S’orienter dans la pensée, s’orienter dans l’existence

Séminaire public d’Alain Badiou

 

 

II. 2005-2006

(transcription de François Duvert)

 

octobre 2005.................................................................................................................................................................................................... 1

19 octobre 2005............................................................................................................................................................................................... 2

Qu’est-ce que vivre ?................................................................................................................................................................................... 2

novembre 2005................................................................................................................................................................................................ 6

14 décembre 2005........................................................................................................................................................................................... 9

janvier 2006................................................................................................................................................................................................... 11

mars 2006....................................................................................................................................................................................................... 13

25 avril 2006................................................................................................................................................................................................. 16

mai 2006......................................................................................................................................................................................................... 18

Juin 2006........................................................................................................................................................................................................ 21

 

octobre 2005

Bonjour à tous, je commence par les questions de date, comme de coutume. Je vous donne les 2 prochaines : le 30 novembre et le 14 décembre. Je vous donnerai le calendrier complet le 30 novembre.  C’est le 1er point. Ensuite, quelques indications d’échéance pour les curieux. Entre vendredi, samedi et dimanche je participe à 3 colloques en 3 jours ce qui est absolument absurde. Je l’interprète – il faut s’interpréter soi-même de temps à autre - comme une absurdité compensatoire à un certain nombre d’assauts que l’existence empirique a mené contre moi depuis le moi de juin et à laquelle il faut céder de temps à autre, y compris par excès. Je vous les indique.

- le vendredi 21 je serai à une soirée à Beaubourg sur et consacrée à Pierre Guyotat. C’est une soirée à Beaubourg sur Guyotat. Je vous donne d’abord les repérages. Ça commence en fait à 18h par un film, de ? Pierre Guyotat, qui est de 1989, qui s’appelle Pierre Guyotat, 52 minutes dans la langue, sur Pierre Guyotat. A 19h30 commence la soirée, j’inaugure la soirée sous le titre « PG, prince de la prose ». C’est la 1ère chose. Dans la petite salle, au niveau – 1. J’en profite pour redire au passage ou pour ponctuer un peu la signification de Guyotat.

J’en ai déjà parlé même, à ce séminaire, il y a 3 ans, en mars 2002, assez longuement. Je voudrais redire simplement quelques mots. Guyotat est surtout, je dois dire pour moi, les œuvres des années 60, même si on peut considérer qu’après c’est plus radical, mais plus difficile d’accès, son œuvre est exceptionnelle dans l’écriture française, aux limites de l’insoutenable. Exceptionnelle car elle est l’œuvre littéraire qui déplie dans une prose inventée et somptueuse en même temps qch comme le fond absolu et en dernier ressort sourdement criminel de nos sociétés. Ce n’est pas une écriture de dénonciation, c’est plus radical que ça, c’est une espèce présentation quasi-cosmologique d’un fond violent et saisissant de nos sociétés. Tout ça car la thématique fondamentale de Guyotat c’est le prostitutionnel, la relation prostitutionnelle des corps comme échange et contrainte généralisés, sans médiatio aucune autre que cette contrainte et échange généralisé. Les noms, les putains, qui prennent chez lui une résonance toute particulière, ces noms de la prostitution et derrière eux et avec eux les noms qu’on pourrait presque dire de la collision sexuelle, les noms du heurt sexuel, sont drainés et organisés dans une sorte de symphonie tragique en vérité qui dessine je crois vraiment une vision comme excédentaire, une vision comme prise dans une lyrique sauvage de qch qui en réalité est en effet dans le fond de notre monde, à savoir que si les relations essentielles de l’univers sont toutes sans exception marchandes et commerciales alors le paradigme des relations entre les hommes est la prostitution, ça en est le paradigme radical, puisque toute chose n’est accessible que selon son prix, dans une collision d’échange et de violence symbolisé par la sexualité de ce type là, une sexualité absolument dépourvue de toute aura, la sexualité comme corporéité sauvage. Je voulais simplement vous faire réentendre 2 ou 3 passages de Guyotat pour ce soir. Je n’ai pas pris les passages les plus affreux. Je vous ai ménagés ! Ceux qui disent le plus atrocement la vérité de notre monde. Les 3 passages sont de Tombeau pour 500 000 soldats, que je considère comme son chef d’œuvre, qui entre autres choses est un livre sur l’essence de la guerre coloniale. Ça délivre qch de l’essence absolue de la guerre coloniale. « cette nuit, le faisceau éclaire le ciel. O étoiles, jugements des nations astre libertaire.. .entend le spas de leur faune étonnée, les pancartes de l’utopie ruissent au vent stellaire. Des nations d’hommes blessés arrivés dans la nuit reposent, ignorant le décor de fleurs et de sources ou le flamboiement de…dans chaque terrain de couleur et de niveaux diféents, une charrue dressée attend ‘etre prise et mes mains empougnenent le bois couvert de rosée. Regarde, un lit désert. Les coqs ni les enfants ne crient. Les eaux retenues le long des rives dans les joncs sont alourdies et obscurcies par le sange. Le dos percé par le soleil. Retorne toi… et tandis que tes yeux vainement remués … massacre découvert par l’aurore, laisse un doux poignard déchirer tes reins et combattre tes pleurs ».

Et le dernier §, qui est en réalité celui de la naissance possible, celui d’un suel coule, d’un nouvceau monde Kment et Yohar réveillés marchent, un homme courbé sur la ierre saillit la déesse. Une crinière sort de sa nuque et de son dos. sur sa tête une colombe et une couronnne d’épines… au long sur la mer la voile cingle… les  poissons jaillissent la barque joue dans la profondeur sur l’ombre de la coque. La barque est vide maisu in rayon le 1er de l’aurore Kmet s’agenouille en face de Yohar et Yohar et face de Kment. Poings à terre, ils se baisent au genou au sexe et au front ».

 

- samedi 22, colloque sur Derrida, 2ème journée. Je parlerai à 15h.

 

- dimanche 23, c’est la dernière journée du forum le monde sur la musique comme pensée. ça a lieu à Le Mans, ce n’est pas la porte à côté, à la salle des congrès au Mans. J’y ai participé sous la forme d’un entretien avec Charles Ramond, en finale. C’est sur 3 jours, entièrement consacré à la question des rapports entre musique et pensée. Moi je parlerai plus particulièrement d’un point qui m’intéresse depuis longtemps : pourquoi est-il si difficile de parler de la musique, quel est le rapport exact entre la musique comme procédure, comme pensée et qch qui dirait cela ? Alors que l’intellectualité de la musique est très vive et très présente, il y a une difficulté qui est que le propos sur la musique est toujours tiraillé entre une tendance qui le ramène ou le fixe du côté de l’affect, la musique comme suscitation affective, alternance de joie et de tristesse, comme emprise sur les corps, et de l’autre la musiqeu comme discours technique, construction, écriture, figure quasiment abstraite et presque mathématique de la pensée. Ce point concerne la seule musique, conjonction presque improbable tout de même entre le comble de la puissance affective potentielle ou virtuelle, y compris sous la forme de l’emprise rythmique sur les corps, figure de l’affect, et le comble aussi de la construction artistique abstraite, de l’écriture comme écriture. La musique c’est ça. Quand on entre par l’un l’autre devient invisible, quand on entre par l’autre l’un devient incompréhensible. Je voudrais traiter cette question.

La conclusion de tout ça : c’est : ne venez pas me voir à la fin du cours ! je vous donne rendez-vous lundi entre midi et 16h à mon bureau, ici. Ma permanence aura lieu le mardi entre 10h et 13h.

15h50

 

Entrons dans le sujet.

L’essentiel, le centre de notre propos ça a été de proposer un nouveau protocole d’identification de l’adversaire. C’est ce qui s’oppose à la création, nouveauté, vérité ce n’est pas nécessairement l’adversaire politique, guerrier, dans a forme de l’Etat. Toute pensée est aux prises avec une adversité un adversaire intime, intérieure, mais c’es notre hypothèse. Comment l’identifier ? quel est le protocole contemporain ? c’est la raison pour laquelle on a eu recours à des poètes de la résistance Char et Pasolini : la résistance est un paradigme de la constitution non classique du rapport à l’adversité. Elle a été une sollicitation subjective qui n’et pas précodée, cette entrée en résistance est un réquisit de la situation, et les gens sont imprévisibles, pas par les partis, le sorhnisations. Raisons de rapport nouveau à l’adversité. Ces poètes nos ont guidé pour cette raison dans la voie d’une nouveau protocole de constitution de l’adversité. Pourquoi …. ? nous sommes au-delà de sa classique identifictaion dialectique. Nous ne pouvons plus être dans le champ de la def de l’adv par la logique de la contradicion, l’adv étant celui qui me nie, qui exerce sur moi une figure de la négation, oppression, exploitation, de sorte que mon rapport à l’dv est négation de cette négation. Si le rapport à l’adv est .. en ce sens, i lets en effet négation de la négation, rébellion, révolte, protestation négative, contre une négation exercée sur moi-me^me, dans figreoppresssion, exploitatION. La thèse cest qu’on ne oeut plus assumer entièrement, dispositif saturé, de ce q’on appelle la fin du marxisme, de la révolution, la fin de tout diff qu’a la pensée à se reprédnter l’adv dans la figrue de la négation de la négation .figure classique de la dialectivité… adversité immanente. C’était le 1er point. Cette construction doal de l’adv a fixé le régime de la pensée comme rév ou d’avant-garde. Provilégie la négation, table rase et recmmencement. Dans l’élément de la révolte ou de la rébeellion, ie négatoiun de l anégation. Réeaminer ce point, dédicif. Les diff manestes de la pensée cintemporaine dans ses chemineemnt pol et art sont liés à cette crise de la figure dial de l’adev. Nous ne saons pas u mal ce qu’est l’adv. De là une pente secrète au nihilisme. Le nihilisme c’ets qch comme la rébleesion dand la figure d’un obcurté de ‘ladv ? c’était le 2ème point. L’année dernière j’avais proposé de dire que dans le champ de ruine de la dial ou de cette dial là, dans la diff de la dial classique de la constitution, avaient surgi 2 nouvelles ifgures, figure de l’acceptation camouflée, ou acceptation masquée : la figure de la gauche et la figure du rebelle, par prvocatio. La gauche et son extrême avant-garde, comme 2 figures qui se nourrisent de la déréliction de la figre dial… comme figre de l’adversaire. Je ne vais pas y revenir. La gauche c’est la figure oppositionnelle, la figure de la constitution de l’adv comme ce à quoi on s’oppose, distinguée de la destructino. On n’a pas pour but de le détruire. L’essence de l’opposition est en réalité la substitution. La figrue substitutive, oe il importe de s tenri à la place de ce à quo ion s’pposr. I lfaut le pouvoir, il faut cette place. C’est la substittuion au placement qui est l’essece de cette figure. Dont l’eesence est d’accepter … substiutti en dernier ressort. La figure du rebelle, revers nihiliste de cela, pas opposition ? elle ne dit aps qu’il faut le pouvoir, aisi l y a le pouvoir sinn rien. c’et une figrue qui est négation sans négation de la ngéation, qui se tient dans l’absentement de ce à quo on s’oppose. L’adversaire est naccessible. Ce qui revient à dire qu’il est un système. Le système, il devient une abstraction  nominale. L’adv est pris ou subsumé sous une figure systémique. Un système c’est ce à quoi vous ne pouvez opposer que le rien. ‘vest la def du système. Ce à quoi je m’oppose c’est le système, vous êtes dans un élément nihiliste, élément du rien subejctivable qui est hors la systématicvité du système. C’était le 2èem point.

Il faut êtrea du de la de la négation de la négation

Figrue de la gaucge et du rebelle opposées mas constitutives du moment présent ne sont aps une véritable solution. Il faut donc à la fois en penser la dimension et prpose au-delà. Une manière d edire les choss c’es qe la gauche catégorie, pas simplement la gde collection des candidats socialistes aux léexction, la gauche est définissable comme étant al fgrue qui a une cicneption substitutive de ‘adv. Elle s’oriente selon la loi. Si on parle d’orientation dans la pensée, l’existence,c’est une figrue selon la loi. Se substituer au pvr pour changer la loi. S’orienter selon le régime de l aloi, telle qu’une substittion rend poss ds… le rebelle poposr de ds’orienter sleon le désir. le couplage essentiele st celui de la loi et du désir. nous savons qu’il y a une profonde identité entre les 2, une réciprocit dont Lacan a fait la théorie. Je proposais de dire que ces 2 figures sont des figures de désorientation, car l’orientation leon la lio, selon le désir, ne prposent pas la constitution nouvelle d’une figrue d el’adv qui opurraint réorienter. De fait leur effet est désorientant. Je ne dis pas que la désorientation soit mauvaise, c’est une autre question. Mais ces figues ne sont aps des porposition d’orientation, mais en tant que figures masqués sont désorientation.

Dernoer point : il faut so’rienter sleon le géénique, ie selon les vérités, selon qch qui pourrait être nommé vérité, en un sens renouvelé, qch qui ne se laisse réduire ni à la loi ni au désir ni à leur articulation.i ln’y a de propo de réorientation que si on tient que le jeu génral n’est pas réductible à l’orientation loi et désir. nous avons fait le tour, en réalité historiquement depuis mais 69 et ses csq. Expérimentation historiuqe des virtualités contenues dans le tandem loi désir quant aux figure poss de constituion nouvelle d l’adv. Expérimentation hist prolongée. Elle est maintenatn saturée, et ce dont il s’agit dans cette ère, loi désir, c’est donnée au fond dans le tandem hostil et paradoxal des mao lacaniens et des anar deleuzieen de l’autre, est en disposition de saturation. Donc possibilité de qch qui ne se laisse réduire ni à la l oi ni au désir. nous allons prendre un peu autrement en disant ce qui ne se laisse réduire ni au corps ni au discours. Rductible ni au cors ni au langage. Cette année va être conssacrée à la construction cnoceptuelle d’un appareillage d epensée rendant possible que ce qui nous oriente soit irréductible à la combinaison des corps et des langages, d’un autre ordre que cette combinaison tout en assumant son existence fondatemntale. Donc l’énoncé de départ pourrait être très simple. Ce serai tl’énoncé : il n’est pas vrai qu’il n’y a que des corps et des langages, si on lu idonne s aforme négative. Je soutiendrais que il n’y a que des corps et des langage est un énoncé commun à la figure du rebelle et de la gauche. L’énoncé commun cest il n’y a que des corps et des langages. Donc ou bien on est dans la figure substitutive du pouvoir et de l aloi, on bien on est dans le nihilisme du désir. c’est lun o c’est lautre. Ce qui soutient cela es un énoncé partageable il n’y a que des corps et des lanages. C’est un énoncé que je propose d’appeler l’axiome du mat démo. Il nous est arrivé d’évoquer cela ici déjà. L’idéologie domianet de notre temps, site, lieu, c’est l’énoncé il n’y a quq edes corps et des langgaes. Je pense que si nous voulons trouvez réellement un principe d’orintantio au-delà de la dialetcicit éusuell… donc si je veu dire autre chose que cela qui est très bien mais saturé, alos il faut déplacer l’énoncé du mat démo. Désorientantes car encore à l’inté de l’énoncé mrimordiam d mt démo. On va définir la liberté des corps par rapport au langge… c’est ce qui permet à l’expressivité des corps d’être maximalment créatrice etc… vous êtes dans la désorientation, ni dans le dispositif dial de la négation, ni dans une conception de l’aff. Nous doter dun’ appareillahe minimal concernant ce qui petu être dit au regard de l’énoncé considéré comme doinant, qu iest il n’y a que des corps et des lanages. Déf librté, égalité, droits de l’homme : csq de l’énoncé selon lequel il n’y a que des corps et des langages. Le mat démo est l’élément dans lequel nous vivons aujourd’hui. Alors la construction générale des csq de cet énoncé et de l’entame qu’on peut faire contre lui est en réalité l’enjeu de LdM. Et donc on peut définir ce séminaire comme une intro de LdM qui araîtra plus tard. On peut dire que l’enjeu c’est à la fois d’avoir une intelligibilité de ce que cest que le mat démo et des conditinos sous lesquelles on peut lui oppose qch. Construction d’une scène idéologique nouvelle, fonction majeure de la philo : contribuer à l’édification d’une scène idéo nouvelle… incise, exception à cette domination. Alors effectivement je tente une construction qu iopposerait au mat démo qch que j’appelle une dial mat, et qui là aussi peut avoir un énoncé constituant très simple. Il n’y a que des corps et des langaes, il n’y a que des corps et des langages sinon qu’il y a des vérités. La forme ets importante : c en’est pas il y a 3 choses et pas 2 (dialà, mais la forme est il s’agit de faire apparaître le 3èm eterme non pas dans le me^me registre que els 2 autres mais en figures d’exception. Il n’y a que des corps et des langges, part matérilaiste. V’est bien vrai qu’il n’y a que des corps et des langages. Sinon qu’il y a auitre chose : dans certaines conditon, pa stuojours, peut-être raement, qch est qui n’est pas exctameent dans la figure du il y a des corps et des langages, mais… sinon qu’il  ya des vérités. Vous voyez le point, cette construction va donc comporter

-premièrement une logique du il y a : part matérilaiste, que veut dire il y a, dès lors qu’on est d’accord p our dire i ly a des corps et des langages. En quel sens entendre il  ya.

- le second travail est une logique de l’exception : sinon que, en exception, en sinon que du i ly a. dans un autre mode de ce i y a, apparaît.

Alors violà, en tout cas nous savons que lappareillage contient une logique du il y a et une logique de l’exception et la corrélation entre les 2. Empiriquement, je vous ferai remarquer que le mat démo, sa pente majeure, c’est de considérer qu’il n’y a pas d’exception. Pas d’exception, ce qui se dit très souvent par le fait que il n’y a qu’une suel echose, qu’une politique, qu’une économie qu’un march mondiale. Il y a une présomption de l’un, cette théorie selon laquelle il n’y a qu’un seul ordre, c’est une théorie dont le contenu propre est d’aguer contre toute exception. Non sans raison, car l’excepion n’est jamais vraiment démocratique. On soutiendra ici le contraire. L’exception cest ce qui n’est pas comme le reste. Le mat déom est csqt en affirmant l’énoncé de la pluralité et en accordant à cette plluralité un staut d’unicité : elle est sans excetion, ele est le i y a. or vous savez que de toujours dire il y a, c’est comme ça. C’est un argument majeur et constant. Le reste c’est des utopies, archaïque, il y a un c’est comme ça majeure, il se ramifie en pluralité immaneent en corps et langage, mais ‘cest aussi une intsance de l’un, car il est une théorie de la non exception c’est une figure très complexe, la non exception est camouflée par la multiplicité. La non exception… reconnaître qu’il n’y a que des coprs et des langages, vous ouvrez à une multiplicité sans corps : diversité des cultures, des individus… sauf ce qui prétend être en exception, sauf ce qui prétendrait qu’il n’y a pas que cela. Donc la non exception se présente dans la figure de la multiplicité pure et de son acceptation normative. Mat démo, mat au sens où il affirme il n’y a que des corps et des langages ce qui paraît être une thèse mat élémentaire, et elle est vraie, mais reconnaissant cete multuplicité il l’accompagne d’une forclusion de toute exception, qu isignfie en réalité que la pluralité est le mode propre d’existence de lk’un. C’est le oceur du mat démo que l’un, la non exception, la figure unique du i ly a, est donnée dans la figure de la multiplicité normative. Reconnaissance de l’autre si vous voulez. Tout autre je le reconnais, c’est jamais qu’une combinaison de corps et de langage particulière. Mais ce que je ne peux pas reconnaître c’est ce qui est en exception de ce qu’il y a, ie ce qui, c’est l’autre axiome, il n’y a que des corps et ds langges, sinon que, ouvrant le brèche formelle de l’exception possible dans le il y a. et c’est cette brèche que j’appelle vérité.

