourd’hui : peut-être c’est
l’école la clé de tout ça ¾ ça c’est une idée typiquement platonicienne. Ce n’est
peut-être pas la meilleure idée platonicienne [Badiou pouffe] : ²on va
s’en tirer par l’éducation². Et c’est pour ça… Je vous lis un passage… Par exemple
il pense que peut-être on va pouvoir constituer un lieu de l’idéation si on
apprend à tout le monde beaucoup de mathématiques… Ça ! c’est un coup
tordu ça ! [sourires]… On n’en prend pas le chemin mais… Je vous lis un
passage, que je vous avais d’ailleurs donné l’année dernière [cf. séance du 10
juin 2009], et que nous revisitons là autrement. C’est dans République 525b et suivants. Et alors voilà ce qu’il dit Platon.
Il dit :
La mathématique en général et la
théorie des nombres en particulier sont co-extensives à un Sujet qui entre dans
la pensée dialectique [je vous rappelle que la pensée dialectique, le dialegestai, c’est l’idéation elle-même] parce qu’il se trouve
contraint de penser les nombres dans leur être réel, et non comme de simples signes
qui renverraient à des multiplicités empiriques […]. Pour toutes ces
raisons, il y a un sérieux risque que cette science terriblement difficile nous
soit nécessaire, je dirais même politiquement nécessaire. Car, à l’évidence [alors c’est là qu’il
faut entendre], elle dispose l’individu dans un environnement subjectif de type
dialectique, où, pour rester fidèle à l’Idée selon laquelle il a réglé sa venue
dans cet environnement, il ne peut se servir que de la seule pensée pour
atteindre au réel d’une vérité.
À l’évidence la mathématique, la
théorie des nombres, très difficile, dispose l’individu dans un environnement
subjectif de type dialectique, où, pour rester fidèle à l’Idée selon laquelle
il a réglé sa venue dans cet environnement, il ne peut se servir que de la
seule pensée pour atteindre au réel […]. Alors là c’est une description
tout à fait particulière de ce que c’est qu’un lieu d’idéation. Un lieu
d’idéation c’est un lieu tel que, pour rester fidèle au fait que vous y êtes
venus, vous ne pouvez vous servir que de la pensée. Voilà la définition que
Platon donne exactement de la raison pour laquelle il faut apprendre énormément
de mathématiques. Et si on apprend énormément de mathématiques on est dans un
lieu (là c’est un lieu d’apprentissage mais peu importe) tel que, en tout cas
si on veut rester fidèle au fait qu’on y est venu, qu’on a décidé d’y venir, eh
bien on ne pourra se servir que de la seule pensée pour atteindre au réel.
Alors ça c’est intéressant,
c’est très intéressant. C’est-à-dire qu’est-ce que c’est qu’un lieu tel que la
raison d’être pour laquelle on y est, et les conséquences de cette raison
d’être, mobilisent ce que Platon va appeler, lui, ²la
seule pensée² ?
¾
c’est-à-dire l’exercice de l’idéation hein, le dialegestai, la dialectique ; la pensée, la dialectique,
l’idéation, tout ça c’est pareil ici. Eh bien vous voyez, ce lieu-là c’est un
lieu où l’on est obligé d’avoir
une Idée en partage, c’est ça hein ; ²se servir […] de la
seule pensée²
ça veut dire que je ne peux rester dans le lieu (parler avec les autres,
apprendre ce que j’ai à apprendre, avancer dans ce que je cherche, etc.) que
par la seule pensée. Ça veut dire : mon être-là avec les autres requiert
en réalité que je sois dans l’élément de l’universel, c’est-à-dire dans
l’élément de la pensée. Alors vous voyez bien que ²la
pensée²
ici s’oppose à l’élément de l’intérêt, de la culture particulière, de
l’identité nationale, raciale ou tout ce que vous voulez ; tout ça pour
rester dans le lieu en tant que lieu de
l’idéation doit être mis de côté au profit de l’exercice de ce que
j’ai exactement en commun avec tous les autres.
Et ce que j’ai en commun exactement avec tous les autres, c’est ce que Platon
appelle ²la
pensée².
Donc un lieu de l’idéation c’est
un lieu où, quand j’y suis, je ne peux me servir que de ce que j’ai en commun
avec les autres qui y sont. Ça ne veut pas dire que je deviens comme eux. Ça ne veut pas dire que les différences sont
abolies ou supprimées, pas du tout ; ça veut dire que l’exercice de
l’être-ensemble dans cet endroit-là requiert que je ne me serve que de ce que
j’ai en commun avec les autres. Eh bien ça on connaît n’est-ce pas… On
connaît ! Si vous allez quelque part, dans un endroit tout à fait
étranger, exotique etc., et que vous vouliez être avec les autres, il va bien
falloir vous servir de ce que vous avez en commun avec eux n’est-ce pas… C’est
déjà le problème langagier : si vous ne parlez pas la même langue, il va
quand même falloir trouver quelque chose de commun aux deux langues différentes.
Soit que vous appreniez la langue de l’autre, soit que l’autre apprenne la
vôtre, soit que vous baragouiniez quelque chose entre les deux, soit que vous
parliez un anglais épouvantable… N’importe ! Mais finalement il va
falloir.
Alors de ce point de vue-là
l’idée platonicienne est extrêmement profonde… Et on comprend bien pourquoi il
prend les mathématiques. Il prend les mathématiques parce que ça c’est bien
vrai que si vous voulez parler de mathématiques avec quelqu’un il va falloir se
servir de la pensée, et il va falloir supposer que les mathématiques c’est
absolument pour tout le monde. Voilà. Et c’est pour ça qu’il contraint les
futurs dirigeants de l’État à faire quinze ans de géométrie dans l’espace.
[sourires ; Badiou plaisante :] Je ne sais pas si on pourrait
soumettre nos dirigeants [rires] à ce programme, si ça les transformerait
durablement. Peut-être quand même… Peut-être quinze ans enfermés à faire de la
topologie générale [sourires]… je ne sais pas s’ils seraient pareils en
sortant. On pourrait expérimenter ça… Voilà. Mais je reviens à la chose :
cette figure du lieu de l’idéation, qui est symbolisée au fond ici par les mathématiques,
est une figure qui, au fond, s’oppose absolument à la théorie du libre choix
d’une extériorité (c’est pour ça qu’il nous le dit). En réalité ce qui
fonctionne, là, c’est une contrainte : vous ne pouvez rester dans le lieu
avec les autres que en vous servant de
la pensée, c’est-à-dire qu’en vous servant de ce que vous avez de commun avec
les autres. Et donc il n’y a pas de libre choix d’extériorité, ça n’a aucun
sens. Ce qui est primordial c’est, une fois la décision que vous avez prise, le
système des contraintes qu’elle entraîne, et pas du tout le système des libres
choix.
Alors vous voyez que ce sont
deux logiques complètement différentes. Il y a une première logique qui définit
comme pièce fondamentale la liberté comme liberté du choix dans l’extériorité.
Et puis vous avez une deuxième disposition qui définit en réalité la liberté
comme la liberté d’accepter la contrainte
de ne se servir que de ce que
vous avez en commun avec les autres. Et cet ²en-commun², naturellement,
est absolument immanent. Nulle part il n’y a une représentation d’un objet
extérieur qui serait l’enjeu du choix : c’est ce que vous allez faire avec
les autres qui est le seul réquisit. Et ce que vous allez faire avec les autres
ça va donner un collectif en immanence, dans lequel naturellement c’est ce
qu’il y a de commun qui va l’emporter. Alors si on suppose que ce qu’il y a de
commun est toujours un germe d’universel, on peut aussi dire ceci : le
lieu de l’idéation, c’est-à-dire le lieu de la vraie vie, c’est là où s’exerce
la contrainte de l’universel, ce n’est pas du tout là où s’exerce la liberté de
l’extériorité. Voilà.
Et quand vous construisez un
petit lieu de l’idéation, c’est déjà comme ça. Même dans l’amour c’est déjà
comme ça : c’est-à-dire qu’en fin de compte il faut bien, aussi, accepter
qu’il y ait une contrainte de l’universel, y compris dans l’amour, parce qu’il
faut qu’il y ait une contrainte de ce qui ne se laisse pas réduire à
l’unilatéralité sexuelle, à l’unilatéralité personnelle, etc., etc. Il faut
donc quelque chose qui soit enveloppant de la différence elle-même, sans la
réduire, mais en la plaçant sous la loi générale de la continuation de
l’en-commun.
Et donc, au fond, là il y a deux
définitions de la liberté, incompatibles. Dans l’une la liberté est définie
comme la liberté de la sélection des choses dans l’extériorité, y compris des
opinions (liberté des opinions c’est la même chose que la liberté de l’achat,
ce n’est pas différent). Et puis l’autre définition de la liberté c’est la
liberté comme acceptation de la contrainte productive de l’en-commun.
Je voulais terminer en circulant
des mathématiques à la poésie, et en vous invitant à relire quelque passage de
Mallarmé à la lumière de tout cela. Mallarmé c’est une discipline poétique du
second type, contrairement pourrait-on dire à la grande tradition de la poésie
lyrique qui est souvent la plainte de l’extériorité n’est-ce pas. La poésie
lyrique c’est la plainte de l’extériorité, c’est-à-dire : ²j’ai
perdu ce que j’avais² ¾ quelque chose comme ça hein ; une irrépressible
tonalité mélancolique qui, artistiquement, peut bien être grandiose d’ailleurs…
Mais Mallarmé c’est tout à fait autre chose. Mallarmé c’est une proposition sur
le fait que entrer dans le poème, écouter le poème, c’est exactement comme
entrer dans un lieu de l’idéation, c’est la même chose ; c’est-à-dire
c’est accepter un certain type de contrainte, poétiquement organisée, mais sous
le signe de l’Idée. Je vous signale (je le reprendrai sans doute la prochaine
fois) que le poème de Mallarmé le plus significatif de ce point de vue-là c’est
celui qui s’appelle Prose pour des Essaintes. Celui-là est expressément sur le thème de l’Idée. C’est certainement,
à mon sens, le plus grand poème platonicien véritable qui existe, parce que
c’est absolument un poème sur la dramaturgie de l’Idée. Il explique d’ailleurs
au passage que le minimum pour l’idéation c’est d’être deux. Eh oui, on le
comprend bien ; parce que si l’idéation est l’expérimentation de
l’universalité en partage, le minimum c’est d’être deux. Et il y a un vers très
particulier qui est : ²Nous étions deux, je le maintiens². Ensuite
cet autre personnage devient une sœur n’est-ce pas… C’est un magnifique poème
sur l’Idée ; je pense que je le reprendrai la prochaine fois.