C’était pour faire le tour du 1er type de difficulté…. Sinon qu’on va dire sinon que, et que cette brèche du sinon que, on le nommera vérité. C’est le 1er registre. Il faut convaincre, se convaincre qu’on partage la logique du il y a et qu’on y suture, on y greffe une logique de l’exception, de façon immanente. ouvert à un il y a d’une autre espèce,  travail de logique. Peut-on prescrire un univers du logique qui se prête simultanément à la logique du il y a et à l alogique de l’exception …

 

La 2ème difficulté possibilité de l’exception mais de sa possibilité, la puissance du mat démo cest que nous avons à reconnaître son il y a. qui va réellement objecter à il y a des corps et des langages, et c’est avec ça que se constituent monde, univers, cultures etc… c’est certain mais il faut asssumer tout en reconnaissant cela la figure de l’exceoption, le sinon que des vérités.

 

La 2èm difficulté, cest que le mat démo si réellement il es tue idéologie, est de l’ordre du semblant, de l’ordre de la représentation imaginaire. Mais la figure singulière du mt démo, c’est que c’est un semblant tel qu’il est argumenté du réel. Ce n’était pas du tout comme ça du temps où l’idéologie dominante était la religion chrétienne, transcendance, destinal… c’ets une idéologie particulière : elle ne se présente pas comme autre chose que la pure et simple description de l aréaité, et prétend que c’est tout ce qui n’est pas elle qui argumente du ‘ne tarsnscendance auqleonque. Compliquée, par ce que on a affaireà une figrue apte à prononcer que ce qu’elle dit, c’est simplemet ce qu’il y a. et en un certain sens c’est vrai. Donc elle est toujours en état d’arguer que son propos esn dernier ressort… idéologique est la matérialité mêm de de cqu’il lya. Situation relativement inédité : l’idéo dominante s eprésente comme argumentée de thèses sur le réel, la description de ce qu’il y a. et mettant au défi tout adversaire pitentiel d’assumer le il y a. l’argumentaire consiste à dire : si vous dites comme nous que le il  ya c’est ce sil ya, alors il faut en tirer els m^mees csq que nous, entre autre qu’il n’y a aps d’exception. C’est comme ça, c’ets comme ça. Et donc l’idéologie elle-même se présente comme le contraire de l’imaginaire la pure et simple description du il y a comme tel. mais ceci n’est qu’une apparence, si c’est une idéologie : en éliminat l’exception, le il y a du mat démo bascule dans l’imaginaire. C’es tune opération assez comliquée. Le moment où le mat démo s’avère une idéoloie, totalise lui-même, forclot toute exception. Close de l’un, élément idologique oprorpe, mais cet élément est constammet argumenté du réel, du il y a. c’est une opération singulière, qui doit être démontée et formalisée comme telle, qui revient à penser le réel du semblant. Le réel du semblant de réelo : qu’est-ce que le réel du semblant de réel. Comment se fait-il qu’il est en état de se présenter comme la description de ce qu’il y a alors que nous expérimentons qu’il organise imaginairement les conscienecs, qu’il a comme but de disposer les sujets devant le marché, de les constituer comme sujets de la marchandise. Ou estèce que nous nous faisons avoir ? ce n’est pas clair.. ou exactement fonctionne l’imposture n’est pas claire. Tenter d’aller dans l’élucidation de ce point : quel est le point d’imposture alors mmee que ce qui semble être son être prorpe est de décrire correcteemnt le il y a. on sera obligé de dire que l’imposture c’est de forclore l’exception, imposture très sépciale, particulière. Le fait basculer dans la figrue imaginaire de la totalisation. Pour en venir là, nous serons obligés de penser ce que c’est que la figure propre du semblant. Quest-ce que le sembkant en tant qu’il est argumenté du téel. Nous debons… du il  a de l’apapraître, en un sens ceci peut être un il y a du semblant bien que ça se présent comme une thèse que nous allons partager. Nous allons mnotrer commen une thèse sur le il ya, sur ce qu’il y a, qui paarit raisonnableemnt latérialiste, raisonnableent démocratique,  savoir la thèse : écoutez i n’y a que des corps et des langages, tirons-en les css sur la libert… comment se fait-il que cette thèse soit susceptible de fonctionner comme une imposture radicale alors que en un certain sens nous sommes contraints de la partager ? possible s’agissant d’une thèse de ce genre. Quel est le il y a propre de l’apparaître, du semblant, sans cependant basculer dans une pure théorie du semblant (simulacre, image, virtuel). A la Baudrillard. On va à la fois d’un côté assumer la mtérialité de la thèse, àa ne relève pas de l’image, du virtuel, du fantôme, c’ets une thèse mat, mais d’un autre côté i ly a un foncyionnement de cette thèse qui la fait basculer dans…

19 octobre 2005

(notes P. Gossart)

 

      Distribution de 6 feuillets agrafés :

 

Qu’est-ce que vivre ?

 

      0. Nous voici à même de proposer une réponse à ce qui, depuis toujours, est la question « intimidante » ¾ comme le dit un personnage de Julien Gracq ¾ à laquelle, si grand soit son détour, la philosophie est à la fin sommée de répondre : Qu’est-ce que vivre ? « Vivre », évidemment, non pas au sens du matérialisme démocratique (persévérer dans les libres virtualités du corps), mais bien plutôt au sens de la formule énigmatique d’Aristote : vivre « en Immortel ».

      Nous pouvons tout d’abord reformuler le système exigeant des conditions d’une réponse affirmative du type : « Oui ! La vraie vie est présente. »

 

      1. Ce n’est pas un monde, donné dans la logique de son apparaître ¾ l’infini de ses objets et de ses relations ¾ qui induit la possibilité de vivre. Si du moins la vie est autre chose que l’existence. L’induction d’une telle possibilité repose sur ce qui, dans un monde, fait trace de ce qui lui est advenu sous les espèces d’une disposition foudroyante. Soit la trace d’un événement évanoui. Un telle trace est toujours, dans l’apparaître mondain, une existence d’intensité maximale. Par incorporation du passé du monde au présent qu’ouvre la trace on apprendra qu’antérieurement à ce qui advint et n’est plus, le support d’être de cette existence intense était un inexistant du monde. Fait trace dans le monde, et signe pour la vie, la naissance d’un multiple à l’éclat de l’apparaître, auquel il n’appartenait que sous une forme éteinte.

      La première directive philosophique à qui demande où est la vraie vie est donc la suivante : « Prends soin de ce qui naît. Interroge les éclats, sonde leur passé sans gloire. Tu ne peux espérer qu’en ce qui inapparaissait. »

 

      2. Il ne suffit pas d’identifier une trace. Il faut s’incorporer à ce qu’elle autorise comme conséquences. Ce point est crucial. La vie est création d’un présent, mais cette création est, comme l’est pour Descartes le monde au regard de Dieu, création continuée. Autour de la trace, autour de l’éclat anonyme d’une naissance au monde de l’être-là, se constitue la cohésion d’un corps antérieurement impossible. Accepter ce corps, déclarer ce corps, n’est pas suffisant pour être le contemporain du présent dont il est le support matériel. Il faut entrer dans sa composition, il faut devenir un élément actif de ce corps. Le seul rapport réel au présent est celui d’une incorporation. Incorporation à cette cohésion immanente au monde que délivre, nouvelle naissance au-delà de tous les faits et balises du temps, le devenir-existant de la trace événementielle.

 

      3. Le déploiement des conséquences liées à la trace événementielle, conséquences qui créent un présent, se fait par le traitement de points du monde. Il se fait, non par le trajet continu de l’efficace d’un corps, mais par séquences, point par point. Tout présent est fibré. Les points du monde où l’infini comparaît devant le Deux du choix sont en effet comme les fibres du présent, sa constitution intime dans son devenir mondain. Il est donc requis, pour que s’ouvre un présent vivant, que le monde ne soit pas atone, qu’il y ait des points où s’assure, fibrant le temps créateur, l’efficace du corps.

 

      4. La vie est une catégorie subjective. Un corps est la matérialité qu’elle exige, mais de la disposition de ce corps dans un formalisme subjectif dépend le devenir du présent : qu’il soit produit (le formalisme est fidèle, le corps est directement situé « sous » la trace événementielle), qu’il soit raturé (le formalisme est réactif, le corps est tenu à une double distance de la négation de la trace), ou qu’il soit occulté (le corps est nié). Ni la rature réactive du présent, qui nie la valeur de l’événement, ni, a fortiori, son occultation mortifère, qui suppose un « corps » transcendant au monde, n’autorisent l’affirmation de la vie, qui est incorporation, point par point, au présent.

      Vivre est donc une incorporation au présent sous la forme fidèle d’un sujet. Si l’incorporation est dominée par la forme réactive, on ne parlera pas de vie, mais de simple conservation. Il s’agit en effet de se protéger des conséquences d’une naissance, de ne pas relancer l’existence au-delà d’elle-même. Si l’incorporation est dominée par le formalisme obscur, on parlera de mortification.

      La vie est en définitive le pari fait sur un corps advenu à l’apparaître qu’on lui confiera fidèlement une temporalité neuve, tenant à distance la pulsion conservatrice (l’instinct mal nommé « de vie ») comme la pulsion mortifiante (l’instinct de mort). La vie est ce qui vient à bout des pulsions.

 

      5. Parce qu’elle vient à bout des pulsions, la vie s’ordonne à la création séquentielle d’un présent, laquelle constitue et absorbe un passé de type nouveau.

      Pour le matérialisme démocratique, le présent n’est jamais créé. Il affirme en effet de façon tout à fait explicite qu’il importe de tenir le présent dans la limite d’une réalité atone. C’est que pour lui, toute autre vision plie les corps au despotisme d’une idéologie, au lieu de les laisser libres de gambader dans la diversité des langages. Le matérialisme démocratique propose de nommer « pensée » la pure algèbre de l’apparaître. Il résulte de cette conception atone du présent une fétichisation du passé comme « culture » séparable. Le matérialisme démocratique a la passion de l’histoire, il est, véritablement, le seul authentique matérialisme historique.

      Contrairement à ce qui se passe dans la version stalinienne du marxisme, version dont Althusser a hérité, tout en la contrariant de l’intérieur, il est capital de disjoindre la dialectique matérialiste, philosophie de l’émancipation par les vérités, du matérialisme historique, philosophie de l’aliénation par les corps-langages. Rompre avec le culte des généalogies et des récits revient à restituer le passé comme amplitude du présent.

      Je l’écrivais déjà il y a plus de vingt ans, dans ma Théorie du sujet : l’Histoire n’existe pas. Il n’y a que des présents disparates dont l’éclat se mesure à la puissance qu’ils détiennent de déplier un passé qui soit à leur mesure.

      Dans le matérialisme démocratique, la vie des corps-langages est la succession conservatrice des instants du monde atone. Il en résulte que le passé est chargé de doter ces instants d’un horizon fictif ¾ d’une épaisseur culturelle. C’est du reste pourquoi le fétichisme de l’histoire s’accompagne d’un discours insistant sur la nouveauté, sur le changement perpétuel, sur la modernisation impérative. Au passé des profondeurs culturelles s’accorde un présent dispersif, une agitation précisément dépourvue, elle, de toute profondeur. Il y a des monuments qu’on visite et des instants dévastés qu’on habite. Tout change à tout instant, et c’est la raison pour laquelle on contemple l’horizon historique majestueux de ce qui ne changeait pas.

      Pour la dialectique matérialiste, c’est presque l’inverse. L’immobilité stagnante du présent, sa stérile agitation, l’atonie violemment imposée du monde, est ce qui frappe d’abord. Peu, très peu de changements capitaux dans la nature des problèmes de la pensée, depuis Platon (par exemple). Mais à partir des quelques procédures de vérité que déplient, point par point, des corps subjectivables, on reconstitue un passé différent, une histoire des achèvements, des trouvailles, des percées, qui n’est nullement une monumentalité culturelle, mais une succession lisible de fragments d’éternité. Car un sujet fidèle crée le présent comme être-là de l’éternité. En sorte que s’incorporer à ce présent revient à percevoir le passé de l’éternité elle-même.

      Vivre, c’est donc aussi, toujours expérimenter au passé l’amplitude éternelle d’un présent. Nous accordons à Spinoza la célèbre formule de la proposition XXIII du Livre V de L’Éthique : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. »

 

      6. Il importe toutefois de nommer cette expérimentation. Elle n’est pas de l’ordre du vécu, ni de celui de l’expression. Elle n’est pas l’accord enfin trouvé des capacités d’un corps et des ressources d’un langage. Elle est incorporation à l’exception d’une vérité. Si l’on convient d’appeler « Idée » ce qui à la fois se manifeste dans le monde ¾ dispose l’être-là d’un corps ¾ et fait exception à sa logique transcendantale, on dira, dans le droit fil du platonisme, qu’expérimenter au présent l’éternité qui autorise la création de ce présent, c’est expérimenter une Idée. Il faut donc assumer ceci : pour la dialectique matérialiste, « vivre » et « vivre pour une Idée » sont une seule et même chose.

      Le matérialisme démocratique ne voit, dans ce qu’il nommerait plutôt une conception idéologique de la Vie, que fanatisme et instinct de mort. Et il est vrai que s’il n’y a que des corps et des langages, vivre pour une Idée est nécessairement l’absolutisation arbitraire d’un langage, auquel les corps doivent être ordonnés. La reconnaissance matérielle du « sinon que » des vérités autorise seule qu’on déclare, non pas du tout que les corps sont soumis à l’autorité d’un langage, mais qu’un nouveau corps est l’organisation au présent d’une vie subjective sans précédent ; et je soutiens que l’expérimentation réelle d’une telle vie, intelligence d’un théorème ou force d’une rencontre, contemplation d’un dessin ou élan d’un meeting, est irrésistiblement universelle. En sorte que l’avènement de l’Idée est, pour la forme d’incorporation qui lui correspond, tout le contraire d’une soumission. Elle est, selon le type de vérité dont il s’agit, joie, bonheur, plaisir ou enthousiasme.

 

      7. Le matérialisme démocratique présente comme une donnée objective, un résultat de l’expérience historique, ce qu’il appelle « la fin des idéologies », mais il s’agit en réalité d’une injonction subjective violente, dont le contenu réel est : « Vis sans Idée. » Or, cette injonction est inconsistante.

      Qu’elle accule la pensée au relativisme sceptique est une évidence désormais assurée. La tolérance, le respect de l’Autre, nous dit-on, à ce prix. Mais on voit tous les jours que cette tolérance n’est elle-même qu’un fanatisme, car elle ne tolère que sa propre vacuité. Le scepticisme véritable, celui des Grecs, était en réalité une théorie absolue de l’exception : il plaçait les vérités si haut, qu’il les jugeait inaccessibles au faible intellect de l’espèce humaine. Il s’accordait ainsi au courant principal de la philosophie antique, lequel pose qu’accéder au Vrai est le propre de la part immortelle des hommes, de ce qu’il y a en l’homme d’inhumain par excès. Le scepticisme contemporain, celui des cultures, de l’histoire, de l’expression de soi, n’a pas cette hauteur. Il est simple accommodement à la rhétorique des instants et à la politique des opinions. Aussi dissout-il d’abord l’inhumain dans l’humain, puis l’humain dans la vie ordinaire, puis la vie ordinaire (ou animale) dans l’atonie du monde. Et c’est de cette dissolution que résulte la maxime négative « Vis sans Idée », inconsistante de ce qu’elle n’a plus aucune idée de ce que peut être une Idée.

      C’est la raison pour laquelle le matérialisme démocratique se propose en fait de détruire ce qui lui est extérieur. Comme nous l’avons remarqué, c’est une idéologie violente et guerrière. Cette violence résulte, comme tout symptôme mortifère, d’une inconsistance essentielle. Le matérialisme démocratique se veut humaniste (droits de l’homme, etc.). Mais il est impossible de disposer d’un concept de ce qui est « humain » sans en venir à cette inhumanité (éternelle, idéelle) qui autorise l’homme à s’incorporer au présent sous le signe de la trace de ce qui change. Faute de reconnaître les effets de ces traces, où l’inhumain ordonne que l’humanité soit en excès sur son être-là, il faudra, ces traces et leurs conséquences infinies, pour maintenir une notion pragmatique purement animale de l’espèce humaine, les anéantir.

      Le matérialisme démocratique est un ennemi redoutable et intolérant de toute vie humaine ¾ c’est-à-dire inhumaine ¾ digne de ce nom.

 

      8. L’objection banale est que si vivre dépend de l’événement, la vie n’est promise qu’à ceux qui ont la chance de l’accueillir. Le démocrate voit dans cette « chance » le stigmate d’un aristocratisme, ou d’un arbitraire transcendant : celui que depuis toujours on lie aux doctrines de la Grâce. Et il est vrai que j’ai plusieurs fois utilisé la métaphore de la grâce, pour indiquer que vivre, ce qui s’appelle vivre, suppose toujours qu’on accepte d’œuvrer aux conséquences, généralement inouïes, de ce qui advient.

      Réparer l’injustice apparente de ce don, de ce supplément incalculable d’où procède la relève d’un inexistant, c’est à quoi s’emploient de longue date les tenants, non point de Dieu, mais du divin. Le plus récent, le plus talentueux et le plus ignoré d’entre eux, Quentin Meillassoux, élabore pour ce faire une théorie entièrement neuve du « pas encore » de l’existence divine, accompagnée d’une promesse rationnelle concernant la résurrection des corps. Tant il est vrai que c’est bien des nouveaux corps et de leur naissance qu’il est inévitablement question dans cette affaire.

 

      9. Je crois aux vérités éternelles et à leur création fragmentée dans le présent des mondes. Ma position sur ce point est tout à fait isomorphe à celle de Descartes : les vérités sont éternelles parce qu’elles ont été créées, nullement parce qu’elles sont là depuis toujours. Pour Descartes, les « vérités éternelles », dont nous avons rappelé, dans la préface, qu’il les posait en exception des corps et des idées, ne sauraient être transcendantes au vouloir divin. Même les plus formelles, mathématiques ou logiques, comme le principe de non-contradiction, dépendent d’un acte libre de Dieu :

Dieu ne peut avoir été déterminé à faire qu’il fût vrai que les contradictions ne peuvent être ensemble et par conséquent il a pu faire le contraire.

Bien entendu, le procès de création d’une vérité, tel que s’en constitue le présent par les conséquences d’un corps subjectivé, est très différent de l’acte créateur d’un Dieu. Mais en son fond, l’idée est la même. Qu’il soit de l’essence d’une vérité d’être éternelle ne la dispense nullement d’apparaître dans un monde et d’être inexistante antérieurement à cette apparition. Descartes a sur ce point une formule très remarquable :

Encore que dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n’est pas à dire qu’il les ait nécessairement voulues.

      L’éternelle nécessité concerne une vérité elle-même, l’infinité des nombres premiers, la beauté picturale des chevaux de la grotte Chauvet, les principes de la guerre populaire ou l’affirmation amoureuse d’Héloïse et Abélard. Mais non point son processus de création, suspendu qu’il est à la contingence des mondes, à l’aléatoire d’un site, à l’efficace des organes d’un corps, à la constance d’un sujet.

      Descartes s’indigne qu’on puisse supposer les vérités séparées des autres créatures et devenues en quelque sorte le destin de Dieu :

Les vérités mathématiques, lesquelles vous nommez éternelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entièrement, aussi bien que tout le reste des créatures. C’est en effet parler de Dieu comme d’un Jupiter ou Saturne, et l’assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui.

J’affirme aussi que toutes les vérités sans exception sont « établies » d’un sujet, forme d’un corps dont l’efficace crée point par point. Mais comme Descartes je pose que leur création n’est que l’apparaître de leur éternité.

 

      10. Je m’indigne donc, comme Descartes, de ce qu’on fasse déchoir le Vrai au rang du Styx et des destinées. A vrai dire, pour ce qui me concerne, je m’indigne deux fois. Et la vie tient aussi son prix de cette double querelle. D’abord contre ceux, culturalistes, relativistes, gens des corps immédiats et des langues disponibles, pour qui l’historicité de toute chose exclut qu’il y ait des vérités éternelles. Ils ne voient pas qu’une création véritable, une historicité d’exception, n’a d’autre critère que d’établir, entre les mondes disparates, l’évidence d’une éternité. Et que ce qui apparaît n’est dans l’éclat de son apparition qu’autant qu’il se soustrait aux lois locales de l’apparaître. Une création est trans-logique, de ce que l’être y bouleverse l’apparaître. Ensuite, contre ceux pour qui l’universalité du vrai prend la forme d’une Loi transcendante, devant laquelle on doit plier le genou, à laquelle il faut conformer nos corps et nos mots. Ils ne voient pas que toute éternité, toute universalité, doit apparaître en un monde et y être, « patiemment ou impatiemment », créée. Une création est logique, dès lors qu’une vérité est une apparition d’être.

 

      11. Cependant, ne j’ai pas besoin de Dieu, ni du divin. Je crois que c’est ici et maintenant que nous nous suscitons, que nous nous (re)suscitons comme Immortels.

      L’homme est cet animal dont le propre est de participer à de très nombreux mondes, d’apparaître en d’innombrables lieux. Cette sorte d’ubiquité objectale, qui le fait transiter presque constamment d’un monde à l’autre, sur le fond de l’infinité de ces mondes et de leur organisation transcendantale, est par elle-même, sans qu’il soit besoin d’aucun miracle, une grâce : la grâce purement logique de l’innombrable apparaître. Tout animal humain peut se dire qu’il est exclu que partout et toujours il ne rencontre qu’atonie, inefficience du corps ou défaut d’organes aptes à en traiter des points. Incessamment, dans quelque monde accessible, quelque chose advient. A tout animal humain est accordée, plusieurs fois dans sa brève existence, la chance de s’incorporer au présent subjectif d’une vérité. A tous, et pour plusieurs types de procédures, est distribuée la grâce de vivre pour une Idée, donc, la grâce de vivre tout court.

      L’infini des mondes est ce qui sauve de toute dis-grâce finie. La finitude, le constant ressassement de notre être mortel, pour tout dire, la peur de la mort comme unique passion, tels sont les ingrédients amers du matérialisme démocratique. On relève tout cela quand on s’approprie la variété discontinue des mondes et l’entrelacs des objets sous les régimes constamment variables de leurs apparitions.

 

      12. Nous sommes ouverts à l’infinité des mondes. Vivre est possible. Par conséquent, (re)commencer à vivre est ce qui seul importe.

 

      13. On me dit quelquefois que ne je vois dans la philosophie qu’un moyen de rétablir, contre l’apologie contemporaine de l’ordinaire et du futile, les droits de l’héroïsme. Pourquoi pas ? Cependant, l’héroïsme ancien prétend justifier la vie par le sacrifice. Mon vœu est de le faire exister par la joie affirmative que procure universellement le suivi des conséquences. Disons qu’à l’héroïsme épique de qui donne sa vie, succède l’héroïsme mathématique de qui la crée point par point.

 

      14. A propos d’un de ses personnages Malraux note, dans La Condition humaine : « Le sens héroïque lui avait été donné comme une discipline, non comme une justification de la vie. » Je place en effet l’héroïsme du côté de la discipline, seule norme du Vrai et des peuples, contre la puissance et la richesse, contre l’insignifiance et la dissipation de l’esprit. Encore faut-il, cette discipline, l’inventer, cohérence d’un corps subjectivable. Alors, elle ne se distingue plus de notre désir de vivre.

 

      15. L’animal désabusé dont la marchandise est l’unique repère, nous ne serons livrés à sa forme que si nous y consentons. Mais de ce consentement nous protège l’Idée, arcane du présent pur.

 

 

 

      Eh bien bonjour à tous. Je commence par les questions de dates comme de coutume […] Nous allons fonctionner cette année comme d’habitude, c’est-à-dire avec une séance par mois à peu près d’ici juin […] Voilà, ça c’est le premier point.

      Ensuite, quelques indications d’échéances, pour les curieux. Vendredi, samedi et dimanche, je participe à trois colloques en trois jours. Ce qui est tout à fait absurde. Je l’interprète, puisqu’il faut s’interpréter soi-même de temps à autre, je l’interprète comme une absurdité compensatoire à tout de même un certain nombre d’assauts que l’existence empirique a mené contre moi depuis le mois de juin, et à laquelle il faut résister de temps à autre, y compris par l’excès. Et donc c’est pour ça qu’il y a cette surcharge, circonstancielle.

      Alors je vous les indique quand même […] [Alain Badiou annonce sa participation vendredi à une soirée à Beaubourg consacrée à Pierre Guyotat] J’inaugure la soirée […] sous le titre Pierre Guyotat prince de la prose […] J’ ai déjà parlé de Guyotat ici-même, à ce séminaire, il y a trois ans, en mars 2002, assez longuement. Je voudrais redire simplement quelques mots.

      Guyotat est surtout pour moi, mais c’est un choix particulier, présent par ses œuvres des années 1960 ; même si on peut considérer qu’ensuite c’est encore plus radical, mais c’est aussi plus difficile d’accès. L’œuvre de Pierre Guyotat est une œuvre tout à fait exceptionnelle me semble-t-il dans l’écriture française. Aux limites de l’insoutenable, elle est tout à fait exceptionnelle parce qu’elle est peut-être l’œuvre littéraire qui déplie dans une prose inventée mais somptueuse en même temps, quelque chose comme le fond absolu et, en dernier ressort, sourdement et exemplairement criminel de nos sociétés. Ce n’est pas une écriture de dénonciation si vous voulez, c’est plus radical que ça. C’est une espèce de présentation quasi cosmologique d’un fond invraisemblablement violent et saisissant de nos sociétés. Et tout ça tout simplement parce que la thématique fondamentale de Guyotat c’est le prostitutionnel, c’est-à-dire la relation prostitutionnelle des corps comme échange et contrainte généralisés, sans médiation aucune.

De sorte que les noms d’ailleurs, les « putains », prennent chez lui une résonance toute particulière ; ces noms de la prostitution et, derrière eux et avec eux, les noms qui ne sont pas même les noms de la relation ou du rapport sexuel, mais les noms qu’on pourrait presque dire de la collision sexuelle, les noms du heurt sexuel sont drainés et organisés dans une sorte de symphonie tragique en réalité, qui dessine (je crois vraiment) une vision comme excédentaire, une vision prise comme dans une lyrique sauvage comme ça, de quelque chose qui est en effet dans le fond de notre monde, à savoir que : si les relations essentielles de l’univers sont toutes, sans exception, marchandes ou commerciales, alors le paradigme des relations entre les hommes et les femmes (et entre les hommes en général, dans l’humanité) est la prostitution. C’en est le paradigme radical, puisque toute chose n’est accessible que selon son prix, dans une collision d’échanges et de violences qui finalement est symbolisée par la sexualité de ce type-là. La sexualité absolument dépourvue de toute aura ; la sexualité comme corporéité sauvage. J’y reviendrai mais je voulais simplement vous faire réentendre deux ou trois passages de Guyotat ce soir, pour que vous voyiez aussi la langue. Je n’ai pas pris les passages les plus affreux n’est-ce pas, je vous ai ménagé [Alain Badiou sourit]. Enfin les plus affreux… Ceux qui disent le plus atrocement quelque chose de notre monde. Les trois passages sont de Tombeau pour 500 000 soldats que je considère comme son chef-d’œuvre […] qui, entre autres choses, est un extraordinaire livre sur l’essence de la guerre coloniale. Ça donne, ça délivre quelque chose de l’essence de la guerre coloniale :

 

      Cette nuit, le faisceau est vers le ciel. Oh étoile, jugement des nations, astre libertaire. Oh ! mère, entend les pas de leur faune étonnée. Les pancartes de l’utopie bruissent au vent stellaire. Les nations d’hommes blessés arrivés dans la nuit reposent, ignorant le décor de fleurs et de sources, où le flamboiement de l’aurore les réveille. La terre se couvre alors d’instruments neufs. Dans chaque terrain de couleur et de niveau différent, une charrue dressée attend d’être prise et mes mains empoignent le bois couvert de rosée.

 

      Regarde, bali désert. Les coqs ni les enfants ne crient. Les eaux retenues le long des rives, dans les joncs, sont alourdies et obscurcies par le sang. Vautours et rebelles s’enfuient le dos percé par le soleil. Retourne-toi, retourne-toi, et tandis que tes yeux vainement remués tentent de reconstituer le massacre, découvert par l’aurore, qui laisse un doux poignard déchiré des reins, et le poison combattre les douleurs.

 

      Et la fin, le dernier paragraphe, qui est en réalité celui de la naissance possible, autour d’un seul couple, d’un nouveau monde, comme Adam et Eve après le désastre :

     

Kment et Guiauhare, réveillés, marchent, les genoux et les poings dans les épines, écartent la haie ; un homme courbé sur la pierre, saille la déesse ; une crinière sort de sa nuque et de son dos ; sur sa tête une colombe et une couronne d’épines. ; ses jambes nues vives, incandescentes ; au loin, sur la mer, la voile cingle vers l’île et les poissons jaillissent, étincellent sur la forge, heurtent les flancs de la barque, jouent dans la profondeur sous l’ombre de la coque ; la barque est vide mais un rayon, le premier de l’aurore, regarde et veille, sur la voile. Kment s’agenouille en face de Guiauhare et Guiauhare en face de Kment. Poings à terre, ils se baisent aux genoux, au sexe, et au vent.

      Voilà…

 

      […] [Suit l’annonce de sa participation, samedi, à un colloque à l’ENS sur Jacques Derrida, avec la liste des participants. Il annonce également, dimanche, sa participation à un forum Le Monde sur ²La musique comme pensée² à Le Mans :] je parlerai sur un point qui m’intéresse depuis longtemps, qui est de savoir pourquoi en définitive il est si difficile de parler de la musique. Non seulement d’en parler en philosophie, mais d’en parler en général ; c’est-à-dire quel est le rapport exact entre la musique comme procédure, comme pensée, et quelque chose qui dirait cela. Alors que pourtant l’intellectualité de la musique est très vive, il n’en reste pas moins qu’il y a une difficulté. Difficulté que je résume en deux secondes qui est que le propos sur la musique est toujours tiraillé entre une tendance qui le ramène ou le fixe du côté de l’affect (c’est-à-dire la musique comme suscitation affective, la musique comme alternance de la joie et de la tristesse, la musique comme emprise sur les corps) ou d’un discours technique (c’est-à-dire la musique comme construction, écriture, figure quasiment abstraite et presque mathématique de la pensée). C’est un point très particulier n’est-ce pas, qui à mon avis concerne la seule musique. C’est comme si la musique était la conjonction, presque improbable tout de même, entre le comble de la puissance affective potentielle ou virtuelle (y compris sous la forme de l’emprise rythmique sur les corps par exemple, mais beaucoup d’autres figures de l’affect) et le comble aussi de la construction artistique abstraite, de l’écriture. La musique c’est ça. Et donc, quand on entre par l’un, l’autre devient invisible. Mais quand on entre par l’autre, le premier semble incompréhensible. Voilà pourquoi… Enfin je voudrais traiter cette question.

 

Bien, maintenant entrons un peu dans le sujet de cette année. Alors qu’avons-nous fait l’année dernière ? Je le rappelle, y compris pour ceux qui n’étaient pas là… L’essentiel, le centre de notre propos l’année dernière, ça a été de proposer un nouveau protocole d’identification de l’adversaire. Alors l’adversaire, c’est ce qui s’oppose à la création, à la nouveauté, à la liberté… Ça n’est pas nécessairement l’adversaire politique, dans la forme de l’État, etc. C’est une catégorie beaucoup plus générale qui est qu’on suppose, au fond, que toute pensée est aux prises avec une adversité. L’hypothèse c’est que toute pensée est aux prises avec un adversaire qui généralement est un adversaire intime, un adversaire intérieur.

Et alors, comment identifier cet adversaire ? Quel est le protocole contemporain de l’identification de l’adversaire ? Je signale que c’est la raison pour laquelle nous avons eu recours, de façon assez suivie, à des poètes qu’on peut appeler les poètes de la Résistance. Pourquoi les poètes de la Résistance ? En l’occurrence René Char et Pasolini principalement. Parce que la Résistance, et donc la mémoire, c’est précisément un paradigme de la constitution non classique de l’adversité, du rapport à l’adversité ; c’est-à-dire que la Résistance a toujours été une réquisition, une sollicitation subjective qui n’est pas pré-codée par quelque chose puisqu’elle n’est imposée que par la situation ; c’est-à-dire si vous entrez en résistance parce que les nazis sont là, ou si vous entrez en résistance contre Mussolini, ou n’importe quoi d’autre, cette entrée en résistance est un réquisit de la situation et on a souvent expérimenté que les gens qui entrent ainsi en résistance sont imprévisibles ; c’est-à-dire ce ne sont pas les gens pré-codés par les partis, les organisations, etc. Au départ ce sont des singularités absolues qui entrent en résistance, pour des raisons qui sont des raisons précisément de rapport nouveau à l’adversité, de choix nouveau au regard de l’adversité.

Donc ces poètes de la Résistance nous ont guidés pour cette raison, dans la voie d’un nouveau protocole de constitution de l’adversité. Alors pourquoi ? Pourquoi faut-il proposer une pensée nouvelle sur la question de l’adversaire ? Eh bien c’est parce que nous sommes au-delà de sa classique identification dialectique. Nous ne pouvons plus être dans le champ qui a longuement prévalu de la définition de l’adversaire par la logique de la contradiction finalement : l’adversaire comme celui qui me nie, ou celui qui exerce sur moi une figure de la négation (oppression, exploitation, etc.), de sorte que mon rapport à l’adversité est dialectique au sens où il est négation de cette négation… D’abord et avant tout. Bien. Si le rapport à l’adversaire est dans l’élément de la contradiction, en ce sens il est en effet, comme Hegel l’a toujours énoncé, il est négation de la négation puisqu’il est rébellion, révolte, protestation, affirmation négative contre précisément une négation qui est exercée originairement sur moi-même dans la figure des oppressions, des répressions ou des exploitations.

Alors, la thèse, c’était que nous ne pouvons plus entièrement assumer aujourd’hui cette vue des choses. C’est aujourd’hui un dispositif saturé, ou usé. Et peut-être le plus fondamentalement usé à mon sens de ce qu’on appelle, comme vous voulez, ²la fin du marxisme², ²la fin de la révolution², la fin de tout. Et cette fin de tout, essentiellement, me paraît être les difficultés qu’a la pensée à se représenter l’adversité dans la figure de la négation de la négation. C’est-à-dire dans la figure en quelque sorte classique de la dialecticité du rapport de l’action et de la pensée à ce qui est constitué comme son adversité immanente.

Voilà, ça c’était le premier point. Disons que cette construction dialectique de l’adversité a fixé le régime de la pensée, pendant une longue période, comme ²révolutionnaire² et/ou ²d’avant-garde². La figure révolutionnaire et/ou d’avant-garde est une figure qui privilégie en effet la négation (la table rase, le recommencement, etc.) mais dans l’élément de la révolte ou de la rébellion, c’est-à-dire dans l’élément, en fait, de la négation de la négation. Alors ça c’était le premier point, l’hypothèse de départ.

Je vais réexaminer ce point qui est décisif quand même. Je tiens que les difficultés manifestes de la pensée contemporaine dans ses cheminements politiques, artistiques, etc., sont absolument liées à cette crise de la figure dialectique de l’adversaire. C’en est le noyau, véritablement. Nous ne savons pas, ou nous savons mal, ce que c’est que l’adversaire. De là évidemment, une pente secrète (j’y reviendrai) au nihilisme. Car en réalité, le nihilisme, c’est quelque chose comme la rébellion dans la figure d’une obscurité de l’adversaire.

 

Passons maintenant au deuxième point. L’année dernière, précisément, j’avais proposé de dire que dans le champ de ruines de cette dialectique-là, dans la difficulté de la figure classique de la constitution de l’adversaire, avaient surgi deux nouvelles figures, apparemment tout à fait contraires, mais qui à mon sens sont des figures de l’acceptation camouflée, de l’acceptation comme acceptation masquée, que j’avais appelées : la figure de la gauche et la figure du rebelle ¾ ce couplage par provocation n’est-ce pas. Ou si vous voulez la gauche et son extrême avant-garde, comme deux figures qui en réalité se nourrissent de la déréliction de la figure dialectique mais terminent en figure de l’acceptation ce qui est entamé comme figure de l’adversaire.

Alors je ne vais pas y revenir : on a fait des analyses, des élucidations détaillées de ces points, mais je rappelle que la gauche c’est la figure oppositionnelle, c’est la figure de la constitution de l’adversaire comme ce à quoi on s’oppose. L’opposition étant distinguée de la négation, ou de la destruction ; on s’y oppose mais on n’a pas comme but de le détruire. Et l’essence de l’opposition est en réalité la substitution ¾ c’est comme ça que ça marche. C’est-à-dire que l’essence de ce qui se présente comme opposition est en réalité la figure substitutive ; c’est-à-dire il importe de remplacer, de se tenir à la place de ce à quoi on s’oppose. Et donc il faut le pouvoir, il faut cette place. La substitution au placement est l’essence de cette figure, de sorte qu’elle est une figure d’acceptation de la figure du pouvoir ; elle est une figure dont l’essence est d’accepter que, précisément, ce dont il s’agit est substitutif en dernier ressort.

Et quant à la figure du rebelle, j’avais dit que c’était le revers nihiliste de cela. Ce n’est pas du tout une figure d’opposition. C’est une figure qui ne dit pas « il faut le pouvoir » mais qui dit « il y a le pouvoir sinon rien ». C’est une figure qui est la négation, sans à proprement parler la négation de la négation, c’est-à-dire la négation sans l’affirmation, c’est-à-dire qui se tient dans l’absentement de ce à quoi on s’oppose, et qui fait que l’adversaire en réalité est inaccessible en fait. Ce qui souvent revient à dire d’ailleurs qu’il est un ²système². Le ²système², la ²domination². Il devient une abstraction dominante. Si on regardait les textes détaillés concernant ce courant, on verrait que l’adversaire est pris ou subsumé sous une figure qui est une figure systémique. Un système, c’est ce à quoi vous ne pouvez opposer que le rien. C’est la définition du système. Donc dès qu’on vous dit « ce à quoi je m’oppose c’est le système », en réalité vous avez un élément sourdement nihiliste parce que vous êtes dans l’élément du rien subjectivable qui est hors la systématicité du système. On avait développé ces points-là, je ne les reprends pas. Donc ça c’était le deuxième point.

 

Je récapitule le mouvement parce qu’on va s’insérer dedans quand même, d’une autre manière. Premier point : il faut être au-delà de la figure de la négation de la négation, du point de vue de la subjectivité constitutive de ce qu’est l’adversaire. Deuxièmement les figures de la gauche et du rebelle, opposées mais finalement constitutives du moment présent, ne sont pas sur ce point une véritable solution. Il faut donc à la fois en penser abstraitement la dimension, et voir ce qu’on propose au-delà. Alors, une manière de dire les choses, c’est que la gauche (c’est une catégorie n’est-ce pas, c’est pas simplement la grande collection des candidats socialistes aux élections présidentielles ; c’est un peu plus ramifié et conceptuel que ça), la gauche c’est effectivement définissable comme étant la figure qui a une conception substitutive de l’opposition, substitutive à l’adversaire. Et la gauche on peut dire qu’elle s’oriente selon la loi. J’avais proposé de dire ça. C’est-à-dire si on parle d’orientation dans la pensée, d’orientation dans l’existence, on dira : la figure d’orientation que la gauche propose toujours, c’est une figure selon la loi ; il faut le pouvoir, il faut se substituer au pouvoir pour en fin de compte changer la loi. Et donc s’orienter dans la pensée, c’est toujours s’orienter selon le régime de la loi tel que, en effet, une substitution rend possible sa modification. Et j’avais dit que naturellement, le rebelle propose de s’orienter selon le désir.