Mais je voudrais montrer comment
ça se présente, comment est transformée en lieu de l’idéation la figure que
vous avez dans le poème Salut, qui est
la figure d’un navire qui vogue sur la mer. Comment ce lieu particulier, un
bateau sur l’eau, devient le lieu de l’idéation. Je vous signale, parce que ce
n’est pas indifférent que la circonstance dans laquelle Mallarmé a lu ce poème
était un banquet de poètes, donné dans Paris. C’était un banquet en l’honneur
de la principauté des poètes. Et donc Mallarmé était là, et il s’adressait à
des jeunes poètes, en réalité, qui filtrent évidemment dans le texte ;
quand il dit ²moi², ²Vous², c’est lui Mallarmé s’adressant à toute une génération
de jeunes poètes, pour leur indiquer au fond ce que c’est que le devoir
poétique, ce que c’est que le véritable devoir d’être dans le lieu de
l’idéation.
Alors je vous lis le poème [Salut], et puis je le ponctue un petit peu :
Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la
coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes maintes à l’envers.
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et
d’hivers ;
Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut
Solitude, récif, étoile
À n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
Alors voilà… Le lieu du poème et
ce qui va être métamorphosé par le poème lui-même c’est la figure allégorique
d’un navire dans lequel sont embarqués à la fois les jeunes poètes et Mallarmé
lui-même. Imaginez que nous soyons un bateau ici hein [Badiou sourit]… Un
bateau qui navigue dans les flots. Et au départ, autour de cette avancée du
bateau, il n’y a que le vide de l’être et que l’écume de l’apparaître : ²Rien,
[sinon] cette écume, vierge vers / À ne désigner que la coupe ; / Telle
loin se noie une troupe / De sirènes maintes à l’envers.² Donc
il n’y a que le vide de l’être, il n’y a que l’écume de l’apparaître, et puis
il y a la tentation de la multiplicité (les sirènes n’est-ce pas) ; la
tentation, dans ce vide, des sirènes, c’est-à-dire la multiplicité en tant que
disparition.
Donc ça c’est l’imagination d’un
monde désert, comme notre monde après tout hein, un monde désert : un peu
d’écume, et puis des sirènes qui nous chantent une mélodie complaisante mais
tout en plongeant dans les flots. Donc la tentation du rien. Le rien et la
tentation du rien. Voilà ce qu’il y a.
Et alors là nous naviguons ²ô mes
divers / Amis, moi déjà sur la poupe / Vous l’avant fastueux qui coupe / Le
flot de foudres et d’hivers²… Alors ce qui avance, là, par contre, comme un lieu
possible d’idéation, dans ce spectacle désolant et magnifique en même temps,
mais faussement magnifique de la mer, de l’écume et des sirènes, c’est le
bateau où sont plusieurs générations de poètes. Alors lui, le vieux Mallarmé,
embarqué depuis longtemps n’est-ce pas, petit à petit de plus en plus à
l’arrière du navire, pendant que les jeunes, eux, les embarqués récents, sont à
l’avant. Les ²divers
amis²
embarqués ce sont les incorporés récents n’est-ce pas ; ce sont ceux qui
sont venus il y a peu dans le lieu possible de l’idéation poétique. Et lui, le
vieux maître, qui est à l’arrière mais qui, quand même, va porter un toast.
Et alors, en dépit de ça, en
dépit du fait qu’il est le vieux poète, incorporé depuis longtemps sur ce
vaisseau improbable dans lequel il y a les nouveaux venus, eh bien c’est lui
quand même qui, dans l’ivresse de l’idéation, sans craindre même la tempête
qu’elle va provoquer et qui pourrait bouleverser tout ça, va porter un salut.
Alors là c’est très platonicien à sa manière, c’est l’idée que le vieux
philosophe (là c’est le vieux poète, mais c’est pareil) est celui qui s’adresse
à la jeunesse, exactement comme Socrate le fait, de façon à ce qu’il puisse au
moins lui communiquer la puissance de porter le salut, de se dédier à la
situation ¾
²porter
le salut²
ça veut dire : voilà, je vais saluer notre situation. Je vais saluer notre
situation ; embarqués sur un vaisseau improbable, vous et moi, vous les
jeunes qui êtes là, moi qui y suis depuis longtemps, au milieu du monde désert
de la mer, de l’écume de la marchandise et de la tentation du rien. Il va le porter
debout bien sûr. Le ²debout² est très important. Il a beau
être le vieux poète, il n’est pas cacochyme ; il est encore là pour se
dresser face aux jeunes et porter debout le salut.
Et alors, évidemment, comme
toujours chez Mallarmé, les trois derniers vers vont synthétiser, d’une façon
presque violente ce dont il s’agit. Alors : ²Solitude, récif, étoile². En
trois mots on a l’idéation n’est-ce pas. On a l’idéation, pas dans l’ordre
habituel. On a ²Solitude² :
ça c’est le fait que l’idéation implique que vous vous sépariez personnellement
et individuellement de la loi du monde existant, et que la décision de vous
incorporer à la procédure exceptionnelle, évidemment, traverse un moment de
solitude pure ¾
ça c’est très important n’est-ce pas, c’est une chose qui a toujours été
sous-estimée par réduction de cela à des masses, des configurations sociales,
etc. Qui a l’expérience des choses c’est que, dans tout engagement (artistique,
amoureux), il y a un moment de solitude pure, qui est le moment où
véritablement c’est l’animal humain avec son corps, tel qu’il est, qui va
s’engager absolument dans ce dont il s’agit. Et il n’y a jamais de parade
véritable à cela, il y a toujours un moment où c’est la solitude pure qui va se
représenter la possibilité de l’incorporation. Ensuite ²récif²
c’est le réel ; c’est toujours d’ailleurs la figure du réel. Le rocher, le
récif, chez Mallarmé, c’est la figure du point, de la chose à laquelle on peut
s’accrocher, à laquelle on peut tenir. Et puis ²étoile² ;
eh bien ²étoile²,
évidemment, c’est la vérité elle-même.
Donc ²Solitude,
récif, étoile²
c’est... ²Solitude² :
l’individu qui, imaginairement, doit décider, au nom de sa représentation, de
s’incorporer. ²Réel²
c’est le fait qu’il y a un corps, il y a un réel de la chose. Et ²étoile²
c’est le symbolique. Donc nous les avons tous les trois, là, sous leur nom
poétique, dans l’ordre propre à Mallarmé. Parce que Mallarmé conclut toujours
sur l’étoile. Mallarmé est quelqu’un pour qui l’idéation, l’œuvre de
l’idéation, c’est le symbolique lui-même. Et donc on va toujours partir de
l’imaginaire, franchir le réel, et faire advenir le symbolique… Lisez Le
coup de dés… Relisez Le coup de
dés à la lumière de cela, vous
verrez : on commence par le maître qui ne sait pas quoi faire avec ses
dés, et puis après, à un moment donné, il y a le rocher aussi, et puis à la fin
il y a la constellation qui surgit dans le ciel. Ce triple mouvement chez
Mallarmé n’est rien d’autre que le mouvement de l’idéation.
Et alors, évidemment : ²À
n’importe ce qui valut / Le blanc souci de notre toile.². Là
finalement on va évoquer la voile du navire, le matériau va être le blanc souci
de la toile du navire, de la voile du navire. Et évidemment l’idéation va
valoir pour tout ce qui est dans son lieu. ²À n’importe ce qui valut /
Le blanc souci de notre toile² ça veut dire que quand on est
dans le souci de l’idéation, eh bien l’Idée investit le lieu tout entier, et
tout ce qui a valeur dans le lieu va relever de l’Idée.
Donc je porte le Salut à l’Idée
(²Solitude,
récif, étoile²),
dans la forme de l’idéation, et ce salut indique que tout ce qui est du
navire, toute la surface ouverte du navire, est désormais dédié à l’Idée ¾ ce
qui veut dire que, au fond, entre la voile blanche du navire et l’étoile qu’a
constitué le salut, il n’y a maintenant plus de différence. Et c’est pour ça
que ²À
n’importe ce qui valut / Le blanc souci de notre toile² est
désormais analogue en altitude à l’étoile de l’Idée.
Merci.
Distribution
d’un extrait de La République (L III,
414-415), titré :
Platon
12. Du communisme comme contre-mythe
¾ N’y a-t-il pas dans toute représentation politique,
dit Socrate, soudain plein de gravité, quelque chose comme un mensonge utile,
un mensonge nécessaire, un mensonge vrai ? Je pense à une histoire que m’a
racontée, il y a longtemps, un marin phénicien. Dans beaucoup de pays,
disait-il, la société est sévèrement répartie en trois classes sociales qui ne
se fréquentent guère. Il y a d’abord les financiers, les grands propriétaires,
les hauts magistrats, les chefs militaires, les présidents de conseils
d’administration, les politiciens et les maîtres de la communication, presse,
radio et télévision. Il y a ensuite la foule des métiers intermédiaires :
employés de bureau, infirmières, petits cadres, professeurs, animateurs
culturels, intellectuels incertains, représentants de commerce, psychologues,
plumitifs, vendeurs qualifiés, ingénieurs de petites entreprises, syndicalistes
provinciaux, fleuristes, assureurs indépendants, instituteurs, garagistes de
banlieue, j’en passe, et des meilleurs. Il y a enfin les producteurs
directs : paysans, ouvriers, et singulièrement ces prolétaires nouveaux
venus qui arrivent aujourd’hui en foule du continent noir. Notre mythologie, à
nous autres Phéniciens, consiste à dire que cette répartition est naturelle et
inévitable. C’est comme si un dieu avait façonné les habitants de notre pays à
partir d’un mélange de terre et de métal. D’un côté, comme ils sont tous faits
de la même terre, ils sont tous du même pays, tous phéniciens, tous
obligatoirement patriotes. Mais d’un autre côté, l’apport métallique les
différencie. Ceux qui ont de l’or dans le corps sont faits pour dominer, ceux
qui ont de l’argent, pour être de la classe moyenne. Quant à ceux d’en-bas, le
dieu les a grossièrement mélangés à de la ferraille. Seulement, le mythe,
d’après certains, ne s’arrête pas là. Un jour, disent ces prédicateurs
subversifs, viendra une sorte de contre-dieu, dont la forme nous est à ce jour
inconnue. Un seul homme ? Une femme d’une radieuse beauté ? Une
équipe ? Une idée, étincelle qui met le feu à toute la plaine ?