Donc, à un niveau d’abstraction plus élevé, on peut dire que le couplage essentiel des deux figures, c’est en réalité le couplage de la loi et du désir. Et que nous savons en réalité qu’il y a une profonde identité entre les deux. Il y a une réciprocité articulée dont Lacan a fait la théorie ; d’autres aussi. Et qui fait que je proposais de dire que ces deux figures sont des figures de désorientation en réalité ; parce que l’orientation selon la loi ou l’orientation selon le désir ne proposent pas véritablement la constitution nouvelle d’une figure de l’adversaire qui pourrait nous réorienter. Et donc elles sont des figures complémentaires de la désorientation. Et d’ailleurs, de fait, leur effet réel est désorientant. Je ne dis pas que la désorientation soit nécessairement mauvaise ¾ c’est une autre question, plus compliquée que ça. Mais en tout cas on ne peut pas dire que ces figures sont des propositions d’orientation dans la pensée ou dans l’existence. Ce sont plutôt des propositions qui, en tant que figures masquées de l’acceptation, sont des propositions de désorientation.

Et alors j’en viens à ce qui était le dernier point de l’année dernière : s’il faut une proposition d’orientation, alors il faut s’orienter selon le générique, c’est-à-dire disons s’orienter selon les vérités, selon quelque chose qui pourrait être nommé ²vérité² dans un sens renouvelé ; c’est-à-dire quelque chose qui ne se laisse réduire ni à la loi ni au désir, ni à leur articulation. Voilà, c’est ça le défi. Il n’y a aujourd’hui de proposition possible de réorientation dans la pensée et dans l’existence que si on tient que le jeu général de l’orientation n’est pas réductible à l’articulation de la loi et du désir. De cela nous avons fait le tour. Et, à mon sens, nous avons fait le tour, historiquement, depuis Mai 68 et ses conséquences. Mai 68 et ses conséquences ont été précisément l’expérimentation historique des virtualités contenues dans le tandem loi-désir quant aux figures possibles de constitution nouvelle de l’adversaire. Alors c’est une expérimentation historique prolongée, ce n’est pas un moment… Je pense que cette expérimentation est maintenant saturée. Et ce dont il s’agit dans cette paire loi-désir s’est donné au fond dans le tandem hostile et paradoxal des maoïstes lacaniens d’un côté et des anarchistes deleuziens de l’autre. Eh bien ce qui s’est donné dans ce tandem-là, est dans une disposition de saturation.

Donc, et là j’en viens à mon point de départ de toute l’année, la possibilité de quelque chose qui ne se laisse réduire ni à la loi ni au désir, nous allons la prendre un peu autrement en disant : ce qui ne se laisse réduire ni au corps ni au discours. Ou si vous voulez quelque chose qui n’est réductible ni au corps ni au langage.

 

Cette année va être consacrée à la construction conceptuelle d’un appareillage de pensée rendant possible que ce qui nous oriente soit irréductible à la combinaison des corps et des langages, soit d’un autre ordre que cette combinaison. Tout en assumant naturellement son existence essentielle, basique, fondamentale, infrastructurelle si vous voulez.

Donc l’énoncé de départ pourrait être : ²il n’est pas vrai qu’il n’y a que des corps et des langages² ¾ si on lui donne sa forme négative. Et je soutiendrai que ²il n’y a que des corps et des langages² est un énoncé commun à la figure de la gauche et à la figure du rebelle. Il est l’énoncé qui permet de dire que ce qui nous oriente est soit de l’ordre de la loi, soit de l’ordre du désir… Et donc, ou bien on est dans la figure substitutive du pouvoir et de la loi, ou bien on est dans le nihilisme du désir. C’est l’un ou c’est l’autre mais ce qui soutient cela est un énoncé partageable finalement, qui est ²il n’y a que des corps et des langages, à la fin des fins².

Et qu’est-ce que c’est que cet énoncé ²il n’y a que des corps et des langages² ? Eh bien c’est un énoncé que je propose d’appeler l’axiome du matérialisme démocratique. Il nous est arrivé d’évoquer cela ici déjà. Donc l’axiome de ce que je propose d’appeler le matérialisme démocratique, et que je propose de désigner comme l’idéologie dominante de notre temps, de notre site, de notre lieu, c’est l’énoncé ²il n’y a que des corps et des langages². Et alors vous voyez, je pense que si nous voulons réellement trouver un principe d’orientation qui soit au-delà de la négation de la négation, c’est-à-dire au-delà de la dialecticité usuelle, à savoir « je me lève contre l’oppression », « je me lève contre l’exploitation », « je me lève contre les méchants » qui pullulent ¾ c’est bien vrai [sourires]… Donc si je veux dire autre chose que cela, qui est déjà très bien, mais qui encore une fois est manifestement saturé, insuffisant, alors il faut déplacer l’énoncé constitutif du matérialisme démocratique. On ne peut pas être dedans.

Ce que je soutiens, c’est que les figures actuelles de l’orientation potentielle sont désorientantes parce qu’elles sont encore en réalité à l’intérieur de l’énoncé primordial du matérialisme démocratique : ²il n’y a que des corps et des langages².

Alors vous voyez bien, si on dit ²il n’y a que des corps et des langages², on va définir la liberté comme la liberté des corps par rapport aux langages, on va dire : les bons langages sont des langages qui ne contraignent pas les corps de telle ou telle manière. Ou bien on va dire, inversement, le bon langage est celui qui permet à l’expressivité des corps d’être maximalement créatrice, etc. Tant que vous restez là-dedans, eh bien vous êtes, à mon sens, essentiellement dans la désorientation. Vous êtes dans la désorientation, c’est-à-dire vous n’êtes ni dans le dispositif dialectique de la négation de la négation (lequel est saturé et obsolète), ni non plus dans une conception novatrice de l’affirmation. Et donc, le problème de cette année, c’est de nous doter d’un appareillage minimal contre l’énoncé considéré comme dominant, comme structurant la situation, qui est l’énoncé ²il n’y a que des corps et des langages². Et aussi contre l’ensemble de ses conséquences concernant la définition de la liberté, la définition de l’égalité, la définition de ce que sont les droits de l’homme, etc., etc. ¾ parce que tout ça ce n’est que des conséquences en réalité de l’énoncé selon lequel ²il n’y a que des corps et des langages². Énoncé donc que j’appelle énoncé constitutif du matérialisme démocratique dans lequel nous vivons aujourd’hui et qui se déploie en tant qu’élément dominant.

 

Alors la construction générale des conséquences de cet énoncé, de sa signification véritable, de l’entame qu’on peut faire contre lui, est en réalité (c’est pour ça que ce séminaire en est l’accompagnement)… est en réalité l’enjeu du livre que je viens de finir, qui s’appelle Logiques des mondes. Qui est un énorme livre. Et donc on peut définir ce séminaire comme un accompagnement, une introduction, une présentation concentrée de Logiques des mondes en tant que Logiques des mondes paraîtra quelque part dans le printemps. On ne va pas l’attendre.

Et on peut dire que l’enjeu c’est à la fois d’avoir une complète intelligibilité de ce que c’est que le matérialisme démocratique, et des conditions sous lesquelles on peut lui opposer vraiment quelque chose. Donc l’enjeu c’est la construction d’une scène idéologique nouvelle. C’est après tout toujours une des fonctions majeures de la philosophie, de contribuer à l’édification d’une scène idéologique nouvelle, dans laquelle on identifierait le matérialisme démocratique comme la figure idéologique dominante dans laquelle on chercherait les points, les lieux où faire une sorte d’incise, d’exception à cette domination.

Alors, effectivement, dans le propos qui est le mien, je tente une construction qui opposerait au matérialisme démocratique quelque chose que j’appelle une dialectique matérialiste et qui, là aussi, peut avoir un énoncé constituant très très simple. L’énoncé constituant du matérialisme démocratique c’est ²il n’y a que des corps et des langages², et je propose comme énoncé constituant de la dialectique matérialiste l’énoncé suivant : ²il n’y a que des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités² ¾ la forme est très importante car ce n’est pas « non c’est pas vrai qu’il n’y a que des corps et des langages ». En réalité il y a trois choses et pas deux. Vous savez, la dialectique, ça consiste toujours à dire qu’il y a trois choses et pas deux, d’une manière ou d’une autre. Mais la forme est très importante, c’est-à-dire qu’il s’agit de faire apparaître le troisième terme, non pas dans le même registre du ²il y a² que les deux autres, mais en figure d’exception.

Donc on va dire ²il n’y a que des corps et des langages², ça c’est la part matérialiste de l’énoncé. On est d’accord au fond pour dire qu’il n’y a que des corps et des langages, d’un certain point de vue. C’est-à-dire que dans un certain registre du ²il y a², c’est bien vrai que ²il n’y a que des corps et des langages² ; ²sinon qu’il y a autre chose², voilà ; ²sinon qu’il y a des vérités² ; ²sinon que² veut dire que dans certaines conditions, pas toujours, peut-être rarement, etc., ²sinon que² quelque chose est, qui n’est pas dans le même registre du ²il y a², qui n’est pas exactement dans la figure du ²il n’y a que des corps et des langages², mais qui n’en est pas moins pouvoir être dit ²étant², c’est-à-dire ²il y a, sinon qu’il y a des vérités².

Alors, vous voyez, cette construction va donc comporter (et c’est ça qui fait son extrême difficulté plus un autre problème que je vais vous dire) : premièrement une logique du ²il y a². C’est la part matérialiste. Que veut dire ²il y a² dès lors qu’on est d’accord pour dire essentiellement ²il y a des corps et des langages² ? Mais quand on dit ²il y a des corps et des langages², en quel sens prend-on ²il y a² ? Ça c’est un premier travail. Et puis le second travail, c’est une logique de l’exception, c’est-à-dire ²sinon qu’il y a des vérités² ; ²il n’y a que des corps et des langages sinon que il y a des vérités² ¾ c’est en exception, en ²sinon que² du ²il y a² ; quelque chose qui est aussi de l’ordre du ²il y a² apparaît, mais dans un autre mode de ce ²il y a².

Alors, voilà… En tout cas nous savons que l’appareillage dont nous avons besoin contient une logique du ²il y a² et une logique de l’exception. Et naturellement la corrélation entre les deux. Empiriquement, je voudrais vous faire remarquer (parce que là on est très abstrait ; on ne le sera pas toujours rassurez-vous, c’est introductif ça) que la pente majeure du matérialisme démocratique c’est de considérer qu’il n’y a pas d’exception. On pourrait presque le définir ainsi, c’est-à-dire ²il y a des corps et des langages² ou “il n’y a pas d’exception”. “Il n’y a pas d’exception” se dit très souvent dans l’espace idéologico-politique par le fait que ²il n’y a qu’une seule chose² : il n’y a qu’une politique par exemple, il n’y a qu’une économie, il n’y a qu’un marché mondial. Il y a une présomption de l’un. Et cette présomption de l’un, cette théorie selon laquelle il n’y a en réalité qu’un seul ordre, c’est une théorie dont le contenu propre est d’arguer, d’argumenter contre toute exception. Non sans raison, parce qu’après tout on peut soutenir que l’exception c’est jamais vraiment démocratique, effectivement. Ici on soutiendra finalement le contraire mais c’est un problème qu’il faut examiner dans sa tension propre. L’exception, c’est ce qui n’est pas comme le reste, et le démocratique c’est ce qui fait que tout est comme le reste.

Donc on pourrait en effet soutenir que le matérialisme démocratique est conséquent en affirmant l’énoncé de la pluralité, ²il n’y a que des corps et des langages², et en accordant à cette pluralité un statut d’unicité, c’est-à-dire : elle est sans exception précisément, elle est le ²il y a². Or vous savez que c’est un argument fondamental de la pensée démocratique contemporaine que de toujours dire ²il y a², c’est-à-dire ²c’est comme ça². C’est un argument majeur et constant, ²c’est comme ça². Le reste, comme vous savez, c’est des utopies, c’est des rêveries, c’est archaïque. Donc il y a un ²c’est comme ça² majeur. Et ce ²c’est comme ça² majeur se ramifie en pluralité immanente dans la figure ²il n’y a que des corps et des langages². Et en réalité, il est aussi une instance de l’un. Et pourquoi il est une instance de l’un ? Parce qu’il est une théorie de la non-exception. Alors c’est une figure très complexe n’est-ce pas, parce que la non-exception est camouflée par la multiplicité. C’est ça l’opération. Elle est très fine, très subtile. D’ailleurs, on en est tous plus ou moins corrodé ou atteint. La non-exception est camouflée par la multiplicité parce que vous commencez par reconnaître que ²il y a des corps et des langages². Alors donc vous ouvrez à une multiplicité sans bords ; vous reconnaissez tout, la diversité des cultures, la diversité des individus, la diversité des postures sexuelles, etc., etc. ; vous reconnaissez tout, sauf justement ce qui prétendrait être en exception de cette modalité du ²il y a², sauf ce qui prétendrait qu’il n’y a pas que cela.

Et donc la non-exception se présente dans la figure de la multiplicité pure et de son acceptation normative. Et c’est pour ça que c’est un matérialisme démocratique, parce que c’est un matérialisme au sens où il affirme que ²il n’y a que des corps et des langages², ce qui paraît être une thèse matérialiste élémentaire, qui d’ailleurs est vraie. Mais, reconnaissant cette multiplicité comme figure du ²il y a², il l’accompagne quasiment par en dessous d’une forclusion de toute exception. Et la forclusion de toute exception signifie en réalité que la pluralité est le mode propre d’existence de l’un. Et je soutiens que c’est le cœur du matérialisme démocratique, que l’un (à savoir la non-exception, la figure unique du ²il y a²) est précisément donné dans la figure de la multiplicité apparemment normative. C’est la reconnaissance de l’autre si vous voulez. Voilà, “il y a des corps et des langages”, ça veut aussi dire “tout autre je le reconnais”, “ce n’est jamais qu’une combinaison de corps et de langage particulière” ; “donc je dois la reconnaître puisque c’est ce qu’il y a”. Mais ce que je ne peux pas reconnaître, c’est ce qui est en exception de ce qu’il y a naturellement ; c’est-à-dire ce qui, d’une certaine manière, dirait, et c’est l’autre axiome que je propose de soutenir : ²il n’y a que des corps et des langages sinon que², c’est-à-dire ouvrant simplement la brèche formelle de l’exception possible dans le ²il y a². Et c’est cette brèche de l’exception dans le ²il y a² que j’appelle ²vérité². Bien.

Vous voyez que ça c’était pour faire le tour du premier type de difficulté. Reconnaître la logique générale du ²il y a², que nous avons en partage, puisque après tout nous dirons aussi qu’il n’y a que des corps et des langages. Nous n’allons pas dire ²il y a des âmes ou il y a des esprits, il y a des feu follets, il y a une spiritualité²… Non, on ne va rien dire de ce genre. Donc on va bien dire ²il y a des corps et des langages² à la fin des fins. Sinon qu’on va dire ²sinon que². On va dire ²il y a des corps et des langages sinon que…² Et cette brèche du ²sinon que², dont on prendra ensuite des exemples etc., on la nommera ²vérités².

Ça c’est le premier registre. Il faut se convaincre que l’on partage la logique du ²il y a² et qu’on y suture, on y greffe une logique de l’exception, de façon immanente. C’est-à-dire oui il n’y a que cela, sinon que c’est ouvert à un ²il y a² d’une autre espèce, immanent au premier, fondé sur le premier, mais qui introduit une logique de l’exception. Donc c’est un travail qui est en partie un travail de logique ¾ je reviendrai sur ce point. C’est un travail de logique. D’ailleurs, peut-on prescrire un univers logique qui se prête simultanément à la logique du ²il y a² et à la logique de l’exception, en tant qu’exception immanente ? Bien.

Ça c’est une première difficulté, ça ne va pas de soi, ça demande un appareillage compliqué et j’indique que c’est parce que cet appareillage est à construire pour une part, que nous avons tant de difficultés ¾ quand je dis ²nous², c’est un ²nous² hypothétique, virtuel… Nous avons tant de difficultés à être dans l’espace de la possibilité de l’exception. Pas simplement de l’exception mais de sa possibilité. Parce que d’une certaine manière, la puissance du matérialisme démocratique, c’est que nous avons à reconnaître son ²il y a². Qui va réellement objecter à ²il y a les corps et les langages, et c’est avec ça que se constituent les mondes, les univers, les cultures, toutes les représentations etc.² ? Personne, c’est certain. Nous avons aussi à partager ça. Mais il faut un appareillage nouveau et compliqué pour assumer, tout en reconnaissant cela, la figure potentielle ou virtuelle de l’exception, c’est-à-dire en réalité le ²sinon que² des vérités, ou tout ce que vous voulez, on peut lui donner un autre nom.

 

La deuxième difficulté, c’est que le matérialisme démocratique, si réellement il est une idéologie, ce que je crois, est de l’ordre du semblant, d’une manière ou d’une autre ; de l’ordre de la représentation imaginaire. Mais la figure singulière du matérialisme démocratique c’est que c’est un semblant tel qu’il est argumenté du réel. Ce n’était pas du tout comme ça du temps où l’idéologie dominante c’était la religion chrétienne par exemple : c’était une grande figure du semblant argumentée de l’extériorité au monde, à la transcendance, au destinal, à tout ce que vous voulez. Le matérialisme démocratique c’est une idéologie dont la figure particulière se présente comme la pure et simple description de la réalité. Et elle prétend précisément que c’est tout ce qui n’est pas elle qui argumente d’une extériorité au réel, ou d’une transcendance quelconque. Et donc, la construction de quelque chose qui échapperait au matérialisme démocratique est très compliquée, parce qu’on a à faire à une figure qui est toujours en réalité apte à prononcer que ce qu’elle dit, c’est simplement ce qu’il y a. Et en un certain sens, c’est vrai, puisqu’en effet il n’y a que des corps et des langages. Donc vous voyez en quel sens elle est toujours en état d’arguer que son propos, en dernier ressort un propos de caractère idéologique, est tout simplement la matérialité même de ce qu’il y a, l’effectivité de ce qu’il y a. Ça c’est une situation, à mon sens, relativement inédite : que l’idéologie dominante se présente elle-même comme entièrement argumentée de thèses sur le réel, argumentant de la description de ce qu’il y a. Et mettant au défi, par conséquent, tout adversaire potentiel, d’assumer le ²il y a². Parce que l’argumentaire du matérialisme démocratique consiste à toujours dire : « si vous convenez avec nous de ce ²il y a², eh bien vous devez en tirer les mêmes conséquences que nous ; et entre autres, vous devez assumer qu’il n’y a pas d’exception ». Ceci nous est dit tous les jours : « c’est comme ça ».

Et donc, l’idéologie elle-même, se présente comme le contraire de l’imaginaire. Elle se présente comme la pure et simple description du ²il y a² comme tel. Cependant, en définitive, ceci n’est qu’une apparence si nous soutenons la thèse que ce n’est qu’une idéologie. Ceci n’est qu’une apparence, ce qui veut dire que, en éliminant l’exception, le ²il y a² du matérialisme démocratique bascule dans l’imaginaire. Mais ça c’est une opération assez compliquée, c’est-à-dire le moment où le matérialisme démocratique s’avère une idéologie, c’est précisément lorsqu’il se totalise lui-même, c’est-à-dire lorsqu’il forclôt toute exception. Et cette forclusion de l’exception, c’est-à-dire la clause de l’un, chez lui, est son élément idéologique propre. Mais cet élément idéologique lui-même est constamment argumenté du réel, argumenté du ²il y a² vous voyez. Donc c’est une opération tout à fait singulière, et qui doit être démontée et formalisée comme telle. Et qui revient à quoi ? Eh bien qui revient à penser, dans le cas du matérialisme démocratique, le réel du semblant ; c’est-à-dire le réel du semblant de réel. Qu’est-ce que c’est que le réel du semblant de réel ? ¾ c’est ça la question que nous devons adresser au matérialisme démocratique. Comment se fait-il qu’il est en état de se présenter comme la description de ce qu’il y a ? Alors qu’à l’évidence nous expérimentons par ailleurs qu’il organise imaginairement les consciences, que en fait il n’a qu’un seul but, c’est de disposer des sujets devant le marché. De constituer des sujets comme des sujets de la marchandise ; il n’a pas d’autre but. Nous le savons ça, nous l’expérimentons.