Impossible de le savoir. Toujours est-il que ce contre-dieu fera fondre tous
les Phéniciens, peut-être même l’humanité toute entière, et qu’il les
refaçonnera de telle sorte que tous sans exception seront composés désormais
d’un mélange indistinct de terre, de fer, d’or et d’argent ; ils auront
alors à vivre indivisés, relevant tous d’une identique appartenance à l’égalité
du destin.
¾ Voilà en effet un beau mensonge ! s’exclame
Glauque.
¾ Mais la formation de notre cinquième politique,
l’éducation qui l’accompagne, ne sont-elles pas comme le contre-dieu du
Phénicien ? Laissons donc cette fiction faire son chemin comme il plaît au
devenir de la vie anonyme. Quant à nous, demandons-nous d’emblée ce que devient
la société, si on suppose qu’il n’y a plus ni or, ni argent, ni ferraille, ni
haut, ni bas, mais seulement des égaux pour lesquels il n’existe pas de tâches
qu’il faille réserver à tel ou tel groupe inférieur, mais seulement ce que tous
doivent faire au profit de tous.
Amantha n’est pas convaincue :
¾ Mais ceux qui, momentanément, occupent des postes de
responsabilité, comment allons-nous organiser leur surveillance ? Il
serait tout de même honteux de faire comme ces mauvais bergers qui, pour
protéger leurs troupeaux, dressent en férocité des chiens, lesquels,
finalement, affamés et d’un caractère vicieux, s’en prennent aux moutons et, de
chiens de garde qu’ils étaient, deviennent cela même dont ils devaient nous
défendre : des loups !
Glauque renchérit :
¾ Bien parlé, cher sœur ! Il faut, par tous les
moyens, empêcher ceux dont le tour est venu d’occuper des fonctions militaires,
de nous faire des coups de ce genre. Car ils pourraient fort bien, sous
prétexte qu’ils disposent de la force, substituer à leur fonction supposée de
bienveillants protecteurs de tous les habitants du pays, celle, bien plus
séduisante, de despotes avides et cruels.
¾ Le meilleur moyen, remarque Socrate, la précaution
suprême, c’est de donner à tout le monde l’éducation adéquate. L’idée
communiste doit commander aux fusils.
¾ Ne l’ont-ils pas reçue, dans notre plan, cette
éducation ? s’étonne Glauque.
¾ Nous n’en savons encore rien, mon ami. Nous pouvons
seulement dire que, pour que ces dirigeants militaires provisoires manifestent,
dans les rangs de l’armée comme à l’égard de ceux que ladite armée protège, le
plus complet désintéressement et la plus subtile douceur, il faut qu’ils aient
eu la chance de recevoir une authentique éducation, quel qu’en soit le concept.
¾ Mais, insiste Glauque, ne faut-il pas aussi contrôler
leur richesse, qu’ils ne possèdent pas des palais, des troupeaux, des voitures
de luxe, des vases antiques, des femmes ravissantes, des parfums ou des
bijoux ? S’ils ont tout cela, ils en seront si entichés et si soucieux que
le pouvoir les rendra aussi méfiants qu’arrogants.
¾ C’est à une échelle bien plus vaste que se situe le
problème, et la décision politique ne peut ici qu’être absolument radicale. Il
faut abolir la propriété privée.
Alors je voudrais comme
d’habitude commencer par le rappel des prochaines séances […] Je voudrais
m’excuser auprès d’un certain nombre d’entre vous au sujet des défaillances du
mois de décembre dernier, qui ont affecté aussi bien le séminaire, les
permanences, etc. Ce sont des phénomènes de désorientation, pour reprendre une
notion que nous avons expliqué ici ; c’est-à-dire il y a un moment où en
fait la multiplicité des choses hétérogènes qu’on fait, et qu’on est astreint à
faire, se présente finalement comme un ensemble non dominé, ou non rassemblé,
ou disons dans le vocabulaire de maintenant : non soumis à une ou à des
idées. Et alors ce qui se passe quand c’est comme ça n’est-ce pas, ce qui se
passe c’est qu’on est dans le sentiment que ce qui vous gouverne est le train
du monde hein ; c’est-à-dire que c’est réellement la dynamique immanente
et quasiment automatique du train du monde qui vous gouverne. Et donc on n’est
plus dans le sentiment nécessaire, si on
veut être dans le gouvernement de sa propre vie, nécessaire que l’idée nous
tient dans quelque chose qui outrepasse ce train du monde ¾ ça
c’est un point d’éthique contemporaine : être toujours au point où quelque
chose en vous outrepasse le train du monde, ou n’y est pas soumis. Et à ce
moment-là on est livré à l’agitation propre du monde tel qu’il est, et dont
j’ai souvent soutenu ici-même que cette agitation (à propos de laquelle le
monde fait propagande n’est-ce pas : ²le monde change tout le
temps²,
²nouvelles
situations !², etc., etc.) est en réalité une agitation
immobile ; c’est-à-dire c’est un mouvement à la fois frénétique et
stagnant.
Et alors quand on tombe dans
cette stagnation, eh bien on en est atteint et victime, et il faut reconstruire
quelque chose à ce moment-là, il faut reconstruire un point tel que
véritablement on puisse réunifier minimalement l’existence. Et alors…
Voilà ! J’avoue que lorsque je suis gagné par le sentiment que le train du
monde a pris le pouvoir sur moi, je suis pris d’une fatigue extrême n’est-ce
pas… [sourires] Je suis pris d’une fatigue extrême. Et on le sait, la fatigue
contient ou induit la paresse, et la paresse… Mon maître en théâtre, Antoine
Vitez, soutenait que la paresse était le seul vice véritable. Que, en réalité,
même les plus grands crimes étaient commis par paresse finalement, qu’en
définitive le bourreau est quelqu’un qui veut résoudre un problème de façon
paresseuse [sourires]… c’est-à-dire effectivement si on ne torture pas, ça va
être très long, on va moins savoir, etc., « coupons au plus court »
dit le paresseux qui se transforme par là-même en criminel.
Alors j’espère n’avoir pas été
trop criminel !... Mais enfin il y a quand même eu des permanences qui
n’avaient pas lieu, des gens qui venaient et qui ne me trouvaient pas, etc. ¾
petits crimes [sourires] mais, tout de même, je vous présente ici mon
autocritique [Badiou se marre] et ça m’est l’occasion de dire cette menace chronique,
qui est une menace subjective du monde contemporain, et qui est cette manière
de vous requérir dans son agitation propre, et par conséquent de vous inculquer
ou de vous organiser dans sa désorientation propre ¾ la thèse que le monde est
aujourd’hui un monde de la désorientation est une thèse que nous avons souvent
eu l’occasion d’expliquer ici et après tout tout individu est susceptible de
s’y trouver exposé. Par conséquent la prochaine permanence [Badiou sourit] aura
lieu le […]… Et elle aura lieu, voilà.
Ce que je voudrais absolument
dire ensuite est évidemment d’un autre ordre. C’est parler de la mort de Daniel
Bensaïd. C’est une chose qui me frappe vivement. C’est une grande perte pour
moi. Et c’est une grande perte qu’on peut dire en un certain sens paradoxale
parce que (pour des raisons que je vais expliquer) Daniel Bensaïd n’était pas
ce qu’on peut appeler communément un proche compagnon hein. Il est vrai que les
proches compagnons, vous savez… Un des grands titres de gloire de Lin Piao en Chine,
pendant la Révolution culturelle était d’être ²le plus proche compagnon
d’armes de Mao Tsé Toung² ; ça l’a conduit à la mort en peu d’années, ce
titre. Donc on peut se méfier aussi des ²proches compagnons d’armes², ou
du titre.
Et alors je voudrais expliquer
pourquoi ce n’était pas un proche compagnon d’armes, et c’était un compagnon
cependant ; je le vivais absolument comme un compagnon. Et je voudrais
introduire ici l’idée du compagnon lointain, voilà ce qu’il était Daniel pour
moi, un compagnon lointain. Alors je voudrai expliquer les deux mots :
pourquoi il était un ²compagnon² et pourquoi il était un ²compagnon
lointain².
Il était un compagnon je pense pour trois raisons essentielles dont l’ensemble,
produisait une sorte de rareté.
D’abord il l’était au niveau des
choix fondamentaux. Et je dirai même d’un choix
fondamental. Choix fondamental fait par quelqu’un qui, par ailleurs, était à
l’évidence un grand intellectuel, un penseur, un philosophe, à savoir le choix
de ne pas renier, le choix de ne pas s’engager, au nom des circonstances
apparentes, dans la logique de la renégation ou du reniement. c’est-à-dire de
maintenir un élément inflexible dans la subjectivité politique ¾ mais
c’est beaucoup plus général : quand vous refusez le retournement, la renégation,
quand vous refusez de voguer sur les circonstances successives comme un chien
crevé n’est-ce pas, évidemment ça engage autre chose que simplement les
déterminations politiques particulières, singulières. Cette volonté, cet
impératif éthique que dans L’éthique
j’ai dit être le seul impératif éthique véritable dans les circonstances
difficiles, et qui se dit ²continuer²,
voilà. Continuer. Il était un homme qui, tranquillement d’ailleurs hein,
tranquillement, était dans la conviction que les circonstances pouvaient
varier, les forces contre-révolutionnaires devenir beaucoup plus vigoureuses,
etc., mais que tout cela n’était nullement une raison pour ne pas continuer. Ça
c’était le premier point.
Le deuxième point c’était que le
lieu d’exercice privilégie de ce choix c’était tout de même, pour lui comme
pour moi, la lisière entre philosophie et politique, l’articulation des
deux : la philosophie comme discipline de pensée, dans laquelle nous
étions engagés de longue date, et la politique en tant que figure pratique,
organisée et militante. L’accord des deux choses ne va pas de soi, on le sait
bien, c’est un débat… nous en parlons à propos de Platon, on peut en parler à
propos de l’histoire de la philosophie tout entière. Quel est le rapport exact
de la philosophie et de la politique ? ¾ c’est une question qui
est à la fois absolument interne à philosophie, mais aussi interne à la
politique, donc qui travaille sur les deux bords. Et là c’était ce choix, ce
choix continué, de travailler effectivement sur les deux bords, c’est-à-dire il
fallait trouver aussi les opérateurs philosophiques qui légitimaient, et
poussaient en avant en même temps, la figure de la continuation.
Et puis le troisième point
c’était la subjectivité. La subjectivité apparente même, la subjectivité telle
qu’on la voyait hein. C’est-à-dire je pense la composante de trois
choses :
1 ¾ l’extrême fermeté, qui était liée naturellement aux
deux autres points… Continuer… On savait très bien quand on le rencontrait,
quand on parlait avec lui, quand on le lisait, que ça ne serait pas facile de
le déplacer de sa position n’est-ce pas. Daniel Bensaïd avait une grande
fermeté.