La question est vraiment de savoir : où est-ce que nous nous faisons vraiment avoir ? Et ben c’est pas clair ça. Aujourd’hui ça n’est pas clair ! La conscience qu’on se fait avoir est certaine. Mais sauf à régresser dans les figures de la négation de la négation (et de la figure de la dialecticité), notre réponse à la question de savoir où exactement fonctionne l’imposture n’est pas claire. Et c’est un des grands propos du séminaire de cette année de tenter d’aller un peu loin dans l’élucidation de ce point ; c’est-à-dire quel est le point d’imposture du matérialisme démocratique, alors même que ce qui semble être son être propre est de décrire correctement le ²il y a², comme un assortiment, un jeu réciproque des corps et des langages. Et on sera bien obligé de dire à un moment donné que l’imposture c’est de forclore l’exception. Mais c’est une imposture très spéciale, très nouvelle, la forclusion de l’exception. Et c’est ce moment-là cependant qui le fait basculer dans la figure imaginaire de la totalisation, dans la figure imaginaire de l’un ou du tout.

Voilà. Mais pour en venir là, pour traiter ce point de façon déployée, nous serons obligés de penser ce que c’est que la figure propre du semblant dans ce cas-là, c’est-à-dire : qu’est-ce que c’est que le semblant en tant qu’il est argumenté du réel ? Et donc nous devrons aller jusqu’au point où nous rendrons raison du ²il y a² de l’apparaître lui-même, c’est-à-dire : en quel sens le ²il n’y a que des corps et des langages² peut-il être un ²il y a² du semblant ¾ bien que ça se présente comme une thèse que nous allons partager. C’est-à-dire nous allons montrer, ou tenter de montrer comment une thèse sur le ²il y a², sur ce qu’il y a, qui paraît non seulement raisonnablement matérialiste, mais qui paraît aussi raisonnablement démocratique, à savoir la thèse : « écoutez : il n’y a que des corps et des langages, tirons-en les conséquences en ce qui concerne les libertés, l’égalité, etc. » ¾ ça paraît absolument recevable… Comment se fait-il que cette thèse soit susceptible de fonctionner comme une imposture radicale ? Alors que, en un certain sens, nous sommes contraints de la partager. Vous voyez : comment se fait-il que nous soyons contraints de partager une thèse qui doit fonctionner cependant dans l’élément d’une imposture radicale ? Et comment cette imposture radicale est-elle possible s’agissant d’une thèse de ce genre ?

Et donc nous allons avoir à examiner quel est le ²il y a² propre de l’apparaître, le ²il y a² propre du semblant, sans cependant basculer dans une pure théorie du semblant justement. Alors j’appelle théorie du semblant quelque chose qui dirait : « oui ben tout ça finalement ça relève du virtuel, etc. » ; enfin une thèse à la Baudrillard, ou quelque chose comme ça. Alors on va cheminer sur une crête qui n’est pas celle-là. On va à la fois assumer, d’un côté la matérialité de la thèse, c’est-à-dire ²il n’y a que des corps et des langages² ; ça ne relève pas, ça, en soi-même, de l’image, du virtuel, du fantôme, etc. ; c’est une thèse matérialiste raisonnable mais d’un autre côté il y a un fonctionnement de cette thèse qui la fait basculer dans la logique du semblant ou dans la logique de l’apparaître. Voilà. Ça c’est, à mon avis, un problème tout à fait capital aujourd’hui.

Par conséquent, il faut que nous ayons la possibilité d’une théorie du semblant, ou de l’apparaître, qui soit une théorie du réel de l’apparaître et non pas une théorie du pur apparaître de l’apparaître. Vous comprenez : nous devons avoir une théorie du semblant qui n’est pas une théorie du semblant comme substitut du réel. Mais une théorie qui assume qu’il y a un réel du semblant lui-même. Et quel est ce réel ? Quelle est cette dimension qui seule nous permet de comprendre qu’une thèse matérialiste évidente puisse fonctionner en définitive comme une imposture idéologique ? Et alors ça c’est ce que j’appellerai la nécessité d’une nouvelle grande logique. Il nous faut une nouvelle grande logique, voilà. Enfin, ce n’est pas étonnant puisque le schéma dialectique c’était la grande logique de Hegel. Donc il nous faut une nouvelle grande logique qui succède, relaie, relève la logique dialectique comme telle. Alors ça c’est un aspect de la chose.

Et d’autre part, comme nous ne voulons pas tomber dans une figure idéaliste ou une figure du semblant pur, il nous faut aussi que l’exception relève du régime du ²il y a². Parce que si nous disons ²il n’y a que des corps et des langages sinon qu’il y a des vérités², nous avons à rendre raison du ²il y a² des vérités, donc du ²il y a² de l’exception, et comme ²il n’y a que des corps et des langages², il faut qu’il y ait un CORPS des vérités. Et que cependant les vérités ne soient pas réductibles aux corps et aux langages. Donc ça c’est la 2e partie du programme : ce sera de tenter de penser ce que peut bien être le corps de l’exception. Le langage, cela va de soi. Mais le point difficile c’est : qu’est-ce que c’est que le corps de l’exception ? C’est-à-dire en quel sens les vérités ont un corps ? Et vous voyez que nous y sommes obligés. C’est ce qu’on appelle une figure de torsion. Nous assumons qu’ ²il n’y a que des corps et des langages² ; nous disons ²sinon qu’il y a des vérités² ; et vous avez un retour du fait que vous avez assumer qu’ ²il n’y a que des corps et des langages² sur le fait qu’il y a des vérités. Donc vous avez la question légitime de : en quel sens y a-t-il une corporéité, c’est-à-dire une matérialité des vérités elles-mêmes ? C’est en ce sens qu’on parlera d’une exception immanente. Puisque c’est en exception de ²il n’y a que des corps et des langages², mais c’est une exception immanente, c’est-à-dire : vous devez quand même montrer que ça n’est pas un autre monde ¾ vous comprenez ?… Que ça n’est pas une autre scène. Que ça n’est pas excepté du ²il y a² lui-même. C’est en exception du ²il n’y a que des corps et des langages² mais cela est quand même dans le régime général du ²il y a². C’est pour ça que je parlais de dialectique ; ²dialectique² ça veut dire qu’il y a une exception, mais matérialiste. Donc ça veut dire que cette exception elle-même doit pouvoir se présenter sous la forme du régime général du ²il y a². Et ça va culminer dans la question suivante : qu’est-ce que c’est que le corps d’une vérité ?

 

Si bien que nous avons, pour cette année, et dans Logiques des mondes aussi d’ailleurs, deux grands problèmes ; on peut les résumer comme ça :

¾ premièrement : quelles sont les lignes générales d’une nouvelle grande logique ? C’est-à-dire d’une nouvelle théorie du lien entre l’être et l’apparaître, quelque chose comme ça ; ou entre le réel et le semblant. Donc une nouvelle grande logique et

¾ deuxièmement : une théorie du corps des vérités.

      Voilà. Alors, à titre de renseignement, je vous indique comment ces problèmes sont ordonnés dans Logiques des mondes lui-même ¾ Logiques des mondes que vous aurez dans quelques mois. Voilà comment ça s’organise, et vous allez voir tout de suite le lien avec ce que je viens de vous dire.

      Vous avez une préface, une longue préface qui présente la possibilité d’une nouvelle scène idéologique. Alors en gros vous avez une préface qui dramatise un petit peu l’opposition du matérialisme démocratique et de la dialectique matérialiste, c’est-à-dire qu’elle n’est pas au fond philosophique mais pré-philosophique au sens où elle indique les virtualités idéologiques de l’ensemble : on va essayer de faire en sorte que le matérialisme démocratique dominant soit en quelque manière contraposé ou ébréché par une autre orientation de pensée qu’on appellera la dialectique matérialiste. La préface argumente dans cette direction.

      Ensuite il y a cinq Livres. Le Livre I est directement une théorie du sujet ; c’est-à-dire qu’on entre dans le vif de la possibilité d’une subjectivation de l’exception. On peut dire que le Livre I présente la thèse selon laquelle toute exception est subjective ; ou si vous voulez que toute exception est corrélée à un effet de sujet. Le ²sinon que² dans ²il n’y a que des corps et des langages² relève d’une logique subjective. Et donc on propose, dans ce Livre I, mais c’est de l’anticipation en même temps, les linéaments d’une théorie du sujet apte à porter l’exception. Je signale que cette théorie du sujet, les anciens fidèles d’ici en ont eu des bribes parce que je l’ai traitée dans les séminaires de 96, 97 et 98, que j’avais appelée Théorie axiomatique du sujet. Et en effet, c’est un peu cette théorie axiomatique du sujet qui est présentée là, dans le Livre I, pour entrer tout de suite dans les raisons pour lesquelles l’exception, en tant qu’elle est dans la figure d’un sujet, vient en effet en exception de l’objectivité, du principe général du ²il y a².

      Ensuite il y a la grande logique. Alors ça, la grande logique, c’est du travail. Il y a trois Livres. Les Livres II, III et IV constituent le corps de la grande logique. Le Livre II s’appelle Le transcendantal ; le Livre III s’appelle L’objet, et le Livre IV La relation. Donc le transcendantal c’est les conditions générales de ce que c’est que l’apparition d’un monde ; j’appelle ²monde² toute scène de l’apparaître, toute scène du ²il y a², ou de l’être-là si vous voulez. Et le transcendantal c’est simplement l’examen des conditions de possibilité d’un monde ; pour Kant le transcendantal désignait les conditions de possibilité de l’expérience, mais là c’est les conditions de possibilité d’un monde. Ça c’est le Livre II.

      Le Livre III c’est L’objet, c’est-à-dire : qu’est-ce que c’est, dans le monde, qu’un objet ? Comment on peut singulariser un objet dans un monde. Et puis le Livre IV, La relation : eh bien qu’est-ce que c’est qu’une relation entre objets ?

      Tout ça est d’un classicisme parfait : conditions générales de l’apparition d’un monde ; objets du monde ; relations entre objets du monde.

      Le Livre V s’appelle Les 4 formes du changement. C’est le livre qui va contenir la théorie de ce qui peut se passer dans un monde qui ait statut d’exception aux lois du monde. Donc on va distinguer 4 formes du changement qui vont depuis le changement comme simple dépliement du monde, le changement comme loi du monde, j’appellerai ça ²les modifications², en un sens un peu spinoziste (²les modes², ²les modifications² ; les modifications d’un monde, qui font partie de ce monde, qui sont sous la loi de ce monde). Et puis à l’autre extrémité il y aura l’événement. Alors l’événement nommera les conditions de possibilité de l’exception : il faut qu’il arrive quelque chose d’une nature tout à fait particulière pour que l’exception du ²il y a² puisse elle-même se présenter dans un monde, vous voyez.

      Et puis, entre les deux, il y a deux formes intermédiaires du changement, mais je ne vais pas vous donner toute la machinerie, ce n’est pas… Mais vous voyez, l’objectif fondamental c’est de distinguer, dans les changements, les changements qui sont intra-mondains au sens strict (c’est-à-dire qui sont des changements conformes aux lois du monde) de ceux qui affectent le transcendantal, c’est-à-dire qui affectent la condition de possibilité du monde, et non pas simplement le monde dans son développement. Ça c’est une distinction majeure et qui doit être repensée à nouveaux frais, parce que, en fin de compte, c’était ce type de distinction qui sous-tendait, dans la logique dialectique, le thème de la révolution par exemple. Prenez par exemple l’opposition traditionnelle entre réforme et révolution. Remarquez qu’aujourd’hui tout le monde parle de réforme et plus personne de révolution ; le couple est un peu défait ; réforme est devenu un mot de la droite pure ¾ et quand on voit que c’est Sarkozy qui se fait le champion de la rupture, alors là ça devient sensationnel… Mais en réalité le débat entre réforme et révolution était un débat qui portait sur quoi ? Eh bien la réforme c’était une transformation homogène au monde ; on transformait quelque chose, mais on le transformait de l’intérieur de la loi du monde. Tandis que la révolution c’était une transformation du monde, de sa condition de possibilité même, de sa nature intime.

      Donc l’opposition politique entre réforme et révolution a toujours été l’opposition entre deux types de changement. Alors on va la retrouver là, mais dans un argumentaire non dialectique, un argumentaire finalement soustrait à la logique de la contradiction. Et on va identifier d’un côté les modifications, de l’autre les événements. Au sens où la modification est interne à la figure d’apparaître du monde, tandis que l’événement affecte la condition de possibilité du monde lui-même, c’est-à-dire son organisation transcendantale. Ça c’est sur les quatre formes du changement. C’est le Livre V.

      Le Livre VI ça va être La théorie des points. C’est un livre à la fois décisif et peut-être le plus difficile parce que c’est un livre sur le rapport entre la multiplicité infinie et le 2. Voilà. Ce que j’appelle ²point², c’est le moment où l’ensemble des nuances de l’apparaître d’un monde se concentre dans un choix pur entre deux possibilités. Et comprenez bien : ce n’est pas d’un côté le choix entre 36 000 possibilités et de l’autre le choix entre 2 possibilités ; c’est le moment où l’ensemble des nuances possibles d’un monde se concentre lui-même, en tant que multiplicité infinie, dans la figure du 2. C’est-à-dire que c’est un moment où dire « oui » ou « non », dire ceci ou cela, est une prise de position, non pas sur ceci ou cela, mais une prise de position sur l’ensemble de la multiplicité infinie du monde lui-même. Donc ça c’est un point à mon avis tout à fait décisif parce qu’on ne va pas dire que la loi du monde est la contradiction, comme on le dit dans la dialectique, c’est-à-dire que la loi du monde c’est le 2 ; on ne va pas dire que structurellement le monde est divisé en deux, ce qui était en fin de compte, grossièrement parlant, la conception du monde historique comme lutte des classes ou comme conflit entre deux camps, entre deux options ¾ on ne va pas du tout dire ça : on va dire que, dans certaines circonstances, en un point particulier du monde, dans le monde, il arrive que l’ensemble des nuances phénoménales de l’apparaître se concentre dans la figure du 2 ; et que ça, c’est ²un point² du monde. Ce n’est pas le monde structuré par le 2, c’est une figure au contraire du monde qui, très localement, présente le nuancier infini de son existence dans la figure du 2. Et c’est une théorie absolument nécessaire parce qu’on peut montrer ensuite qu’un corps de vérités procède toujours point par point ; c’est-à-dire que le cheminement d’une vérité se fait point par point. Donc elle se fait en allant d’une figure de ce genre à une autre figure de ce genre et, en définitive, une vérité c’est le traitement d’un certain nombre de points. Ça n’est pas du tout quelque chose qui appréhende le monde dans sa globalité ou dans sa totalité. C’est une trajectoire point par point. Et c’est pour ça évidemment qu’il faut une théorie de ce que c’est qu’un point.

Et le Livre VII, après la théorie des points, s’appelle Qu’est-ce qu’un corps ? Alors vous savez que Spinoza disait « nous ne savons pas même ce que peut un corps ». Alors le Livre VII de Logiques des mondes est consacré à répondre à distance à Spinoza car, en un certain sens, nous savons ce que c’est un corps. Enfin nous avons une idée de ce que peut un corps. Donc la question du Livre VII c’est à la fois ²qu’est-ce que c’est qu’un corps ?² et ²que peut un corps ?² Alors par ²corps², ici, il faut entendre naturellement un ²corps de vérités² ; ce n’est pas n’importe quel corps. ²Qu’est-ce qu’un corps en tant que corps subjectivable ?² Et on peut dire ²corps subjectivable² ou ²corps de vérités², c’est la même chose. Voilà.

Et une fois qu’on a découvert qu’est-ce que c’est qu’un corps, on a complété ce qui était amorcé dès le Livre I en matière de théorie du sujet. Parce que dans le Livre I on ne sait pas encore ce que c’est qu’un corps ; on dit qu’un sujet c’est un corps mais on ne sait pas encore ce que c’est. Dans le Livre VII, on sait ce que c’est un corps et donc, si je puis dire, on sait à peu près tout [sourires]. En tout cas pas mal de choses.

Et puis alors après, après le Livre VII, vient une conclusion. La conclusion c’est ce que vous avez sous les yeux, le texte Qu’est-ce que vivre ? Le texte que vous avez c’est tout simplement l’état actuel de la conclusion de Logiques des mondes. C’est bien pour ça que c’est quelquefois un peu obscur, un peu dur à comprendre. Mais quelquefois c’est très limpide aussi. Et par conséquent l’élucidation de cette conclusion va être la manière dont je vais vous présenter, à vous qui me faites le plaisir d’être là, Logiques des mondes. Vous le connaîtrez ainsi à fond avant tout le monde parce que, en fin de compte, au lieu que dans le livre ça commence par la préface et ça va à la conclusion, ici on va commencer par la conclusion. Je vous dois bien une manière originale de lire. Alors on va lire comme les crabes, à reculons.

Comme vous le savez, cette conclusion a pour titre celui du séminaire interrompu de 2003-2004. Donc on reprend les choses, en un certain sens, en un point où on les avait laissées.

 

Alors je voudrais terminer pour aujourd’hui… Donc vous voyez le schéma général qui est le nôtre, qui est très ambitieux. La méthode qui est la nôtre est le commentaire d’un texte finalement, en en élargissant un tout petit peu les perspectives, un peu en diagonale ou à reculons. Je voudrais, pour terminer, situer le cheminement de notre explication de ce texte.

Je pense que peut-être les deux énoncés les plus énigmatiques et les plus importants sont : un énoncé que vous trouvez dans le point 4, qui est : ²La vie est ce qui vient à bout des pulsions.² Ça, je voudrais arriver à ce que nous le comprenions tous ici. Cette définition particulière de la vie, paradoxale en apparence puisque souvent la vie est présentée comme ce qui est de l’ordre de la pulsion, ou en tout cas une des pulsions fondamentales. Là je voudrais soutenir que la vie est ce qui vient à bout des pulsions ; ce qui revient à dire que l’existence, telle qu’elle peut être digne d’être vécue, est vie affirmative parce que, précisément, elle n’est pas hantée par un adversaire non identifié ; parce que c’est ça une vie malheureuse, c’est une vie qui est hantée par un adversaire qu’elle ignore. C’est ça. Et c’est bien pour ça que la philosophie dialectique et tout ce qui s’y rattache directement ou indirectement a été longuement vécue comme une figure d’émancipation. D’émancipation pourquoi ? Eh bien parce que la vie était au moins une vie qui n’était plus hantée par un adversaire insaisissable, par un adversaire obscur. C’était une vie qui identifiait, de façon immanente, ce qui lui était adverse. Et maintenant nous sommes de nouveau dans l’ombre de ce point de vue-là.

Donc on va appeler ²vie² la vie qui n’est plus hantée par un adversaire obscur. Eh bien cette vie-là, je dis que c’est une vie qui est venue à bout des pulsions. Et c’est ce venir-à-bout-des-pulsions que nous pouvons identifier à ²il n’y a que des corps et des langages sinon que². Et que c’est le ²sinon que² qui est la figure grammaticale de l’exception qui porte le venir-à-bout-des-pulsions, c’est-à-dire on vient à bout des pulsions, et donc on est dans une vie qui n’est plus traînée par son adversaire obscur si l’on assume, si l’on est dans la grammaire de l’exception. C’est ce point-là que je voudrais délier complètement, avec ce qui va autour, à savoir que venir à bout des pulsions c’est toujours être dans la création d’un nouveau présent. D’ailleurs c’est dit deux lignes avant : ²on lui confiera fidèlement une temporalité neuve² au nouveau corps ; on peut lui confier une temporalité neuve. Alors ça c’est le premier énoncé qui cristallise je crois la difficulté.