2 ¾ Le deuxième point c’était le calme, c’est-à-dire
quelque chose aux antipodes d’un certain mode gauchiste de l’hystérie politique
qui est tout de même… qui rend service mais qui a aussi ses points d’irritation
(comme ça). Il était extrêmement calme, dans la fermeté elle-même.
3 ¾ Et puis un grand humour aussi.
Donc
ça, cette fermeté, ce calme, cet humour, c’est quelque chose que je
reconnaissais vraiment, c’est quelque chose auquel je me sentais
fraternellement rapporté. Et tout ça composait donc le compagnon, vraiment. Et
pourquoi ²lointain² ?
Oh ! vous savez, anecdotiquement on pourrait dire il y avait les maoïstes
et les trotskystes, et puis finalement ça continue quoi ! Ça continue dans
une vieille histoire, une vieille histoire soixante-huitarde. Si on la décode
un peu cette histoire, je dirai que le litige, le différend, la contradiction
entre nous, qui existaient évidemment, et qui ont été écrits, nommés, etc., je
pense qu’ils portaient sur deux choses. La première c’était : puisque nous
étions d’accord pour ne rien renier, c’est-à-dire d’accord pour continuer, eh
bien la question était de savoir ce que ça voulait dire ²continuer². Et
au fond il y avait un désaccord sur ²continuer quoi exactement².
Donc ça portait aussi sur l’analyse du passé politique, à propos duquel
naturellement se posait la question de la continuation, et le tri qu’on faisait
là-dedans : qu’est-ce qu’il fallait garder ? Qu’est-ce qu’on ne
pouvait pas garder ? Qu’est-ce qui, véritablement, soutenait la
continuation, mais qu’est-ce qui devait cependant changer ? Autrement dit
le rapport entre continuité et discontinuité à l’intérieur de la continuation ; c’est-à-dire on est
d’accord pour continuer mais s’ouvre aussitôt, dans le continuer lui-même, un
point qui est au fond à l’arrière-plan de presque tous les débats dans l’espace
de la politique révolutionnaire aujourd’hui, et qui est : la continuation
d’accord, on ne va pas céder, on ne va pas se rallier au consensus, etc., mais
cette continuation est elle-même travaillée par une dialectique immanente de la
continuation et de la discontinuation, ou de la continuité et de la
discontinuité. Et je pense que ça c’était le premier point de divergence ¾ je
ne vais pas entrer dans les détails ici mais nous n’avions pas la même
dialectique de la continuité et de la discontinuité à l’intérieur de la
continuité, voilà ! On pourrait le dire comme ça, abstraitement. Ça
c’était le premier point, qui est très complexe d’ailleurs, qui est aussi, si
on regarde de près, plein de surprises ou de paradoxes.
Et
puis le deuxième point, qui est philosophique, tandis que le premier était
historique et politique, je le dirai au fond assez simplement : c’étaient
des divergences sur en quoi consiste aujourd’hui le matérialisme. C’est-à-dire
qu’est-ce que c’est qu’être matérialiste en philosophie ? ¾
étant entendu qu’on sait bien (ça fait partie de la continuation) qu’un
révolutionnaire aujourd’hui est matérialiste, mais qu’est-ce que ça veut
dire ? Et nous n’avions pas, je pense, la même conception du matérialisme.
D’ailleurs il m’a plusieurs fois accusé d’être un religieux camouflé, voilà. Ce
qui voulait dire que je n’étais quand même pas très matérialiste à ses yeux
finalement. Et au fond moi je l’aurais accusé éventuellement d’être un
déterministe archaïque, voilà ! Alors entre le déterministe presque
mécaniste, et puis le religieux de l’autre côté, bon il y avait une tension
allégorique, comme ça, assez importante, dont le centre de gravité était au
fond : qu’est-ce que c’est que le matérialisme contemporain ?
Et conformément d’une certaine
manière à une intuition d’Althusser, ça portait finalement sur la place de
l’aléatoire, c’est-à-dire sur la fonction du hasard, sous le nom d’²événement² chez
moi (mais peu importe le nom), la fonction du hasard à l’intérieur de la reconnaissance
du caractère matérialiste du champ, de l’action ou de l’existence. Et en
réalité il reconnaissait la nécessité de faire sa place à l’aléatoire, il y a
des textes explicites de Daniel là-dessus, mais il trouvait que je lui en
donnais un peu trop. Un peu trop, c’est-à-dire que je ne m’adossais pas assez à
l’analyse détaillée, matérialiste, de la situation ou de la conjoncture. Et
voilà pourquoi au résultat de tout ça il était un compagnon lointain.
Et alors je voudrais dire que
lorsque se manifeste l’appui amical d’un compagnon lointain, c’est une chose
très forte, très émouvante. Au fond l’appui du compagnon très proche, je ne
dirais pas qu’il va de soi, parce qu’il y a aussi quelques aventures là-dessus,
mais enfin il est dans la nature même de la proximité. L’appui d’un compagnon
lointain, l’appui amical, sans arrière-pensée d’un compagnon lointain, c’est
une chose très émouvante, très touchante, et somme toute assez rare. Et je me
souviendrai toujours (c’est un exemple) que lorsque a commencé la campagne
contre moi sur le thème que j’étais antisémite, campagne tout de même
subjectivement déplaisante, vraiment. On comprend que l’ennemi utilise les
armes qu’il veut hein, on ne va pas pleurnicher hein… On ne va pas dire :
« ah ! les obus qu’on m’envoie sont crasseux ! »
[sourires]… Ça ce ne serait pas très malin [sourires]… On ne va pas demander
des obus propres n’est-ce pas [sourires]. Donc… Mais enfin le fait est qu’ils
sont sales ! [Badiou sourit, la salle aussi]… On est bien obligé de le
savoir et de l’expérimenter. Eh bien je me souviendrai toujours qu’il a été
vraiment un des tout premiers à entrer en lice publiquement, de façon
extrêmement argumentée, avec son talent à lui à la fois documenté et absolument
ferme, calme et plein d’humour vengeur aussi. Et ça c’était vraiment le
compagnon lointain se manifestant de la manière la plus immédiate et la plus
amicale qui soit. Et l’envers de cette émotion qu’on a quand le compagnon
lointain intervient près de vous, c’est que sa disparition est terrible, aussi
[Badiou paraît particulièrement affecté]. Alors je ne vais pas dire (ce qui
serait absurde) que la disparition du compagnon lointain est plus dure à porter
que celle du compagnon proche, mais il y a quelque chose qui frappe en
particulier parce que comme il est un compagnon lointain vous n’avez pas suivi
toutes les… vous n’avez pas accompagné, de façon subjective, proche et
quotidienne, la longue séquence de sa disparition. Elle arrive comme ça. Elle
arrive. Et la disparition du compagnon lointain (je peux vous dire, je
l’éprouve ce soir, y compris devant vous) est une épreuve.
Et alors, je crois qu’une des
raisons pour cela, c’est que somme toute le lointain est une mesure de notre
propre lieu, une mesure particulière. En un certain sens le proche est le lieu
lui-même hein. Le proche compagnon c’est celui qui vous accompagne et qui
occupe le lieu même où vous pensez et où vous agissez. Et le compagnon
lointain, il n’est pas dans le lieu même, mais comme il est un compagnon hors
lieu, il est mesure aussi du lieu. Et tout lieu en un certain sens a besoin de
son lointain propre pour se consolider, pour exister. C’est, en politique, la
question très compliquée des alliances avec des gens qui sont loins hein, et
c’est très important, c’est capital. Et l’alliance indubitable qui existait sur
toutes sortes de points avec Daniel fait que sa disparition c’est aussi quelque
chose qui affecte le lieu dans sa mesure propre, dans la mesure qui lui est
donnée par son lointain.
Et… Nous avons parlé du lieu la
dernière fois et je voudrais en redire un mot à cette occasion : le lieu
comme mesure par son lointain. Vous savez qu’on peut appeler ²lieu² la
matérialité précisément, la matérialité localisée d’une procédure politique. Et
cette matérialité localisée de la procédure politique, elle a une consistance
telle qu’elle fait objection (je voudrais le dire en passant) à l’idée assez
répandue qu’on peut substituer à la réunion des corps la connexion
immatérielle, par Internet hein. Cette substitution est tout à fait… Je ne dis
pas du tout que cette opération nouvelle soit inutile ¾ pas
du tout ! Mais elle n’est pas substituable à la construction collective du
lieu comme présence conjointe des corps. Rien ne remplacera, soyez-en sûrs,
spécialement dans la procédure politique, cet effet collectif de la coexistence
des corps. Et, dès que les corps s’absentent, que l’immatérialité s’installe,
la communication ou la connexion peut être rapide et indubitable mais la
décision est précaire.
Je voulais citer un exemple que
connaissent bien certains de ceux qui sont là n’est-ce pas : des
délégations internationales, pendant les derniers congés, avaient décidé de se
retrouver à Gaza, symboliquement, pour témoigner d’un soutien international au
peuple gazaoui, victime (il faut bien le dire) d’une sorte d’encerclement, qui
est un politique à terme qui est et se veut une politique d’anéantissement
malgré tout. Et une différence fondamentale entre les délégations étrangères et
la délégation française c’est que la délégation française avait pratiqué la
réunion, physique, avant ; alors que par exemple les Américains s’étaient
connectés par Internet et s’étaient donné rendez-vous en Égypte, au Caire. Donc
ils sont arrivés dispersés au Caire. Et au Caire ils ont appris qu’il n’était
pas question qu’ils aillent à Gaza ; et ils se sont trouvés atomisés.
Tandis que les Français avaient décidé d’aller à Gaza, s’étaient réuni, et
avaient décidé, avaient pris la décision que seule en un certain sens la
réunion permettait, de en tout cas, quoiqu’il arrive au Caire, de rester
ensemble jusqu’au délai prévu de cette expédition. Ce qui a eu comme
conséquence qu’ils ont construit un lieu, eux. Ils sont arrivés groupés au
Caire, et ils ont occupés un grand boulevard du Caire. Évidemment la police
égyptienne a commencé à montrer les dents, il y a eu des négociations ¾ je
vous épargne les péripéties, mais finalement ils ont occupés, pendant cinq
jours un trottoir du Caire, avec banderole(s), etc., etc., grand soutien de la
population et tout et tout.
Et alors je disais tout cela
pour dire qu’il reste absolument vrai que la réunion, la réunion, est le noyau
actif de la politique, parce qu’elle est l’instance de son lieu. Voilà. Et ça
c’est véritablement quelque chose qui touche à ce qu’on pourrait appeler la
démocratie réelle. Et on peut appeler ²démocratie réelle²
l’ensemble des procédures par lesquelles est rendue possible la construction
d’un lieu politique nouveau. Je pense que c’est la définition la plus précise
actuellement qu’on pourrait en donner. Et là on voyait très bien que,
contrairement à ce qui se dit, la réunion des corps demeure une condition sine
qua non de la décision politique et que, de
ce point de vue-là, il n’est pas vrai qu’Internet puisse accéder comme telle à
la démocratie réelle. Il peut en être un opérateur mais il n’en est pas
constitutif, voilà.
Et alors, je retourne à Daniel,
nous avions encore jusqu’à… jusqu’à hier, avant-hier, nous avions la présence
de Daniel Bensaïd aussi. La présence de son corps émacié, de longue date, son
corps aigu (comme ça). De ce corps aigu dont sortait la voix méridionale,
l’accent toulousain ¾ ce qui était une fraternité avec lui, parce que nous
venions de la même ville. Et en ce sens (c’est là-dessus que je concluerai) ce
corps de Bensaïd, avec son accent toulousain, ça faisait lieu à soi tout seul.
Ça faisait lieu. Ça faisait petit lieu, lieu où philosophie et politique
étaient connectées dans un corps et dans une voix. Et là vraiment, quand je le
voyais, avec ce corps singulier et cette acuité qui portait son humour et sa
voix, eh bien proximité et lointain étaient confondus en lui. Et c’est pour ça
que je voudrais vous dire à tous [Badiou est très ému] que c’est une grande
perte, pour tout le monde, que la disparition de Daniel Bensaïd, qui avait 63
ans. Et c’est donc une disparition, dans les conditions d’aujourd’hui, prématurée, vraiment ! Il va nous manquer vingt ans au
moins de Daniel Bensaïd ; c’est comme ça ! Mais en tout cas c’est
certainement une raison supplémentaire de soutenir ce pourquoi il était un
compagnon. C’est après tout la seule chose qu’il pouvait nous demander, et
qu’il nous a demandé. Voilà.
Alors… Reprenons quand même nos
affaires. Il nous aurait dit lui-même : « continuez ». Alors je
voudrai aujourd’hui procéder réellement par induction textuelle, c’est-à-dire
je voudrai tout tirer ce que je voudrai vous dire aujourd’hui du texte
[distribué en début de séance] que vous avez.
Alors ce texte que je propose
sous le titre Du communisme comme contre-mythe, et qui dans la version canonique est tiré du IIIe Livre de
La République [414-415],
contextuellement au moment où Socrate dessine le premier profil de la nouvelle
société, de la nouvelle politique.
Alors je vais procéder
ainsi : je ne vais pas le lire en entier, sauf peut-être de façon récapitulative.
Je vais le lire par sections successives et commenter chaque section. Je
voudrai simplement dire introductivement que le motif général de ce texte
concerne en réalité la notion controversée d’utopie ¾ même
si ce n’est pas le mot de Platon. Ou, si vous voulez, la fonction de l’utopie
dans la détermination politique. Vous savez que dans la polémique qui
maintenant existe depuis une trentaine d’années contre les orientations
radicales, communistes, révolutionnaires, le motif de l’utopie est devenu progressivement
un motif négatif n’est-ce pas ; c’est-à-dire le caractère utopique, c’est-à-dire essentiellement en fin de compte irréel de cette orientation, a été y compris inclus dans la
détermination selon laquelle cette orientation était criminelle, ou portait le
crime ; précisément parce que en tant qu’utopique elle violentait le réel,
elle ne pouvait que violenter le
réel. Et en fin de compte elle ne pouvait violenter que le réel sous la forme
des vies humaines elles-mêmes.
Et il est très intéressant de
voir Platon défendre de façon (si je puis dire) anticipée l’utopie (sans
prononcer le mot), allant jusqu’à soutenir qu’on a besoin de ce qu’il va
appeler un ²mensonge².
Autrement dit on a une position au regard de l’utopie qui est quasiment
extrémiste là, puisque c’est une position qui assume l’irréalité potentielle de
l’utopie comme figure effectivement mensongère. C’est très particulier parce
que d’habitude quand le procès est fait à l’utopie d’être en réalité une
promesse mensongère (parce que finalement c’est ça ! c’est-à-dire que
l’utopie va violenter le réel ; elle promet quelque chose qu’elle ne peut
pas tenir, elle va donc effectivement forcément s’achever dans un désastre
hein), la réponse classique est que ²non !² ;
que l’utopie a des arguments matérialistes en sa faveur, qu’en réalité elle
correspond à un processus réel, qu’elle est adéquate à l’histoire, etc. Chez
Platon, de toute façon chez Platon il n’y a pas de catégorie ou de concept de
l’histoire, et par conséquent on a quelque chose qui est à nu, à savoir qu’il y
a dans la subjectivité politique nécessité de quelque chose qu’il va appeler un
²mensonge² mais
nous allons voir que ça veut dire quelque chose qui en vérité est d’ordre
imaginaire en effet ; c’est-à-dire n’a pas (si je puis dire) à soutenir en
tant que tel l’épreuve du réel.
Alors… C’est à quoi le texte que
j’ai sélectionné commence ainsi n’est-ce pas :
N’y
a-t-il pas dans toute représentation politique, dit Socrate, soudain plein de
gravité Je ne peux pas savoir si c’est vraiment dans le texte grec ²soudain
plein de gravité² ou si c’est moi qui l’ai mis hein [Badiou plaisant], je
n’ai pas vérifié ce soir [sourires]. Mais enfin ²soudain plein de gravité² ça
veut dire que la question n’est pas facile hein [Badiou se marre]. Alors… soudain plein de gravité, quelque chose comme un
mensonge utile, un mensonge nécessaire, un mensonge vrai ? Je
m’arrête là pour le moment.
Alors il est clair que le motif
général va être celui de l’utopie. Nous sommes astreints à raconter quelque
chose qui, quoique au service de l’Idée, au service de l’action, peut être
considéré comme faux, imaginaire ou mensonger (les trois termes ne sont pas
absolument équivalents mais pour l’instant on va les prendre comme cela). Et
tout le texte, non seulement celui que vous avez mais la suite aussi, va être
traversé par la question : cet élément-là, cet élément mensonger, quel
rapport a-t-il avec l’Idée ? Après tout l’Idée, y compris l’Idée de la
nouvelle politique, l’Idée platonicienne sur ce qu’est la bonne politique,
cette Idée semble-t-il ne peut pas en elle-même être un mensonge. Au contraire,
elle va être, vous le savez bien, entièrement adossée à une théorie de la
vérité chez Platon. Donc quel est le rapport entre ce mensonge, dont Socrate
introduit interrogativement la nécessité, et le motif central de l’Idée, et
précisément l’Idée politique, qui doit s’articuler ou s’enraciner avec le Vrai,
avec l’être ?
Autrement dit quel est l’écart,
ou quels sont les rapports exacts entre utopie et Idée ? Ça c’est une
question tout à fait contemporaine, c’est-à-dire : est-ce que l’Idée
communiste c’est ça l’utopie ? Est-ce que c’est elle qui est utopique, et
de quoi parle-t-on quand on parle de l’utopie si éventuellement ça n’est pas purement
et simplement l’Idée elle-même hein ?
Alors l’interprétation finale
que je vais donner de cela, que j’avais déjà amorcée la dernière fois, et qui
je crois est conforme à ce que dit Platon ici, est la suivante :
c’est-à-dire que l’utopie c’est la part imaginaire de l’Idée, c’est vrai, ou
plus exactement c’est la forme imaginaire
dont l’Idée, elle, est la forme symbolique, et dont l’action politique
proprement dite est le réel. Donc je lacanise Platon là, un peu mais, comme
nous allons le voir dans le texte, ce n’est pas un forçage. Ce n’est vraiment
pas un forçage, et sur ce point c’est peut-être plus Lacan qui est platonicien
que le contraire.
Alors on dirait ça. On
dirait : bon, on appellera utopie (pour entrer dans la polémique sur la
question de l’utopie) cette forme imaginaire dont l’Idée est la forme
symbolique en effet, et dont l’action politique proprement dite est le réel. Et
je rappelle que l’Idée est toujours au point d’articulation entre l’individu et
le processus. Le processus collectif en tant que réel, l’individu y entre sous
le signe de l’Idée, et c’est bien la raison pour laquelle l’Idée a une part
imaginaire, une part symbolique et finalement une part réelle, c’est qu’elle
concerne le mode sur lequel un individu singulier, un sujet particulier, s’incorpore
à une procédure politique.
Alors c’est parce que ²utopie²
désigne cette part imaginaire requise pour que le sujet entre dans le
symbolique et se rapporte au réel de l’action qu’il est toujours possible, et
Platon le fait en son propre nom, ce qui est courageux n’est-ce pas, de
l’appeler ²un
mensonge².
De l’appeler ²un
mensonge²
parce qu’elle est distincte, précisément, de l’Idée en tant qu’adéquation
symbolique, et du réel en tant que réel de l’action elle-même. Voilà. Alors ça
c’est le premier point qui explique ²mensonge²… Et
alors pourquoi ²mensonge
vrai² ?
Pourquoi cet oxymore violent ? Eh bien ²mensonge vrai² veut
dire que ce mensonge, ultimement, est au service du vrai. C’est-à-dire qu’il
est vrai en tant qu’il participe de l’incorporation subjective au vrai ¾ en
tant que part imaginaire de cette incorporation.
On va donc distinguer n’est-ce
pas, et non pas du tout fusionner ²utopie², ²Idée² et ²politique². On
va au contraire distribuer ²utopie² du côté de la part imaginaire, ²Idée² du
côté de la formation symbolique, et réel du côté de l’action politique
proprement dite. Donc on va écarter ces trois termes et, en vérité, le texte de
Platon est destiné, quoique de façon non complètement explicite, mais il est
destiné au premier écart, c’est-à-dire à montrer (ce qui est évidemment
nécessaire) que l’utopie, en tant que mythe politique finalement, que le mythe
politique peut être vrai au sens de la formation d’une opinion vraie, tout en
étant faux du point de l’Idée elle-même, c’est-à-dire tout en étant mensonger
du point de l’Idée, tout en racontant quelque chose qui ne sera pas en vérité
validé ni par l’action réelle ni même par l’Idée. D’où le mensonge vrai. Voilà
le motif général qui est ici introduit.