Et le deuxième c’est l’énoncé final que je peux vous lire : ²L’animal désabusé dont la marchandise est l’unique repère, nous ne serons livrés à sa forme que si nous y consentons. Mais de ce consentement nous protège l’Idée, arcane du présent pur.² Donc cette deuxième thèse, qui est absolument finale, c’est mon dernier mot si l’on peut dire [Badiou se marre], c’est que nous sommes livrés à la forme de cet animal désabusé par notre consentement. Alors vous voyez comme ceci se conjoint avec ce que je vous ai déjà dit, c’est-à-dire : c’est parce que nous consentons à donner à ²il y a des corps et des langages² le même sens que le matérialisme démocratique… Si nous consentons à cela, c’est-à-dire si nous consentons au même matérialisme que l’adversaire, eh bien nous serons livrés à l’animal désabusé dont je parle, c’est-à-dire à la subjectivité passive qui comparaît devant la marchandise. Voilà.

Et donc, l’espoir, c’est que précisément notre perte requiert notre consentement. Et ça je crois que c’est une caractéristique tout à fait ancienne du matérialisme démocratique : il fonctionne au consentement. De manière majeure. Il ne fonctionne pas à la tromperie, à l’illusion. Il fonctionne au consentement. Et un consentement qui nous est extorqué parce que c’est argumenté du réel, parce que c’est une idéologie du ²il y a². Et en un certain sens, en effet, nous acceptons cette norme du ²il y a². Et donc le problème est d’accepter sans consentir. Nous devons accepter qu’il n’y ait que des corps et des langages, mais nous ne devons pas consentir à ce que cela signifie la forclusion d’autre chose. J’appelle ²acceptation² le fait qu’à la dimension raisonnable de cet axiome nous ne devons pas nous soustraire. Nous ne devons pas dire « non ! il y a autre chose ; c’est pas vrai ». Non, nous devons d’une certaine manière, raisonnablement, accepter cet axiome. Mais j’appelle ²consentement², non pas d’accepter l’axiome du matérialisme, mais de lui donner le même sens que celui que lui donne le matérialisme démocratique, c’est-à-dire en réalité la forclusion de l’exception.

Et l’exception, naturellement, c’est grammatical, puisque ne pas consentir à l’absence de l’exception c’est au départ ne pas consentir à l’éradication du ²sinon que² qui peut-être ouvre quelque chose d’incertain. Donc c’est vraiment la clause grammaticale du ²sinon que² qui ne doit pas être raturée. La rature de la possibilité ou de la virtualité de l’exception, c’est le sens que le matérialisme démocratique donne à l’énoncé ²il n’y a que des corps et des langages². Et accepter cet énoncé ne doit pas être payé du prix du consentement. Et alors qu’est-ce qui nous protège de ce consentement ? Ça on le verra. C’est ce que j’appelle ²l’Idée² ; ²l’Idée² ça veut simplement dire qu’il y a des vérités. Ça veut dire le remplissement de l’exception ; c’est-à-dire c’est l’idée que toute vie véritable est une vie en vérité, ou une vie pour une Idée comme je le dis ailleurs dans le texte ¾ on reviendra là-dessus.

Et qu’est-ce que c’est qu’une Idée ? Une Idée c’est le fait qu’il y ait réellement un présent ; “l’Idée” ce n’est pas du tout une transcendance platonicienne, ça veut simplement dire qu’un nouveau présent est attestable, qui est le présent d’une vérité justement. Et qui, en tant que présent d’une vérité, est le seul véritable et pur présent. Nous montrerons pourquoi le présent des corps et des langages est un faux présent toujours, est un présent absorbé par une dimension de non-présence. Il n’y a de réellement présent que les vérités ¾ ça c’est une thèse qui va de pair avec le fait qu’il n’y a de réellement présent qu’un sujet. C’est-à-dire que le présent c’est une dimension du sujet. Et si tout sujet est sujet d’une vérité, ou sujet pour un corps subjectivable, alors il n’y a de présent que le présent d’une vérité.

Et donc, en principe, nous pouvons toujours être protégés du consentement par l’Idée. C’est-à-dire que finalement le fait qu’il y a des vérités peut nous protéger du consentement. Mais j’insiste sur le fait, très important, que le consentement c’est plus que l’acceptation. Et là vous comprendrez un des ressorts essentiels de la propagande contemporaine. La propagande contemporaine c’est de nous dire : « ce que vous êtes forcés d’accepter, vous devez y consentir ». Et au fond on voit bien comment les complications philosophiques consonnent avec les évidences immédiates. Parce que ce que nous entendons dans cette propagande n’est pas dit dans ces termes mais est pourtant parfaitement de cet ordre. D’ailleurs vous devez bien accepter qu’il n’y a que des corps et des langages, vous devez bien accepter que le monde soit comme il est. Qui va dire le contraire ? Eh bien oui, évidemment, j’accepte que le monde soit comme il est. Mais est-ce que ça veut dire que j’y consens ? Ce n’est pas du tout la même chose, vous comprenez. Nous acceptons tout à fait que le capitalisme soit hégémonique, que ceci, que cela… Comment faire ? C’est comme ça ! Mais y consentir c’est une autre affaire. Or, y consentir, on voit toujours qu’à la fin des fins ça consiste à dire « il n’y a pas d’exception », c’est-à-dire il n’y a pas de point d’exception. Ce qui veut dire aussi : « il n’y a pas de sujet ».

 

Et alors c’est pourquoi le mouvement général de notre explication de texte de cette année va se faire selon ces lignes-là. Je peux vous dire comment nous commencerons la prochaine fois.

Là aujourd’hui nous avons un peu parcouru l’ensemble mais nous allons commencer par des précisions sur le matérialisme démocratique lui-même. Et par conséquent nous commencerons par expliquer, de manière centrale, les énoncés 5 et 6. Pas d’ailleurs absolument en entier, mais c’est pour vous recommander de les lire.

Donc le chemin va se faire de la manière suivante : nous allons commencer par les énoncés 5 et 6 afin de réélucider, de reclarifier très précisément et très conceptuellement cette fois ce que c’est que le matérialisme démocratique. On peut dire que nous allons commencer par une théorie de l’idéologie dominante un peu plus définitive ou ramifiée que celle que j’ai exposée aujourd’hui. Et puis ensuite nous allons basculer tout à fait de l’autre côté par le traitement d’un concept qui est absolument opposé à tous ceux du matérialisme démocratique, et qui joue un rôle central, qui est le concept d’éternité.

Alors ça, évidemment, c’est un peu une affaire difficile cette affaire d’éternité, parce qu’il s’agit de définir de façon nouvelle l’éternité. L’éternité est un concept philosophique qui a une longue histoire. Et je considère que, philosophiquement, c’est une entreprise décisive de reconstituer une signification contemporaine au mot “éternité”. Ça ne peut pas être une signification héritée, religieuse. Je pense que nous ne nous en tirerons pas si nous ne réédifions pas, si nous ne reconceptualisons pas complètement et à nouveaux frais la notion d’éternité. Parce qu’il n’est pas possible, en réalité, de tenir l’exception, c’est-à-dire de tenir le ²sinon que² des vérités si l’on n’a pas de possibilité de débaptiser l’éternité ; c’est-à-dire si vous êtes dans la temporalisation, sans exception au temps, si vous êtes dans le temps en tant que temps, alors vous êtes nécessairement dans le fonctionnement matérialiste démocratique de ²il n’y a que des corps et des langages².

Et là on est dans la question de savoir ce qu’on est en état de penser : je ne suis pas en train de dire « il y a des choses éternelles »… C’est un autre problème. Mais est-ce que nous sommes en état de penser véritablement une figure d’éternité qui soit une figure contemporaine ? Ça c’est un point décisif.

Et alors finalement, une partie de l’entreprise peut se nommer ²intégrale laïcisation du concept d’éternité², c’est-à-dire extirper l’éternité de l’ensemble de ses connotations et de ses sémantèmes religieux. Et je vais vous dire : finalement, pourquoi l’islamisme ? C’est parce qu’ils tiennent sur l’éternité. A la fin des fins c’est pour ça. Dans des conditions dramatiquement désastreuses. Mais si vous abandonnez l’éternité aux religions, vous êtes pris, ça c’est sûr ; parce qu’aujourd’hui, la disposition générale des choses c’est qu’on est dans les énoncés du matérialisme démocratique, lesquels imposent d’une certaine façon l’abandon de l’éternité aux religions.

Donc nous devons absolument, impérativement, c’est quasiment une question de survie de la pensée, nous devons absolument éviter ce dualisme-là n’est-ce pas. Éviter précisément les figures qui nous sont imposées de la guerre contre le terrorisme : l’Occident sous le signe du matérialisme démocratique d’un côté, et puis de l’autre l’éternité abandonnée aux  religions criminelles. Ça c’est quand même une situation intolérable. Or, philosophiquement, ça j’en suis absolument convaincu, cela signifie que nous avons comme devoir, comme impératif, de créer, d’inventer, de redisposer une notions intégralement laïcisée d’éternité. Et cette notion d’éternité affectée aux vérités, affectée aux Lumières si vous voulez, devra être entièrement disjointe de l’appareillage imaginaire des religions sous sa figure oppressive ou terrorisante, tout en restant incompatible avec le matérialisme démocratique, en exception d’avec lui.

Et alors, tout le problème est de savoir si nous pouvons avoir de cette éternité une dimension affirmative, si cette conception contemporaine de l’éternité peut être intégralement affirmative et non pas simplement régulatrice, idéale ou sceptique.

Je terminerai par Guyotat parce qu’il y a une très belle formule au début de Tombeau pour 500 000 soldats. C’est un personnage qui s’appelle Iérissos qui va mourir à la fin du livre 1, qui dit ceci : « J’entre dans l’incroyance avec un tremblement de joie. Mon front, je le veux écrasé et serré par l’arceau d’une litière, et mes épaules souillées par les vomissures. Ô doute, seule éternité. » Vous voyez là une version de l’éternité, intégralement laïcisée, mais dans sa figure négative : la seule chose éternelle est l’incroyance ou le doute. Eh bien un des propos de ce séminaire est d’assumer en effet que l’éternité doit être une notion intégralement laïcisée, qu’elle est compatible en effet avec la joie de l’incroyance, mais qu’elle n’est pas réductible au doute.

Merci.

novembre 2005

- les dates : 14 décembre, 11 janvier, 1er mars, 29 mars, 26 avril, 31 mai, 14 juin

- je participerai à une séance sur Beckett ce samedi 3 décembre au Vieux Colombier avec François Regnault.

 

L’année dernière nous avions pris le parti de commencer par des notations ou des commentaires sur les circonstances (récupérer les cours de octobre-décembre 2004 : le Sophiste, mort de Derrida, victoire de Bush). J’aimerais vous donner quelques commentaires brefs et descriptifs sur les émeutes des banlieues et sur le fait que nous vivions dans un régime d’exception. C’est significatif : on réactive une loi qui date de 55, destinée à réprimer les gens à l’occasion de la guerre coloniale en Algérie. C’est une manière intéressante de fêter un demi siècle. 50 ans après. Il y a 50 ans il y avait une guerre organisée. A 50 ans d’intervalle, les gens qui sont en cause dans les 2 cas sont pris dans le soupçon de n’être pas des vrais nationaux, d’être inintégrés. On pourrait tirer ça intégration et désintégration de la figure nationale. Alors 6 notations, très courtes.

1° on peut appeler à une méditation sur le nom même de banlieue ou de cité. Cette appellation, elle est par elle-même significative d’une tendance prononcée ici, dans ce pays, à une sorte d’apartheid généralisé, concernant les classes populaires, et à l’intérieur de celles-ci ceux qui sont de filiation étrangère. Banlieue est perçu comme un régime d’extériorité par ceux qui prononcent les banlieues. Mais les banlieues c’est la dimension populaire de la ville, ça devrait être représenté comme une partie de la ville, et même une partie essentielle de la ville. Or la représentation de ça est un lointain, d’emblée un lointain spatial, appelant une mise en séparation, en lointain et par csqt une mise de la chose en pb. C’est une différence avec les quartiers ouvriers au 19ème siècle. Ils étaient aussi désignés comme lieux de sauvagerie, ce n’est pas nouveau, les barbares etc... mais ces quartiers étaient des quartiers des villes, ils étaient représentés comme intérieurs, il étaient dans l’espace propre de la ville, et ils y étaiet à ce point qu’ils s’en sont rendus maîtres lors de la Commune. Belleville et Ménilmontant, c’est pas la même chose que les banlieues. Une grande partie de la production, des ateliers étaient pris dans la ville, interne à la ville (cf Hazan livre magnifique sur Paris et son espace, la ville est-elle habitée par son peuple). Banlieue est au fond un mot d’une exterritorialité. C’est un phénomène nouveau qui a commencé dans les années 50 et s’est déployé en reléguant la population ouvrière loin du centre jusqu’au moment où ce lointain est devenu extraterritorial. On a entendu : les CRS sont entrés dans les banlieues et n’en sortiront plus. C’est un syntagme d’occupation : l’Etat occupe une partie extraterritoriale des grandes villes, alors qu’on devrait assumer ça comme une dimension géographique interne, immanente à la ville.

2° on peut faire l’hypothèse qu’on assiste à un processus de constitution original d’un racialisme spécifiquement anti-africain noir. Ce n’était pas une donnée dans ce pays. C’est une donnée répandue, mais pas dans ce pays. Ça le devient : on assiste à la constitution des paramètres, des identifiants de ce racialisme. On voit se constituer une frontière. J’accorde une importance aux incidents de Belila (?), à la tentative d’organiser les forces répressives marocaines ou libyennes comme une sorte de rempart ou de mur intermédiaire entre l’Afrique noire et l’Europe, et tout cela, l’apparition du syntagme subsaharien sert à distinguer les 2. C’est dans cet ordre d’idées qu’il faut inscrire la lutte contre le regroupement familial, la polygamie et les choses de ce genre. D’ici à ce qu’on nous dise qu’ils sont cannibales ! Pour les lecteurs assidus de Finkielkraut, ce n’est pas impossible… je crois que c’est intéressant de saisir les points de constitution d’une disposition réactive ou réactionnaire de ce genre. Il y a des expériences massives de racisme, mais ici on a la construction progressive, immédiate, sous no yeux d’un dispositif singulier qui n’avaient la même consistance antérieurement et dont on voit les assignations géographique, politique, familiale dans un contexte renouvelé. On commence à entendre un terme classique de ce genre de dispo : ces gens là font trop d’enfant. C’est une caractéristique de l’Africain depuis toujours, avec la thématique d’une invasion imminente. Ça me frappe bcp, et ça éclaire l’Etat et son contrôle policier ségrégationniste, ne se fondant que sur le critère de la couleur.

3° ce qui s’est passé principalement à mes yeux s’est passé du côté de l’Etat lui-même. Il y a eu des voitures brûlées, mais le pays n’était pas à feu et à sang. Il y a eu une constitution étatique et médiatique de la situation plus importante que les faits eux-mêmes. Ce qui est grave, ce sont les dispo prises par l’Etat, plus que les émeutes. C’est l’Etat qui a transformé un état de révolte circonscrite en état d’exception, au sens strict. C’est lui. Donc si événement il y a, c’est bcp moins de la figure des révoltes que la réaction de l’Etat et malheureusement une partie de l’opinion organisée par l’Etat. C’est nouveau et inquiétant : que l’Etat saisisse une situation pour la transformer aussi facilement en état d’exception. On peut dire que étape après étape (les choses n’acquièrent leur visibilité que de façon discontinue), le fameux Etat de droit se délite, inexorablement après avoir été un emblème. Etat de droit, droits de l’homme. Assez tôt j’ai écrit que droits de l’homme signifiait d’abord qu’il fallait être un homme et que être un homme obéissait à des critères très précis. Là on le voit : tout le monde n’est pas un homme au même titre C’est là-dessus que se fonde le délitement de l’Etat de droit qui n’a de signification que minimalement égalitaire, même si cette égalité est formelle. Pourquoi ? Pourquoi l’Etat de droit se délite-t-il au point que devant des émeutes de gamins, il faille décider l’état d’exception, l’état d’urgence, quasiment une occupation territoriale… C’est une vraie question. Je crois qu’il faut répondre que dans la société actuelle, la masse des pauvres, finalement, reprenons ce mot descriptif, au cœur de laquelle se trouve un gd nb de gens de provenance ou de filiation étrangère, comme des tas d’autres gens l’ont été et le seront, cette masse de pauvres doit être persuadé que ce qui lui arrive est de sa faute (pas de ce qui lui est fait, du système dans son ensemble) et que puisque ce qui lui arrive est de sa faute, elle n’est pas organiquement du pays, d’ici, mais y est seulement tolérée. Autrement dit elle doit considérer que sa présence ici est une bénévolence des gens qui sont au-dessus d’elle et qu’elle doit intérioriser sa présence dans la figure d’une tolérance conditionnée. Toutes les histoires de l’intégration etc… veut dire que leur présence est sous condition, sous condition de quoi ? de se tenir tranquille et d’être comme tout le monde. Mais ils n’en on pas les moyens. Moi je pense que nous allons tendanciellement dont la double caractéristique est qu’il sera censitaire et racialiste. Censitaire car en réalité la citoyenneté proprement dite aura pour condition qu’on ne soit pas trop pauvre, et les autres seront dans une situation telle qu’on leur fera savoir qu’on ne peut que les tolérer. Racialiste, car au cœur de cette dispo de ceux qui sont mis dans le lointain social, il y a en effet un très gd nb de gens d’origine étrangère, et que en outre on constitue la figure africaine comme une singularité typique à l’intérieur de cette étrangeté.

4° on a parlé de la figure oppositionnelle l’année dernière, elle a fait merveille : pour trouver des gens qui disparaissent dans des trous de souris aussi misérablement, il faut se lever de bonne heure. Là on voit bien que la figure oppositionnelle, sa subjectivité en tant que figure masquée du ralliement, est à l’épreuve quand la situation est tendue et qu’il faut prendre une opposition quelconque. L’opposition est dans la figure de n’avoir pas à prendre position en réalité. Pourquoi ? Parce qu’elle ne peut pas rompre le pacte essentiel qui la lie en réalité à l’ordre dominant, et là elle serait sommée de le faire. Elle ne peut pas le faire, ni rallier non plus une position gouvernementale et par csqt elle n’a pas d’autre possibilité que de disparaître. Et c’est ce qu’elle fait, laissant finalement les gens en place faire le boulot  gouvernemental et policier. C’est un enseignement important, c’est une démo significative qui s’inscrit hélas dans la faiblesse des réactions à la situation frappante. Situation d’une extrême gravité idéologique et même humanitaire je dirais puisqu’on nous a bassinés avec l’humanitaire. Des propos ouvertement persécutoires à l’égard de minorités désignées comme telles, et des ségrégations assumées dans le corps populaire sont des phénomènes très graves, je dis grave car les csq en seront considérables, et qu’il puisse se passer dans un contexte de réaction pur l’instant aussi faible, pour l’instant ,est tout de même un symptôme qui indique aussi que c’est sur ce plan là que fonctionne l’opposition, comme figure explicite du ralliement tremblant à la fonction gouvernementale autoritaire.