Je lis maintenant ce qui vient
tout de suite après :
Je
pense à une histoire que m’a racontée, il y a longtemps, un marin phénicien [Alors
quand entrent en scène les Phéniciens ou les Égyptiens n’est-ce pas, dans
Platon, c’est qu’on va nous raconter une histoire ¾ ça
ils en sont chargés hein] Dans beaucoup de pays,
disait un marin phénicien [alors… petit commentaire : c’est comme
un petit peu l’Étranger d’Élée dans Le Sophiste n’est-ce pas ; quand on fait venir quelqu’un, là un marin
phénicien ou un sage égyptien, ou même quelqu’un qui vient d’Élée, on n’est pas
responsable hein ! C’est quand même une manière aussi de se dédouaner.
Cette histoire, racontée par un marin phénicien, finalement quelle est sa
signification ?... On va voir ! Mais enfin, en un certain sens, c’est
déjà un mensonge cette histoire évidemment. Parce qu’il est probable qu’il n’y
a pas de marin phénicien qui ait raconté cette histoire. En tout cas est-ce que
réellement un marin phénicien a raconté une histoire à Socrate ?... Franchement
c’est extrêmement douteux. C’est Platon qui dit qu’un marin phénicien a raconté
une histoire à Socrate… Donc le mensonge vrai va être porté par une histoire
douteuse, racontée par un marin lui-même inexistant. Alors…] Dans beaucoup de pays, disait-il, la société est
sévèrement répartie en trois classes sociales qui ne se fréquentent guère. Il y
a d’abord les financiers, les grands propriétaires, les hauts magistrats, les
chefs militaires [bon après j’en rajoute un peu, parce qu’il faut
parcourir l’histoire quand [sourires]], les
présidents de conseils d’administration, les politiciens et les maîtres de la
communication, presse, radio et télévision. Il y a ensuite la foule des métiers
intermédiaires : employés de bureau, infirmières, petits cadres, professeurs,
animateurs culturels, intellectuels incertains, représentants de commerce,
psychologues, plumitifs, vendeurs qualifiés, ingénieurs de petites entreprises,
syndicalistes provinciaux, fleuristes, assureurs indépendants, instituteurs,
garagistes de banlieue, j’en passe, et des meilleurs [sourires]. Il y a enfin les producteurs directs : paysans,
ouvriers, et singulièrement ces prolétaires nouveaux venus qui arrivent
aujourd’hui en foule du continent noir.
Alors
là, qu’est-ce Platon va proposer ? (parce que je suis sa démonstration… Je
l’orne, mais je la suis). Il va dire, il va s’installer dans l’examen
matérialiste du phénomène de l’utopie elle-même. C’est-à-dire que puisqu’on va
dire ²c’est
un mensonge²,
puisqu’on va dire ²c’est imaginaire², on va assumer ça. Eh
bien on va commencer par parler de l’organisation des sociétés en termes
d’analyse matérialiste traditionnelle, c’est-à-dire (il faut bien le dire)
d’analyse de classes. Parce que c’est ce que Platon introduit ici, c’est l’idée
que dans la plupart des sociétés il y a trois classes. C’est l’analyse de
classes. Et alors… Évidemment, puisque l’examen matérialiste classique des
utopies consiste à traverser l’analyse de classes des sociétés pour montrer que
l’utopie n’est pas validable à partir de cette analyse. Et l’astuce de Platon
c’est de valider la chose (on va voir comment) en traversant, comme tout le
monde, l’analyse de classes. Et le tour de joker, tout à fait incroyable, c’est
de la présenter elle-même comme une histoire n’est-ce pas ; c’est-à-dire
cette analyse de classes des sociétés est elle-même ce que raconte un marin
phénicien en disant « vous savez, dans toutes les sociétés, il y a trois
classes : il y a les richards, il y a la classe moyenne, et puis il y a
les types qui bossent, voilà ! ». Et c’est tout à fait intéressant de
voir que Platon va articuler, comme le fait l’analyse critique classique, le
thème de l’utopie sur le thème de l’analyse de classes.
Alors
il y a une chose que je voudrais remarquer : cette analyse de classes, ce
schéma trinitaire, il va les transformer en mythe, avec de l’or, de l’argent et
de la ferraille. Cette analyse de classes est au fond celle qui prédomine
aujourd’hui, ça c’est très frappant, c’est-à-dire : au fond il y a une petite
oligarchie qu’on vilipende volontiers (de façon d’ailleurs tout à fait formelle
et abstraite n’est-ce pas : les banquiers, les magnats de la
communication, le personnel politique en partie corrompu, etc.) ; de
l’autre côté il y a un prolétariat un peu indistinct, dont on ne cesse de dire
d’ailleurs qu’il a disparu, ou qu’il va disparaître, et il est toujours là mais
on ne sait pas très bien… il est composé de beaucoup d’étrangers, etc. ;
et puis au milieu il y a, au fond, ce qui est représenté comme le paradigme des
gens bien et normaux, à savoir la classe moyenne. Et ça c’est un thème très
important. C’est l’idée qu’en réalité le pilier des sociétés modernes c’est la
classe moyenne. La classe moyenne elle a les vertus fondamentales. Tout le
monde scrute le développement de la classe moyenne partout. Lisez les articles
sur la Chine etc., on a les yeux braqués sur le développement d’une importante
classe moyenne. Ce qui promet beaucoup, parce que la classe moyenne, de l’avis
général, c’est la classe démocratique hein. Et ça c’est une vieille idée parce
que c’était l’idée d’Aristote hein ¾ elle a la peau dure
celle-là : il faut une grande classe moyenne, parce que c’est elle qui a
intérêt à la démocratie. Elle a intérêt à la démocratie parce que la démocratie
c’est la structure à l’intérieur de laquelle elle va pouvoir accepter en réalité l’existence de l’oligarchie ¾
c’est en cela que ça consiste la démocratie. Ça consiste à être sous la férule
en réalité de l’oligarchie financière etc., qui prend toutes les décisions
importantes, mais comme on vous laisse faire à peu près tout ce que vous
voulez, sauf contester ce point [Badiou se marre], eh bien vous pouvez vous
stabiliser comme grande classe moyenne qui est le pilier de la démocratie parce
qu’elle est réellement le groupe intéressé à la démocratie, dans une tractation
qui au fond lui accorde un certain nombre de privilèges, de bien-être, de
libertés personnelles, etc., etc., contre quoi ? Contre une soumission
fondamentale ! c’est-à-dire contre le fait qu’en définitive la petite
oligarchie dirigeante ne sera pas inquiétée de manière essentielle et, d’autre
part, que bien évidemment elle ne va pas non plus cette classe moyenne s’allier
avec les très pauvres parce que précisément son être est de ne pas être avec
eux, ça c’est fondamental. Son identité de classe moyenne ¾ qui
est un nom d’ailleurs dont elle ne devrait pas être si fier que ça ; car
quand on commence à vous dire que vous êtes « le moyen » [sourires],
il vaudrait mieux s’inquiéter de cette appellation… Mais enfin apparemment elle
en est très satisfaite puisqu’on lit dant toute la presse que véritablement le
développement de la classe moyenne c’est alpha et l’oméga de la société
contemporaine. L’idéal ce serait qu’il n’y ait qu’une classe moyenne, et rien d’autre ! Mais là elle ne pourrait
plus être moyenne [sourires], c’est ça le problème ; c’est-à-dire qu’elle
n’a pas compétence à être classe universelle en tant que classe moyenne. Ça c’est évidemment une contradiction
dans les termes. Et alors, tout ceci pour dire que le schéma trinitaire qui va
être exhaussé à la puissance du mythe par Platon est en réalité absolument le
schéma contemporain.
Et alors, le point que Platon
introduit ensuite, je vais le lire, qui est tout à fait fondamental, c’est que
toute la question est de faire croire que cette tripartition est naturelle
hein, voilà. Je vous lis le passage remarquable :
Notre mythologie, à nous
autres Phéniciens, consiste à dire que cette répartition est naturelle et
inévitable. C’est comme si un dieu […alors là ²c’est
comme si²
et on va passer à l’expression mythologique proprement dite de la tripartition
des classes. Nous avons là un passage tout à fait remarquable où l’analyse de
classes est en même temps pointée et révélée dans un discours mythologique
hein] C’est comme si un dieu avait façonné les
habitants de notre pays à partir d’un mélange de terre et de métal. D’un côté,
comme ils sont tous faits de la même terre, ils sont tous du même pays, tous
phéniciens, tous obligatoirement patriotes [français, par exemple]. Mais d’un autre côté, l’apport métallique les
différencie. Ceux qui ont de l’or dans le corps sont faits pour dominer, ceux
qui ont de l’argent, pour être de la classe moyenne. Quant à ceux d’en-bas, le
dieu les a grossièrement mélangés à de la ferraille.
Voilà.
Alors ce mythe est très astucieux n’est-ce pas, parce qu’il ne dit pas
simplement, ce qui aurait été vulgaire, ²on a créé trois espèces,
les gens qui ont de l’or faits en or, les gens faits en argent et les gens
faits en ferraille² non ! C’est un mélange avec de la terre, donc il y
a un élément commun n’est-ce pas. C’est-à-dire ce sont tous des gens du pays,
ou même ont peu dire tous des hommes finalement, au sens de l’humanité,
puisqu’ils sont tous faits avec de la terre. Simplement il y en a qui ont la
chance d’être avec de l’or, d’autres avec de l’argent et d’autres avec de la
ferraille, ce qui fait qu’il y a une tripartition des classes, et elle est
naturelle parce que le mythe nous explique que c’est comme ça que le dieu a
fait les gens. Tous les gens ont été faits de cette manière-là, les uns avec de
l’or, les autres avec de l’argent, les autres avec de la ferraille, et c’est
comme ça, ça ne peut pas être autrement.
Donc
il s’agit d’une mythologie qui, dans les termes de l’époque déclare que
l’existence des classes est un phénomène naturel, qui ne contrevient pas
cependant à une logique générale des droits de l’homme ; parce que tout le
monde a de la terre n’est-ce pas. Et donc tout le monde appartient à l’humanité,
ou tout le monde est français ¾ ça dépend de l’échelle à
laquelle on travaille n’est-ce pas. Mais le mythe de Platon explique la
compatibilité particulière entre le fait qu’on reconnaît que des différences ou
des inégalités abominables existent entre les gens hein, premièrement, et
deuxièmement que cependant ils appartiennent tous à l’humanité, qu’il y a les
droits de l’homme, qu’il faut être humaniste etc., etc. Donc en un certain sens
tout le monde est pareil bien que, en réalité, les gens soient immensément
différents hein.
Et ça Platon le dit de façon
excellente, avec ce mythe particulier : « oui les gens sont tous
faits avec de la terre, on est tous pareils ; mais évidemment il y en a
qui ont un peu d’or, les autres un peu d’argent, et les autres un peu de
ferraille », ce qui fait qu’entre ceux qui ont de la ferraille et entre
ceux qui ont de l’or il y a un écart gigantesque ¾ et ça ça ne contrevient
pas à l’idée d’une humanité unique et ça naturalise l’existence des classes.