5° l’émeute comme telle naturellement ne constitue aucunement la production spontanée ou transitaire d’un véritable sujet politique. Personne ne soutient ça, personne ne soutient même que ces phénomènes sont remarquables et formidables. C’est une discussion absurde. Les jeunes ont fait ce qu’ils savaient et pouvaient faire c’est tout, dans un cadre étroit et limité. N’ayons pas une discussion absurde sur est-ce que c’est formidable ou pas. le point c’est que les émeutes, comme toujours, ne sont pas des productions politiques organisées (sinon ce serait des insurrections). L’émeute organise la visibilité d’un problème. En ce sens on peut la dire symptômale au sens large. Elle indique la visibilité d’un pb. Et ce pb, par contre, puisque sa visibilité a franchi une nouvelle étape, est intégré à l’ensemble des pbtique politique qui s’ouvrent, se proposent ou sont en travail. Quelle est le pb dont la visibilité a été organisée. Faisons de hypothèses, on peut nommer le pb de façon différent. Moi il me semble que le pb qui est ainsi mis en scène par l’émeute est l’existence d’un écart considérable, radical, visible entre d’un côté le pays et les gens qui y vivent, et de l’autre l’Etat, l’Etat, la puissance gouvernementale censée être représentative ou dirigeante de cette situation. Il y a un pb de l’Etat et un pb du gouvernement maintenant qui est que il est clair que pour lui une masse fondamentale des gens de ce pays ne relève que des questions de police, quels que soit les discours sirupeux dont on enrobe ça et les projets mirobolants dont on assortit la réalité. En fait, ce qui est là révélé et déclaré, c’est que toute une fraction des gens du pays est considéré comme relevant essentiellement de la police. Sur ce point j’ai été frappé par l’oubli (du gvt, des médias)  de la stricte origine de l’affaire : la mort de 2 jeunes gens, c’est ça, c’est pas des abstractions comme la polygamie, la misère ou la religion musulmane. Dans une émeute il faut être très près de la factualité. Au départ de quoi s’agit-il ? Il s’agit quand même au départ d’un gamin de 15 ans et d’un autre de 17 ans qui sont morts parce qu’ils avaient la police aux fesse et nous a raconté immédiatement qu’il l’avait légitimement alors que ce n’était pas du tout le cas. On nous a menti, le gouvernement, comme un arracheur de dent. Je trouve extraordinaire que premièrement le gouvernement ne se livre à aucune autocritique sur ce point, et que deuxièmement il ne s’incline pas devant ces morts et leurs familles. Il est extraordinaire que Chirac intervienne sur cette affaire sans prononcer un mot là-dessus. Moi-même je serai dans leur situation, ces jeunes et leur famille, je l’aurais extraordinairement mauvaise. Il faut savoir dans quelle balance on met les 2 morts et les voitures brûlées. Or c’est l’origine de l’affaire, et le mépris dans lequel cette origine est tenue en tant que vérité littérale, en tant que signifiant primitif, la mort, est significatif de ce pb d’écart entre l’Etat et le pays, et des gens considérés comme dans un lointain relevant des procédures d’occupation. Voilà pourquoi le solde de tout ça est l’occupation territoriale d’un certain nb de cités par la police avec promesse qu’elle va y rester toujours. Mais si on veut convaincre vraiment les gens qui sont là qu’ils sont de ce pays ce n’est pas une très bonne méthode de les occuper, ie envoyer des contingents d’homme armés.

 

Ce qui a été dit, même s’il n’a pas été dit gd chose, ce n’est pas un sujet politique constitué, ni une insurrection, c’est : nous sommes de ce pays et tout se passe comme si on en était pas. c’est leur conscience. On en est et on n’en est pas. Et en particulier : on est du pays, mais l’Etat ne nous compte pas vraiment comme étant du pays. L’Etat s’est engouffré là dedans pour valider cet énoncé, en annonçant aussitôt une série de mesures discriminatoires. Par csqt je crois que là il y a un noyau, la double assertion conflictuelle d’appartenance au pays et la résiliation par l’Etat de cette appartenance. C’est un point capital. De ce point de vue je dirais, même en tendant les choses : ce qui a été mise en visibilité là est peut-être plus dans les catégories politiques traditionnelles plus une question nationale qu’une question sociale. Bien sûr il y a la pesanteur du social, le chômage, la misère etc… mais la subjectivité manifestée, ce qui a été prononcée était plutôt de l’ordre : je me considère comme d’ici, et on ne me considère pas comme d’ici. C’était plutôt ça. Donc affaire nationale au sens large du terme, ie du point de vue de ma représentation de moi-même je ne vois pas ce que je suis à part français, et pourtant il m’est constamment signifié que ne le suis pas pleinement (par le contrôle de police, par les contrôle d’identité, par la question des papiers etc…). Et donc là on a une discordance grave et de conséquences périlleuse entre la logique d’appartenance au pays, telle qu’elle est vécue ou pratiquée, et le verdict étatique ou officiel sur cette appartenance.

Il ne faut pas oublier que la remise en cause de l’appartenance de gens au pays est toujours d’une gravité exceptionnelle et qui rappelle de sombres années, même si on fait toujours cette analogie, comme des époques où on allait chercher la 3ème génération avant. On voit apparaître pour la 1ère fois l’hypothèse d’expulser des gens qui ont des papiers réguliers, ce qui veut quand même dire là qu’on entre dans la zone typiquement années 30 où on farfouille dans la généalogie des gens pour savoir s’ils sont d’ici ou pas. C’est un point qu’on voit apparaître. Les comparaisons historiques valent ce qu’elles valent, mais ce point est frappant.

Toujours dans cette logique, on voit bien que la puissance étatique, publique, gouvernementale, a profité des circonstances pour étendre la responsabilité supposée de l’émeute bien au-delà de ses acteurs effectifs. On a vu apparaître tout d’un coup le pb du regroupement familial, le pb de la vie familiale, de leur origine, des sans papiers etc… on est passé de émeutes de gamins, c’était massivement des gamins, 15-17 ans c’est des gamins, à culpabilité des étrangers et cette transition a été facile et frappante. On aurait pu dire : c’est la jeunesse, mais c’est devenu la promesse de nouvelles lois contre les étrangers en général. Le bilan tiré par l’Etat est frappant : contrôler le regroupement familial. C’est extraordinaire, quand on dit aussi que sociologiquement c’est la faiblesse de la structure familiale qui ceci cela… Et là on fait le contraire ! Vous disloquez les familles définitivement. C’est une solution absurde d’une extension du pb initialement posé ou mis en visibilité par l’émeute à une persécution des minorité de provenance étrangère dans ce pays. La logique en cours est extraordinairement dangereuse et menaçant et que la situation est très mauvaise.

6° ma dernière remarque est directive. Il y a une responsabilité de chacun devant ça. C’est pas partidaire, c’est une circonstance, une circonstance gouvernementale et étatique : il faut dire que mettre un pays en état d’exception et d’urgence contre des gamins déshérités c’est un symptôme répugnant, vraiment. Que devant des émeutes de gamins, absolument irraisonnées, en effet, etc… c’est pas le pb, on mette tout le pays et son opinion au régime de l’état d’exception, qu’on vote des nouvelles lois, qu’on projette de nouvelles lois contre les communautés étrangères et qu’on construire de surcroît un nouveau racialisme antinoir dans ce pays, c’est répugnant, purement et simplement. Il ne faut pas dire simplement que c’est pas bien, que c’est un vrai pb qu’on devrait les intégrer mieux que ça. Il faut commencer par traiter ça de saloperie. Deuxièmement je pense qu’on ne peut pas laisser seuls ces gamins face à la police et l’Etat. Il y a eu des initiatives d’assistance pour les procès, de surveillance de la police, c’est très bien, on en a besoin. Ce sont des questions d’organisation populaire dont on a besoin. On a vu que ces émeutes étaient des émeutes, inorganiques, faiblardes et en un sens négative, mais on en a besoin car la réaction de l’Etat serait dévastatrice si elle ne rencontrait rien devant elle. Il faut être dans une volonté de démantèlement des lois scélérates qui vont être votées, qui sont positivement effroyables raciales, de persécution considérable. Il faut affirmer enfin que le droit ouvrier et populaire, ie le droit des gens à être ici et à ce que ça soit pas suspendu à des qualifications, des prédicats, des désignations, des sociologies, suspendues elles-mêmes à l’autorité policière et étatique.

Je voulais vous dire ça, vous savez je suis un optimiste né mais je dois dire que j’ai trouvé ça assez impressionnant. Et franchement c pas les voitures volées qui m’ont impressionné. Tout le monde a dit : ils détruisent leurs propres lieux. Mais qu’est-ce qu’on voulait qu’ils fassent ? on aurait pu leur donner des conseils insurrectionnels intelligents, finalement. Mes chers amis, marchez sur l’Elysée ! c’est ça ! qu’est-ce qu’on voulait ? Il y a eu un journal qui a dit : ils n’ont qu’à s’inscrire sur les listes électorales. Formidable ! Ils ont fait avec ce qu’ils avaient sous la main. Je ne dis pas que c’est malin, mais pour être malin il faut le pouvoir. Il faut le pouvoir, et les gens qui dans leur fauteuil disaient : oui, ils brûlent leur voiture, ils brûlent leur école etc... Et bien oui ils ont brûlé l’endroit où ils étaient. Parce qu’une partie de leur dire c’était : « nous on est ici, et puis on veut pas qu’on soit ici, alors on va brûler ici ». je ne dis pas que c’est une pensée formidable, mais on peut avoir une intelligibilité de cela. Et les petits malins qui disaient : il faut faire bcp mieux, on ne les a pas vu faire grand-chose finalement, à propos de ces jeunes, des cités, de la ségrégation ouvrière etc… il ne faut pas reprocher à une émeute de ne pas être une insurrection. C’est une émeute, et les émeutiers ont toujours, que ce soit à Los Angeles ou ailleurs, saccagé l’endroit où ils étaient, et quand ils essaient de faire autre chose, on leur tire dessus. Tout simplement. Il faut bien le savoir ça. Alors ils ont attiré l’attention sur la conscience, diffuse inorganisée, qu’ils sont ici et qu’on déclare qu’ils n’y sont pas, et que la 1ère chose qui montre qu’ils ne sont pas d’ici, c’est que quand 2 d’entre eux meurent, on ne dit rien que des mensonges. C’est ça l’origine factuelle de la chose. Voilà, suite à quoi i faut prendre nos responsabilités dans la situation actuelle. On n’a pas fini d’en entendre parler, le train des choses requiert le bon vieux mot d’engagement.

Ce vaste prologue terminé, reprenons le cours, qui après tout reprend les pb dont je parlais à l’instant.

 

La matière ou l’enjeu du séminaire de cette année est une sorte de commentaire de texte, texte que vous avez « qu’est-ce que vivre », qui est en fait la conclusion du livre à paraître en février ou mars, qui s’appelle LdM.

Encore un rappel : LdM est organisé à partir d’une opposition idéologique entre ce que j’appelle le matérialisme démocratique d’un côté et la dialectique matérialiste de l’autre. Donc le livre est campé autour ou à partir d’une opposition idéologique massive entre 2 orientations de pensée possibles, qui sont aussi 2 visions du monde. Un des enjeux du S est d’éclaircir ce point ,  de faire toute la clarté autant que faire se peut sur la raison pour laquelle l’opposition idéologique dans laquelle se constitue la pensée et l’action est à mes yeux une opposition entre dialectique matérialiste et matérialisme démocratique. On voit le changement par rapport aux dispositions traditionnelles : ce n’est pas opposition entre matérialisme et idéalisme, comme l’était l’opposition traditionnelle de la pensée révolutionnaire depuis le 18ème. Cette pensée se réclamait du matérialisme et dénonçait la religion, la pensée bourgeoise comme de caractère idéaliste. Et je rappelle que qln comme Althusser considère que cette opposition idéalisme / matérialisme était une opposition organique qui constituait la philosophie elle-même : depuis ses origines la philo était réglée, normée intérieurement par l’opposition entre matérialisme et idéalisme. Il faut comprendre ce point : Althusser ne veut pas dire que la philosophie opposait des idéalistes à des mat, mais que la philo elle-même était la scène de cette opposition, et que donc à l’intérieur d’une philosophie on peut retrouver des signes, traces, d’un conflit entre matérialisme et identité qui constituait précisément le devenir de la philosophie. Donc pendant une longue séquence historique, la pensée révolutionnaire s’est réclamée du matérialisme et a dénoncé l’idéalisme comme au fond l’idéologie spontanée des dominants, quels qu’ils soient sous ses formes religieuses, spiritualistes, mythologique etc… Vous voyez que la 1ère proposition ici avancé, c’est que ce qui aujourd’hui constate la scène du repérage idéo, et donc ce aussi dans quoi s’inscrit la philosophie, c’est en réalité l’opposition entre 2 matérialismes, de 2 déterminations mat et pas l’opposition mat id. C’est le 1er changement sur lequel je voudrais faire la clarté. Autrement dit, ce qui est soutenu c’est que l’idéalisme a été vaincu c’est une thèse assez massive, ce qui est une variante à mon sens de la thèse Dieu est mort. Si on prend au sérieux la thèse dieu est mort on peut l transcrire : l’idéalisme a été vaincu, il est mort. La société contemporaine, dans sa forme la plus oppressive, notre société, dans sa forme menaçant, n’est en rien marquée par l’idéalisme, pas du tout. C’est une société d’un mat implacable. Elle ne connaît que les relations de force, les relations de puissance, d’argent. Elle l’a, comme l’annonçait Marx, dissout toutes les relations idéalistes dans les eaux glacées du calcul égoïstes. C’est la formule du Manifeste : la société bourgeoise dissout toutes les vieilles relations dans les eaux glacées du calcul égoïstes. Ces vieilles relations, c’étaient les relations étaient les relations idéalistes : d’honneur, féodale, religieuses, familiales. Ce que Marx annonçait, c’est que tout ça, ce contexte relationnel idéaliste, allait être anéanti par la généralisation du mode de production capitaliste. Ie tout allait être dissous dans les eaux glacées du calcul égoïste. Sa puissance d’anticipation était extraordinaire : c’est maintenant que nous y sommes. Il l’avait vu avec un siècle d’avance. Ceux qui disent qu’il est passé ne se rendent pas compte qu’il est réalisé. Il est réalisé : annoncer la défaite de l’idéalisme dans le années 1840 était asse audacieux, aujourd’hui c’est une évidence. Philosophiquement l faut tirer les leçons de cela que l’idéalisme a été défait, qui a été dit sous la forme matérialiste directe par Marx et qui a été redit par Nietzsche sous la forme Dieu est mort. DU coup se pose la question de savoir quel est le dispositif idéologique de domination contemporaine, si ce n’est pas une des formes héritées de l’idéalisme. Si l’idéalisme a été vaincu, comment se fait-il que ce ne soit pas une victoire révolutionnaire, de l’émancipation. C’est un pb de notre temps. Au 19ème il y a eu la conviction que le mat allait l’emporter en tant que dynamique révolutionnaire. L’idéalisme pouvait être défait, mais pouvait être défait au service de l’émancipation. Le résultat tout à fait inattendu est que l’idéalisme a été vaincu, je ne crois pas à sa résurrection, au retour des religions (c’est une discussion intéressante), je pense que Dieu est mort et ne ressuscitera pas contrairement à sa vocation naturelle, et je pense dnoc que il faut bien constater que ça ne s’accompagne pas d’une victoire de l’émancipation, mais plutôt d’une installation à une échelle sans précédent de ce que Marx annonçait, ie la dissolution de tout dans les eaux glacées du calcul égoïste, mais cette dissolution de tout dans les eaux glacées, c’est un matéralisme. Donc le matérialisme l’a emporté mais pas l’émancipation. Il faut donc inévitablement si on se pose la question quele est le dispositif contemporain de domination, il faut considérer que c’est un mat, une variante singulière du mat, et il faut se demander comment il se fait que ce mat couplé non à l’émancipation mais couplé à la généralisation de l’économie capitalise organise le sujets. Qu’est-ce qui fait qu’en tant que disposition idéologique nouvelle, il est organisateur des subjectivités dans la figure d’une domination renouvelée en pas ne tant que porteur d’une figure d’émancipation ? c’est le 1er pb.

2nd pb : que devient l’orientation mat dans sa destination émancipatrice ou révolutionnaire ? Faut-il dire qu’elle a échoué, qu’on n’est plus dans un espace de scission idéologique, mais qu’on a un triomphe atone ou général du matérialisme réactionnaire ? ça renvoie au pb général de savoir quelle est la nouvelle configuration de la dispo idéologique générale dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Nous sommes confrontés à l’examen de la possibilité d’une scission du matérialisme lui-même, et non d’une opposition externe entre mat et idéalisme. Il parait difficile de soutenir qu’il y aurait eu inversion des positions, ie que en réalité l’idéologique émancipatrice est l’idéalisme : il y a eu commutation. Si pendant longtemps le matérialisme a été l’idéologique de l’émancipation, en réalité le matérialisme a été réorganisé comme matérialisme oppressif, de la jouissance du capital, et du coup il n’y aurait de chance possible de l’émancipation que du côté de la figure idéaliste. Je ne la crois pas tenable, car l’idéalisme a été vaincu, il est sans forme. Non pas qu’on rejette l’hypothèse mais que l’idéalisme est une configuration morte, elle ne se laissera pas ressusciter par la bonne volonté émancipatrice elle-même même si cette tendance subsiste, tendance à ressusciter un idéalisme de circonstance au service de l’émancipation. C’est une tentative absolument vaine car la victoire du matérialisme est événementielle, c’est un fait, elle est arrivée, c’est un événement, Dieu est mort et l’idéalisme est vaincu. Tout ce qui prétend dénier cette arrivée est tout simplement… et ne fait que… sur cet évent, pendant un temps. Donc la posture consistant à dire que l’émancipation est du côté de l’idéalisme est une posture sans avenir, une posture qui ne peut être qu’une tactique d’arriération provisoire. Il faut entériner la mort de l’idéalisme de notre point de vue si je puis dire, donc une seule issue, la scission du matérialisme lui-même. Il faut penser, réfléchir, considérer, qu’il y 2 voies matérialistes et non une seule. C’est à quoi est destinée effectivement l’opposition que je propose, que je construis entre matérialisme démocratique et dialectique matérialiste, puisque vous voyez que mat est des 2 cotés, substantif d’un coté adjectif de l’autre, et cette opposition enregistre que la dynamique émancipatrice reste du coté du mat mais en produisant ou en organisant sa scission. L’enjeu de clarifier ça est important : pourquoi dialectique matérialiste, et matérialisme démocratique ? il y a des raisons, j’indique une chose, c’est que si vous voulez élucider la victoire contemporaine du mat réac, vous devez faire porter l’accent sur sa capacité organisatrice des subjectivités. C’était une gde force de l’idéalisme : du temps où il était la substance des idéo réactives, était un puissant organisateur de subjectivité. c’est pour ça qu’on l’appelait opium du peuple, et qu’il était actif sur les subjectivités : la consolation religieuse, la morale publique etc… le spiritualisme dans son ensemble était un organisateur des subjectivités. Quand vous rendez compte d’une idéo, il ne faut pas simplement en décrire la puissance objective, il faut en décrire la force subjective. Or l’élément qui caractérise la force subjective du matérialisme réactionnaire contemporain c’est son élément démocratique. C’est pour ça que je dis mat démo : la puissance organisatrice du mat contemporain c’est sa dimension mat, c’est pour ça que, en un certain sens, tout le monde est pour lui (ie c’est l’idéologie dominante, ie l’idéologie de la domination, tout le monde est pour elle à un certain niveau de sa construction subjective, le reste est en exception). Quant à dialectique matérialiste, c’est dialectique car ça ne peut pas en rester à la dualité, ça doit aller jusqu’au 3. c’est la puissance du 3, de l’exception par rapport à la simple dualité.

L’ensemble de ces schèmes ou catégories constitue un enjeu fondamental. Je les laisse en repos pour l’instant. Dans le texte que vous avez, 2 énoncés sont importants, radicaux : « la vie est ce qui vient à bout des pulsions », et « l’animal déjà… dont la marchanise est l’unique repère, mais de ce consentement nous protège l’idée par… ». ceci donne la piste que je vais suivre, pour le rebâtir autrement.