Alors ça c’est un point, un point
que Platon enregistre comme mythologique ¾ entendons, après tout,
avec notre oreille moderne, un point idéologique hein. Un point idéologique qui
est de faire croire à la naturalité de
l’organisation capitaliste de l’économie et des sociétés, et de faire
croire aussi que cette naturalité des
inégalités constitutives, monstrueuses malgré tout, qui existent au régime des
classes dans la société, ne contredit pas l’idée générale qu’on est tous des
êtres humains. Et donc vous avez une validation conjointe de l’inégalité totale
et de l’humanisme juridique hein. Voilà. C’est exactement ce que Platon nous
raconte comme le mythe raconté par un marin phénicien. Et il faut donc dire que
ce marin phénicien voyait assez loin… Il avait la vue longue, historiquement ¾
parce que véritablement cette affaire-là, ce dieu qui a mélangé de la terre et
des métaux, ça convient parfaitement.
Alors, comme nous le savons,
naturellement la mythologie contemporaine est absolument du même ordre :
elle va nous faire faire l’économie qu’un dieu nous a faits etc. ¾ ça
ce sont les circonstances historiques, voilà, mais enfin la juxtaposition du
caractère naturel de l’inégalité
forcenée quand même, induite par la concentration du capital d’un côté, et d’un
humanisme de sous-préfecture de l’autre, cette coexistence est pointée
véritablement dans le mythe en question.
Je me souviens, dans un débat
avec Enthoven sur France-Culture, il m’avait… Un débat assez tendu à vrai dire…
Vous savez que je fais quelquefois des débats un peu tendus comme ça…
[sourires] Et alors celui-là était particulier parce que tout d’un coup
Enthoven avait argumenté que la supériorité évidente du capitalisme c’est qu’il
était naturel, et la preuve c’est que personne ne l’avait inventé [sourires
perplexes]. Contrairement au communisme où l’on va avoir des inventeurs là,
Marx, Babeuf, Lénine, etc., ça avait été inventé, ça prouvait que c’était
artificiel quand même [Badiou et la salle se marrent]… Tandis que le
capitalisme il s’était installé tout seul, ça prouvait qu’il était conforme au
mouvement naturel des choses. Et alors je lui avais soutenu que ça n’était pas
forcément une vertu, voilà ! Qu’il y avait beaucoup de choses qui étaient
naturelles et qui ne valaient rien. Et que l’homme c’était en partie un être
anti-naturel par beaucoup de côtés. Qu’il avait créé un monde qui, au départ,
n’avait rien d’évidemment naturel… Que l’homme avait pu ne pas écrire pendant
des millénaires, et puis il avait écrit, etc., etc., et donc il y avait des
inventeurs de beaucoup de choses quand même ¾ même si on ne les
connaissait pas… Alors c’était un débat très intéressant parce que vous voyez,
là, c’était le débat sur cette mythologie du caractère fondamentalement naturel
du capitalisme. Voilà !
Donc ça c’est… Je récapitule en
passant :
[1] le premier temps c’est la déclaration qu’on va assumer
qu’il existe quelque chose comme un mensonge vrai ;
[2] le deuxième temps va être qu’on va passer par l’analyse
de classes ;
[3] le troisième temps va être le caractère idéologique,
mythologique, de la légitimation de la distinction des classes comme phénomène
naturel ;
[4] le quatrième temps va disposer la critique de tout cela.
Seulement, le mythe, d’après certains, ne s’arrête pas là, et là nous allons
entrer dans ce que j’avais appelé, moi, le contre-mythe hein.
Seulement, le mythe, d’après
certains, ne s’arrête pas là. Un jour, disent ces prédicateurs subversifs,
viendra une sorte de contre-dieu, dont la forme nous est à ce jour inconnue. Un
seul homme ? Une femme d’une radieuse beauté ? Une équipe ? Une
idée, étincelle qui met le feu à toute la plaine ? Impossible de le
savoir. Toujours est-il que ce contre-dieu fera fondre tous les Phéniciens,
peut-être même l’humanité toute entière, et qu’il les refaçonnera de telle
sorte que tous sans exception seront composés désormais d’un mélange indistinct
de terre, de fer, d’or et d’argent ; ils auront alors à vivre indivisés,
relevant tous d’une identique appartenance à l’égalité du destin.
¾ Voilà en effet un beau mensonge ! s’exclame
Glauque.
Alors… Voilà. Qu’est-ce qui nous est
dit là ? Il nous est dit que le mythe va être suivi d’un contre-mythe.
Évidemment l’horizon dans lequel Platon inscrit tout cela c’est que les
politiques mauvaises (à ses yeux), en
réalité les quatre politiques défaillantes que sont la timocratie,
l’oligarchie, la démocratie et la tyrannie, les quatre politiques existantes
qu’il faut dépasser pour faire advenir la cinquième politique (la politique
qu’il préconise, qu’il propose), eh bien ces quatre politiques nourrissent le
mythe phénicien. Dans toutes les quatre, en fin de compte, ce sont les rapports
de richesse et de pouvoir qui commandent. Donc c’est la distribution des
classes, les inégalités, et le fait que rien ne se fait en fin de compte sous le signe de l’Idée,
qui condamnent ces politiques. Et donc il va falloir proposer autre chose,
c’est-à-dire aussi un autre
mythe. Et de ce point de vue-là Platon a conscience qu’on est forcément, à un
moment donné, mythe contre mythe, c’est-à-dire utopie contre prétention à la
naturalité ¾ voilà, parce que c’est ça : prétention que c’est
naturel. Contre ce qui est prétendument naturel il va falloir élever un
artifice, effectivement, un artifice qui va comporter comme part imaginaire une
dimension d’utopie, et que c’est ça qui va articuler, pour part, les
subjectivités en jeu, d’une part dans les politiques antécédentes, d’autre part
dans la nouvelle politique.
Et
alors, finalement, quelle est la structure de ce contre-mythe ? (tel que
le marin phénicien le raconte). Eh bien, finalement la structure du mythe
proprement dite, on pourrait la représenter comme la constitution d’un écart,
c’est-à-dire : il y a un point commun qui est la terre, et puis il y a les
métaux. On commence par la terre et les métaux, dans la structure du mythe, un
peu à la Lévi-Strauss, l’analyse structurale du mythe du marin phénicien. Bon
il y a la terre et il y a les métaux. Et la terre est indivisée ;
c’est-à-dire il n’y a pas une bonne terre et une mauvaise terre, la terre c’est
l’élément de l’indivision, c’est ce qui va faire que tout le monde est pareil.
Et puis les métaux, eux, sont hiérarchisés.
Donc il y a un principe
d’indivision (la terre), un principe hiérarchique (ferraille, argent, or), et
le mythe consiste à articuler ce principe d’indivision et ce principe
hiérarchique. Évidemment (alors ça c’est assez clair n’est-ce pas) le dieu va
mélanger tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, tantôt avec le troisième. Donc
il va créer trois classes, et ces trois classes vont être disposées de telle
sorte que évidemment ceux qui ont de l’or seront préférables à ceux qui ont de
l’argent, lesquels seront préférables à ceux qui ont de la ferraille. Mais en
réalité, finalement le mythe, qui raccorde au début l’indivision à la
hiérarchie, va créer un écart maximal. L’écart maximal ce serait à la limite
entre les gens qui ne seraient que de la terre (éventuellement avec un tout
petit peu de ferraille hein, mais rien de plus), et à l’autre extrémité les
gens qui ne seraient que de l’or (avec très peu de terre) ¾ ce qui
est une intuition, parce que comme il dit ²il sont tous patriotes², que
en fin de compte à une extrémité on a des gens qui viennent du dehors
peut-être, ils ne sont peut-être même pas vraiment du même endroit hein, et
puis à l’autre extrémité on a des gens qui ne sont peut-être même pas non plus
du même endroit, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de terre, parce qu’ils sont
amalgamés au capitalisme mondial hein (traduisons).
Donc on aurait d’un côté
l’oligarchie planétaire du capitalisme mondial, or pur, et de l’autre côté le
prolétaire venu d’Afrique, terre pure, et puis au milieu la classe moyenne. Au
milieu la grande classe moyenne. Donc c’est bien vrai que, tiré dans sa
structure latente, le mythe phénicien montre d’une part la division en classes
de la société, les trois classes et leur unité humaine, mais fait apparaître
par en dessous une dualité potentielle fondamentale entre deux espèces de gens
qui n’appartiennent pas exactement à la division de classes stabilisée :
ceux qui arrivent alors qu’ils ne sont que de la terre. Ils sont alors,
vraiment eux, les damnés de la terre hein ; ceux qui arrivent comme ça,
les damnés de la terre, et puis à l’autre extrémité ceux qui ont tellement d’or
qu’au fond ils sont comme tous ceux qui ont de l’or partout hein. Et donc une
oligarchie planétaire de la concentration progressive du capital, et à l’autre
côté évidemment un prolétariat africain, du tiers-monde, qui vient d’ailleurs.
Ce qui, entre parenthèses fait que la contradiction idéologique dont ce mythe
est porteur, va exhiber, comme contradiction principale, non pas la contradiction
de classes, mais la contradiction entre les civilisés et les barbares. Les
barbares c’est la terre pure qui vient d’ailleurs, et les civilisés quand même
ce sont ceux qui sont du côté de l’or ; c’est-à-dire aujourd’hui, il faut
bien le dire, l’Occident démocratique, d’un côté, riche, et puis de l’autre
côté les pouilleux absolus hein. Et ça c’est contenu dans le mythe platonicien.
Il est à la fois un mythe de la triplicité, mais ce mythe de la triplicité
recouvre une potentialité de la dualité. La dualité qui finalement est immanente
au fait que l’indivision se mêle à la hiérarchie, et finalement tout ça se tend
vers l’idée de l’indivisé pur (du côté de la terre) et la hiérarchie pure (du
côté de l’or).
Alors contre cela… Voilà ça
c’est l’analyse structurale du mythe, contre cela naturellement, que peut être
le contre-mythe ? Eh bien le contre-mythe est principalement destiné à
interdire l’inscription de cet écart. Bien sûr il va passer par la destruction
des classes, il ne va plus y avoir la triplicité. Mais parce qu’il ne va plus y
avoir la triplicité, fondamentalement il ne va plus y avoir l’opposition des
civilisés et des barbares, il ne va plus y avoir l’opposition de la classe moyenne
démocratique raffinée d’Occident et puis des pouilleux qui sont si bêtes qu’ils
se rallient même à l’islam n’est-ce pas ¾ ça ne va pas être comme
ça. Ça ne va pas être comme ça pourquoi ? Parce que, tout simplement, tout
le monde va être dans un dosage identique des ingrédients mythiques ;
c’est-à-dire tout le monde va être dans le même dosage de terre, de ferraille,
d’argent et d’or. Et il va y avoir une seule formule (si je puis dire). Et du moment qu’il y a une seule
formule vous ne pouvez plus évidemment constituer nulle part un écart radical,
comme la triplicité organique du mythe phénicien nous y autorisait.
Et ça, ça va dénaturaliser
naturellement le mythe. c’est-à-dire le contre-mythe n’est pas un mythe naturel
(c’est pour ça qu’il est présenté d’ailleurs comme un ²contre-dieu²), il
est l’idée toute simple que puisqu’on affirme que tout le monde est pareil, à
savoir que tout le monde est de la terre, eh bien il n’y a qu’à faire que tout
le monde est effectivement pareil. C’est-à-dire il n’y a pas de raison logique
d’articuler l’indivision sur une hiérarchie. Donc le contre-mythe va simplement
réduire la dualité potentielle, en réduisant la triplicité, c’est-à-dire en
injectant la triplicité égalitairement : les trois métaux seront répartis
égalitairement et mêlés à la terre égalitairement.
Et donc, c’est le point
fondamental, la terre ne va plus en réalité signifier de l’extérieur
l’appartenance à une humanité commune. De l’extérieur d’une organisation
hiérarchique. La thèse, au fond, inéluctablement conséquence du contre-mythe
c’est qu’il y a un seul monde. Parce que si le dosage est le même partout vous
ne pouvez plus distinguer entre un lieu et un autre, l’humanité est cette composition égalitaire des différentes
composantes. Donc en réalité, ce qui dépasse de beaucoup les intentions de
Platon probablement, la logique générale de ce contre-mythe est évidemment
universaliste. Elle ne permet plus de repérer une identité autre que la mesure
égale de toutes choses en chacun. Tout le monde est composé identiquement. Et
donc tout le monde est en effet exposé de la même manière à la formule de
l’égalité du destin. Voilà.
Alors ça c’est… Le récit même du
contre-mythe est intéressant parce qu’on a en réalité une destruction,
c’est-à-dire les classes vont être détruites ; il y a un élément de
destruction. Il y a un élément de fusion, c’est-à-dire que l’élément de la
destruction suppose un élément de fusion collective : le contre-dieu va
faire fondre tous les Phéniciens, il va faire fondre tout le monde en réalité,
et ça c’est une métaphore de fusion qui indique que la puissance collective de déracinement
des classes est toujours fusionnelle hein.
c’est-à-dire que là il faut qu’il y ait la ressource de l’événement, il faut
qu’il y ait le collectif comme tel ; il faut après tout, en effet, à
échelle générale, ce que Sartre appelait ²le groupe en fusion². Ce
que Sartre appelait ²le groupe en fusion² c’est précisément le
moment de l’indistinction de chacun et de tous, comme dans l’action collective
immédiate. Eh bien cet élément-là est dans le mythe, sous la forme du fait que
le contre-dieu vient et qu’il fait fondre tout le monde. Il faut que tout le
monde fond hein. Et puis il y a un élément d’égalité strict ; c’est-à-dire
la recomposition générale se fait sur le terrain de l’égalité. Donc
destruction, fusion et égalité sont les trois termes inhérents au contre-mythe.
Et alors… Alors voilà en effet
un beau mensonge, et que répond Socrate ? Je lis le paragraphe qui
suit :
¾ Mais la formation de notre cinquième politique,
l’éducation qui l’accompagne, ne sont-elles pas comme le contre-dieu du
Phénicien ? Laissons donc cette fiction faire son chemin comme il plaît au
devenir de la vie anonyme. Quant à nous, demandons-nous d’emblée ce que devient
la société, si on suppose qu’il n’y a plus ni or, ni argent, ni ferraille, ni
haut, ni bas, mais seulement des égaux pour lesquels il n’existe pas de tâches
qu’il faille réserver à tel ou tel groupe inférieur, mais seulement ce que tous
doivent faire au profit de tous.
Alors
là, cette intervention de Socrate, complexe en réalité, répond au fait que
Glauque a dit ²c’est
vraiment un gros mensonge, en effet !², et ce mythe, et surtout
ce contre-mythe. Mais c’est surtout du contre-mythe qu’il s’agit, sous le nom
de ²mensonge² ;
puisque le mythe lui-même n’est jamais que la prétention à la naturalité de la
structure du réel hein ¾ il y a une différence : le mythe, lui, part de
l’analyse du réel, et la mythifie en déclarant que ce réel est naturel. Tandis
que le contre-mythe annonce, lui, une histoire complètement différente, qui ne
s’appuie pour l’instant sur aucun réel particulier. Autrement dit on pourrait
dire que le dieu réactionnaire c’est le dieu du réel, tandis que le
contre-dieu, subversir, eh bien pour l’instant il n’est le dieu d’aucun réel, à
ce stade-là de la narration. Et d’ailleurs le Phénicien dit : ²un
jour²
il y aura ce ²contre-dieu² qui
va venir et on aura la fusion, la destruction et l’égalité.
Alors
la position de Socrate va être tout à fait remarquable. Il va dire : pour
ce qui est de l’imaginaire du contre-mythe hein, ce qu’il faut c’est le laisser
²faire
son chemin².
Autrement dit la fonction de l’imaginaire n’est pas une fonction qui doit être
traitée, corsetée, reformulée. L’utopie, au fond, c’est un élément qui peut
suivre son cours dans la subjectivité anonyme ¾ ça c’est très intéressant
n’est-ce pas : c’est-à-dire que c’est là, évidemment, que Platon dissocie
l’utopie et l’Idée. L’Idée, elle, est l’objet d’un protocole d’éducation.
L’utopie, à proprement parler, elle ne relève pas de l’éducation, elle relève
de ce qui peut circuler spontanément
chez tout le monde, comme un élément subjectif imaginaire mobilisant, mais qui
n’a pas à être entretenu, développé, transmis ou être l’objet d’un protocole
éducatif particulier. Et là nous entrons (ce qui va occuper toute la suite)
dans évidemment la question épineuse du rapport entre cet imaginaire et le
réel ; c’est-à-dire le rapport entre ce contre-mythe, ce contre-mythe
qu’on peut appeler le communisme en tant que part imaginaire de l’utopie, entre
ce contre-mythe et les protocoles du réel avec, au cœur de la question, pour
Platon, le rapport entre cet imaginaire et l’Idée ¾
l’Idée en tant qu’elle n’est pas et ne peut pas être de l’ordre du mensonge.
Alors
il va commencer par examiner le rapport de l’imaginaire au réel de la
société : c’est-à-dire laissons le contre-mythe, laissons la part
imaginaire, laissons l’utopie suivre son chemin, et demandons-nous, nous
plutôt, de façon d’abord analytique ce que pourrait bien être une société
conforme au contre-mythe, c’est-à-dire : qu’est-ce que pourrait bien être
une société de l’égalité ? Et là, c’est donc le premier niveau du rapport
d’analyse du mythe au réel ; c’est le niveau de l’existence collective.
Qu’est-ce que c’est qu’une existence collective qui ne serait pas dans l’ordre
du mythe de la naturalité des classes mais dans l’ordre du contre-mythe de
l’égalité ? ¾ et ça c’est, on peut dire, la part analytique des
choses. Elle est analytique de façon projective, de façon elle-même encore
utopique, mais elle est analytique. Qu’est-ce que ça peut bien être qu’une
société qui serait gouvernée ainsi hein ?
Alors
là on voit très bien à quoi ça renvoie : ça renvoie aux propositions, si
on remonte au communisme originaire chez Marx, ça renvoie à des propositions
comme ²il
faudrait que tout le monde soit polyvalent² hein ; c’est-à-dire
il faudrait une polyvalence générale, il faudrait en finir avec la distinction
du travail manuel et du travail intellectuel. Il faudrait que tout soit produit
au régime de la libre association, etc. Donc tous ces thèmes là, la libre
association, la polyvalence, le fait de la réduction absolue de l’écart entre
travail intellectuel et travail manuel, la résolution de la contradiction entre
les villes et les campagnes, tous ces grands thèmes-là sont les thèmes à
travers lesquels analyser, en réel, même
de façon projective, une société qui pourrait se réclamer du contre-mythe.
Et
puis alors après, ça ne satisfait pas les deux jeunes interlocuteurs de Socrate
parce que eux ils sont, comme beaucoup, obsédés par la question de l’État et du
pouvoir. Donc ils vont dire ²oui ça c’est très joli, l’association, la polyvalence,
etc., mais enfin il y aura quand même toujours des gens qui vont commander, et qu’est-ce
qu’on va faire avec ceux-là ?². Alors je lis leurs deux
interventions :
Amantha n’est pas convaincue :
¾ Mais ceux qui, momentanément, occupent des postes de
responsabilité, comment allons-nous organiser leur surveillance ? Il
serait tout de même honteux de faire comme ces mauvais bergers qui, pour
protéger leurs troupeaux, dressent en férocité des chiens, lesquels,
finalement, affamés et d’un caractère vicieux, s’en prennent aux moutons et, de
chiens de garde qu’ils étaient, deviennent cela même dont ils devaient nous
défendre : des loups !
Voilà la première objection
d’Amantha : tout ça c’est bien joli mais comment on va faire, même si
c’est de façon rotative, en tirant au sort etc., il y aura quand même des gens
qui auront des responsabilités particulières, même si c’est momentané, même si
chacun le fait à son tour. Et comment on va faire pour qu’ils ne transforment
pas ce poste de responsabilités en une division qui va restituer finalement le
problème de l’or, de l’argent et de la ferraille ? ¾
c’est-à-dire ceux qui auront des responsabilité importantes l’or, ceux qui
auront des responsabilités intermédiaires l’argent, ceux qui n’ont pas de
responsabilités du tout la ferraille, et on va retomber là-dedans, non pas à
partir du principe de richesse en réalité qui est dans le mythe, mais à partir
du fait que le contre-mythe lui-même n’indique pas précisément ce qu’on fait
avec les gens qui ont des postes de responsabilités.
Et
alors…
Glauque renchérit :
¾ Bien parlé, cher sœur ! [ce n’est pas souvent qu’ils sont d’accord tous les deux, mais là ils le sont] Il faut, par tous les moyens, empêcher ceux dont le tour est venu d’occuper des fonctions militaires [comme tous les garçons il s’intéresse surtout à l