Au fond il s’agit de construire une liaison nouvelle, liaison nouvelle qui tente de répondre à la question qu’est-ce que vivre, en tant que vivre est autre chose que survivre, comme on le sait depuis au moins les situationnistes. Vivre en tant que la vie est autre chose qu’une perpétuation de sa survivance. Qu’est-ce que sa capacité à se tenir dans la vie comme sujet. Sous ce signe et dans cette ambition là, il s’agit de construire une liaison entre venir à bout des pulsions, ie être dans une vie qui n’est pas régentée pulsionnellement, donc venir à bout des pulsions, la souveraineté de l’Idée (ce qui nous protège de tout cela, y compris des pulsions, c’est l’idée) et la création d’un présent. C’est la liaison principale qu’il s’agit de rendre claire : qu’est-ce que venir à bout des pulsions, ie vivre dans un régime qui est autre que celui de l’immédiat. Car le mat démo c’est la condamnation à l’immédiat. Nous sommes condamné à l’immédiat. Donc venir à bout des pulsions peut se dire aussi venir à bout de l’immédiat, c’est la partie négative. La souveraineté de l’idée : accepter ou se tenir dans la souveraineté de l’idée, et être dans la réalité du présent, dans la création du présent. Le lien entre les 3 choses n’est pas apparent. C’est ce lien dont il s’agit de rendre raison, de clarifier, pour que la question qu’est-ce que vivre soit résolue ou orientée dans sa résolution. pourquoi ce n’est pas immédiat ? ce qu’on ne voit pas aisément c’est 1) la puissance de l’idée contre la pulsion, puisque tout le mat semble enseigner le contraire, ie que la pulsion est la maître de l’idée, 2) et la relation entre l’idée et le présente, puisque la conviction mat a légué la conviction que l’idée est au-delà du présent. Donc on tend les choses, i y a une tension constitutive de la dialectique matérialiste, il y a une torsion qui est que l’idée, ce qui va être appelée idée (l’idée de l’idée c’est compliqué !), va se trouver d’un côté réarticulé différemment sur le vital, l’immédiat, la pulsion. Disons l’idée va se trouver dans un rapport nouveau au corps (généralisons). Et de l’autre elle va avoir un rapport nouveau au présent, au présent du monde.

Un des enjeux du séminaire est d’établir une doctrine de l’idée, une pense du principe, telle que cette idée, ce principe,soit dans une relation toute nouvelle au cors, qui permettra de parler d’un corps de l’idée dans un sens nouveau, ce qui permet de venir à bout des pulsions ou de l’immédiat. Et dans un rapport à un présent actif, de l’action ou de la création. Donc l’idée ne sera ni transcendante au corps ni indifférente au présent. La différence entre le matérialisme démocratique et la dialectique matérialiste, c’est nous le verrons la reconnaissance de l’existence de l’idée, nous verrons en quel sens (reconnaissance de l’idée comme exception). L’enjeu est de penser l’idée de telle sorte que qu’elle ne soit pas en position d’arrachement ou de T en corps, et qu’elle ne soit pas non plus dans une indifférence retirée ou T au présent de la création ou au présent de l’action. On peut le dire autrement, dans une formule plus risque : l’enjeu est de constater une solidarité organique possible entre la constitution du présent, ou la constitution d’un présent, et qch que nous appellerons l’éternité, qui sera une caractéristique maintenu de l’idée. Evidemment, ce serait trop facile de dire : nous enlevons les caractéristiques de l’idée, elle n’est pas universelle, pas éternelle, elle n’et rien de tout ça. C’est alors assez facile de résoudre le pb de son homogénéité au présent d’un coté et au corps de l’autre. On va maintenir l’idée dans sa tension d’exception, donc en puissance d’éternité. A vrai dire, si je remplace idée par vérité, ces termes s’équivalent à peu près (l’idée est la production d’un procès de vérité), on voit bien que ça n’a pas de sens si on ne maintient pas sur un certain bord l’éternité. Dire vérité éternelle c’est à mon sens une redondance. Une vérité qui n’est pas éternelle, autant l’appeler de suite opinion, c’est plus simple. Mais vérité est un mot devenu entièrement obscur, obscur. Quand je dis rétablir la solidarité organique entre la création d’un présent et l’éternité, on voit bien que ça ne se fait qu’avec une redéfinition de l’éternité. Nous sillons une fois de plus le sillage de Rimbaud : elle est retrouvée / quoi / l’éternité. Mais la retrouver c’est toute une affaire ! sa définition c’était c’est la mer allée avec le soleil. Si vous basculer l’éternité du côté non de l’idée mais du côté de la nature (la mer allée avec le soleil), alors cette éternité là est l’éternité du poème. Ça c’est vrai, le poème peut garder cette figure de l’éternité naturelle. Cela ne nous suffira pas dans le temps présent, dans la menace du matérialisme démocratique. C’est une discussion : peut-on n’opposer à la dispo présente du monde que le poème ? C’est ce que dit Rimbaud : on est astreint à la figure du monde tel qu’il est une figure de l’éternité. Ça j’en suis persuadé. Mais est-ce que ça ne peut être que l’éternité du poème ? C’est une éternité parfaitement métaphorisée par Rimbaud. c’est une figure d’éternité inscrite dans la splendeur du poème même, mais est-ce que cette figure suffit ? Si elle suffisait ça voudrait dire que nous n’aurions pas d’autre issue que le retrait, le retrait dans le poème. Il n’y en aurait pas d’autre. Et si nous étions vraiment dans la désespérance, nous pourrions dire i n’y a que le retrait. C’est un pas que je ne franchirai pas, mais je comprends cette  conviction qui consisterait à dire le monde est livré à la dévastation, thème heideggerien, et dans cette figure de dévastation nous n’avons plus que la mer allée avec le soleil, ie la pure instance du poème comme sauvetage de l’être, gardienne de l’être. Mais je pense qu’une instance plus totale, plus radicale, est possible. Il s’agit de savoir si l’éternité peut être autre chose que la mer allée avec le soleil. Le pb est de savoir quelle figure conceptuelle de l’éternité nous proposerions qui ne serait pas réductible à la singularité foudroyante du poème, telle qu’elle s’articule à l’évidence de l’apparaître naturel, au gardiennage de l’essence de l’apparaître naturel dans le poème. Nous espérons une figure de l’éternité dont l’arrimage au présent ne soit pas seulement l’arrimage au présent naturel. Il faut donc réassumer l’éternité comme dimension réelle de la pensée agissante, comme dimension réelle possible, et non pas comme retrait poétique. Le poème contemporain est un poème di seuil, la pensée se tient sur le seuil, sur le seuil justement de la bénédiction de l’être. Le poème n’est pas le franchissement mais le gardien du seuil lui-même. C’est pour ça qu’il a toujours qch comme une entrée, une auroral, il est auroral car il est la mer allée avec le soleil, il capte cela qu’il détient comme une entrée possible dans l’être, et il est dans ce retrait et ce seuil. Au fond on pourrait dire que ce qu’il s’agit de tenter est de savoir si on peut avoir une conception de l’éternité qui est aussi un franchissement, et non pas simplement la pure tension de ce qui se tient sur le seuil de la beauté, du salut ou de la nature. c’est un débat fondamental : est-ce que nous avons une ressource autre que celle du retrait ? Est-ce qu il y a une disponibilité qui est celle d’un franchissement. Et la forme générale, spéculative, ie philo de ce pb, est : y a-t-il possibilité d’une idée telle que son articulation au corps et au présent ne soit pas résignée au retrait, ie ne soit pas contenue ou maintenu dans l’instance du poème. C’est l’enjeu central. On peut le dire dans les termes de Spinoza : il dit nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. Enoncé admirable : l’énoncé est tout autre chose qu’une vaste promesse pour qui saura mourir le moment venu. Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. Le pb est de savoir quand et comment. Il ne dit pas que nous sentons et expérimentons constamment : il faut gagner ça (d’abord par la lecture assidue de l’ensemble des théorèmes de l’Ethique) mais il y a la conviction profonde que cette expérimentation chez lui est une expérimentation de l’éternité que nous sommes en tant que modes de la pensée et figure interne à la substance etc… et cette expérimentation est une expérimentation qui est finalement la constitution d’une subjectivité nouvelle, qui est par elle-même cette expérimentation de l’éternité. Je suis prêt à reprendre ce programme tel quel : aujourd’hui, où et comment expérimentons que nous sommes éternels ? vous pouvez dire : « je m’en fiche, je ne veux pas expérimenter que je suis éternel, je suis bien comme je suis ». Très bien mais il faut en payer le prix, et il faut dire : « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes commerçants ». Et c’est bien ce que nous expérimentons à tout instant. La question de savoir si nous pouvons expérimenter autre chose se dit toujours d’une manière ou d’une autre que nous expérimentons que nous sommes éternels, ie que nous ne sommes pas confinés à ce qu’il est prescrit que nous soyons. Car expérimenter qu’on est éternel, c’est expérimenter qu‘il y a en nous une dimension irréductible à ce que nous sommes. Il y a en nous une dimension irréductible à ce que nous sommes. Le destin qui nous confine dans ce que nous sommes c’est précisément ça que vient rompre cette expérimentation que nous sommes éternels. Quand nous expérimentons que nous sommes éternels, nous sommes autre chose que ce que nous sommes. C’est la grande question. Vous voyez qu’il y a une solidarité entre éternité et exception, ie rupture avec ce qu’il est par ailleurs nécessaire que nous soyons. L’expérimentation dont il est question ici, qu’est-ce qu vivre ? Vivre, c’est expérimenter qu’on est éternel, sinon c’est survivre, c’est attendre la mort, c’est résider dans l’immédiat. Un jour de plus avec la voiture et c’est bon, ou un jour de plus de plaisir.

J’ai vu récemment une statistique qui m’a beaucoup intéressé, et qui plaidait pour le monde contemporain. On lit tous les jours de grands plaidoyers pour le monde contemporain, et ces plaidoyers en général prennent la forme d’un plaidoyer pour la réforme. Il faut réformer, la France ne fait pas les réformes etc etc… on n’est pas encore assez domestiqué ! On n’a pas encore compris qu’il faut être encore bien plus soumis au mat démo que nous ne le sommes ! Et alors qln disait : il e faut nous leurrer, le monde d’aujourd’hui est absolument formidable, la statistique est là, nous faisons l’amour 4 fois plus que nos ancêtres ! J’ai trouvé ça formidable. C’est probablement vrai d’ailleurs, mais là il y avait qch d’assez nu dans la statistique, qch qui me plaisait. C’est qln qui allait au cœur du pb. Je ne sais pas comment on a compté, mais il y a eu une enquête menée. Lui il disait pas qu’on expérimentait qu’on était éternel, mais qu’on expérimentait 4 fois plus la bonne vie. Qu’est-ce que vivre ? Il avait sa réponse ! Réponse classique, il faut bien le dire, il ne l’a pas inventé. Sa thèse, c’est aujourd’hui on vit 4 fois plus. En route vers l’éternité, le chemin est long. 4 fois plus, 5 fois plus, 10 fois plus. Quand on arrivera à 100 fois plus, on sera épuisés… Et alors, vous voyez le pb aujourd’hui c’est de savoir où ça se tient. Si on n’adopte pas ce type de réponse un peu exagérément empiriste. Où ça se tient ? La question qu’est-ce que vivre je dirais que c’est une question topique, c’est pour ça que la topologie, la question du lieu, de l’être là, deviennent primordiales. Nous expérimentons que nous sommes éternels, mais où ? Quel est le lieu de cette expérimentation ? Il serait idéaliste de dire c’est ma conscience, c’est moi comme individu etc… Tout cela serait du retour à l’idéalisme vulgaire. Nous avons à penser où qui est une figure abst originale. C’est pour ça que la question du corps, en tant que localisé, qu isouteint la localisation, qui nous dit où cette exp a lieu, et puis la construction du présent, qu iest la dimension temporelle de l’activité d’expérimentation, est décisive. C’est pourquoi nous retrouvons notre schéma qui nous dispose nécessairement  l’idée dans son éternité effective dans la double relation, nouvelle et à construire, entre une corporéité de type nouveau, qui en assure la localisation, et la création d’un présent, qui l’arrache à la temporalité courante. C’est ça assurer la solidarité organique entre corps, présent et éternité, voilà l’enjeu. Ie définir une éternité telle qu’elle assume en elle-même la levée conjointe du corps et du présent. C’est ça le but. Une fois fixé ça, on commence par quelques remarques sur le mat démo lui-même, sur son identification. Nous l’accompagnerons tout du long, c’est notre adversaire, on sera près de lui et au plus loin en même temps (théorie de l’adversité l’an dernier).

Le mat démocratique est l’ensemble des csq de l’axiome : il n’y a que des corps et des langages. Donc axiome simple, très transparent. Cet axiome est si simple que nous voyez bien en quel sens nous le partageons tous nécessairement. S’il est vrai en particulier que l’idéalisme a été vaincu, s’il est vrai par csqt que Dieu est mort, il parait alors absolument raisonnable de dire il n’y a a que des corps et des langages. Ça veut dire qu’il n’y a pas d’âme immortelle à laquelle est promis ceci ou cela, il n’y a pas de Dieu transcendant qui crée et gouverne les corps et distribue les langages etc… Il n’y a que des corps et des langages, c’est la thèse fondamentale. Il est vrai qu’il n’y a que des corps et des langages, tout le monde partage cette option. Quelques csq de cette axiome. Je les donne à partir de 2 passages à partir du §5 page 2. C’est le passage qui vient tout de suite après : « pour le matérialisme démocratique le présent n’est jamais créé, il affirme qu’il importe de tenir le présent dans la limite d’une réalité atone, et que pour lui toute autre vision plie les corps au despotisme d’une idéologie… il propose de nommer pensée la pure algèbre de l’apparaître… fétichisme du passé…». Je voudrais expliquer ces csq. Le point central est que le matérialisme démocratique sous l’énoncé il n’y a que des corps et des langages, pose nécessairement un principe d’équivalence générale. Libre aux marxistes de dire que s’il pose un principe d’équivalence générale, c’est que sa loi est finalement celle de l’équivalent général, ie l’équivalent monétaire. On peut dire ça mais ce n’est qu’une appropriation 2nde du matérialisme démocratique qui est il n’y a que des corps et des langages. Et s’il n’y a que ça, vous avez fondamentalement une permutabilité des corps et une équivalence des langages. C’est pour ça que c’est un mat démo. Démocratique car s’il n’y a que des corps et des langages, ça veut dire qu’il y a substituabilité des corps et équivalence des langages. Car si vous vouliez installer de la différence ou de la hiérarchie il faudrait qu’il y ait autre chose que des corps et des langages. Tout langage prétendant assigner des prédicats particuliers au langage et au corps serait un métalangage, ie un langage qui règle la hiérarchie des corps et des langages ie un langage qui s’excepte de la loi générale qu’il n’y a que des corps et des langages. Donc ce type de mat est démocratique dans son essence, ce qui fait sa puissance. C’est un mat qui a une présupposition en apparence relativiste (c’est une apparence). C’est un matérialisme relativiste dans son essence puisqu’il exclut qu’il y ait une clause d’absoluité. Le seul absolu c’est qu’il n’y a que des corps et des langages, donc substituabilité des corps et équivalence de langages comme seul principe d’organisation des énoncés. Ce qui veut dire que tout s’équivaut, les homme s aux femmes, les cultures sont toutes excellents, les opinions sont toutes bonnes, j’ai mon opinion et toi aussi. Et tout est bien, car à la fin des fins il y a un régime de non hiérarchie qui est démo dans son essence. Le point est important et demande un peu de technique (Livre VI) dont nous pouvons donner une intuition : c’est le prédicat d’atonie de la réalité. La réalité est atone au sens suivant : elle ne comporte pas de clause de décision radicale. Il n’y a pas d’instance de décision radicale interne au mat démo autre que son axiome. Il y a son axiome mais le monde qui est ouvert ou constitué à la lumière de cet axiome ne comporte pas de clause de décision radicale. Or j’aurai à revenir là-dessus, mais j’appelle point d’un monde un moment où ce monde contracte en quelque manière en un point qui est tel qu’il relève effectivement de la décision pure, du oui ou du non. C’est une figure interne du monde qui soumet les processus en cours (ne parlons pas des consciences) à l’astreinte du 2, du oui ou du non en un point. Le point est un point, ie pas la balance globale de la situation. Mais en tant que point il impose la figure de la dualité décisionnelle et contracte la totalité de la situation dans cette localisation décisionnelle. Nous reviendrons sur cette question du point, décisive et complexe. J’appelle monde atone un monde dont on suppose qu’i lest sans point. J’ai proposé une théorie complète du point, mais là je la donne dans sa simplicité : contraction du monde dans un moment où il faut dire oui ou non, et un monde atone est supposé sans point. Une des csq du matérialisme démocratique est d’exiger l’atonie du monde, ie d’exiger que les mondes soient atones et que précisément l’atonie soit la valeur même du monde considéré. L’idéal du monde c’est son atonie. C’est qch d’important. Parce que je soutiendrais aussi que qu’est-ce que vivre, c’est traiter quelques points, en tout cas. La vie ne s’accommode pas du caractère atone du monde. Donc là ce serait la 1ère csq du mat démo, la clause d’atonie du monde.

Parenthèse : c’est tangible dans la réaction des autorités gouvernementales aux émeutes. On monte sur ses gds chevaux, la presse étrangère déclare la presse à feu et à sang etc… c’est l’horreur qu’il se passe qch, une horreur panique, car il ne se passait vraiment pas gd chose. Si ça c’est le pays à feu et à sang, qu’est-ce que c’est qd c’est la révolution française, ou l’occupation nazie. Se demander s’il y a eu 1000 ou 1500 voitures brûlées, c’est un spectacle pauvre. Mais à l’arrière plan de ça dans ce qu’on appelle le sécuritaire (les Français veulent la sécurité, c’est leur attribut principal dit-on, peut-être veulent-ils l’aventure). Mais la sécu c’est quoi ? C’est la garantie que le monde est atone, c’est ça ! La garantie de l’atonie du monde, il n’y aura pas de point. Bien plus importante est la clause d’atonie du monde que la sécu en son sens empirique. Je n’aurai pas à décider quoi que ce soit. La France a une gde tradition de désir de l’atonie. La figure la plus frappante c’et le pétainisme : faire comme si les All n’étaient pas là, faire comme si on ne savait pas très bien ce qui arrivait aux juifs. C’est ça l’atonie : c’est j’ai rien à décider, je ne vois pas, je continue, je rase les murs. Le désir de sécu et d’atonie a atteint son apogée sous le pétainisme qu’on cherche à nous refiler sous une forme démocratisée. Un pétainisme soft. Donc 1ère csq : on suppose que l’idéal du monde est son atonie. Comme toujours il y a des prosateurs et des systématisateurs américains qui vont loin là-dessus depuis 25 avant et même avant : l’idéal de la vie c’est une vie familiale tranquille. Ce sont les lointains descendants de l’énoncé à mon avis malencontreux de Voltaire il faut cultiver notre jardin. C’était pas forcé de s’opposer à L avec une conception aussi peu stimulante. Il faut cultiver notre jardin c’est une variante de l’axiome d’atonie du monde. C’est la 1ère csq.

La 2nde csq, je vous la donne à la fin du §5 : « la vie des corps-langages est la succession conservatrice des instants du monde atone ». Cette succession veut dire : il n’y a pas de présent à proprement parler. Il y a succession des instants. Ie le point ne convoque de façon créatrice aucun présent réel. Après csq sur le passé, ie les csq culturalistes : plus le présent est maigre, plus le passé doit être représenté, en quelque sorte historisé, exhibé, montré comme une culture séparée. C’est la profondeur fictive du passé : une passion de l’histoire au sens médiocre, de l’histoire conservatrice.

Donc 2 csq : atonie du monde ie absence de point et inexistence du présent.

Alors l’absence de point est généralement appelée en effet sécurité. Le matérialisme démocratique est un mat sécuritaire car la sécu est le nom technique de la protection de l’atonie du monde (vision technique de la sécu). C’est un monde sans présent et là on dira que c’est car il abolit le présent sous l’immédiat. Succession veut dire ça : abolition du présent au profit de l’immédiat.

Donc 2 disparitions :

- disparition des points de décision comme points du monde, au profit de l’atonie (logique sécu au sens large)

- disparition du présent au profit de l’immédiat, ie détemporalisation.

Donc le matérialisme démocratique est une doctrine sécuritaire détemporalisée. Le pb c’est qu’il est la protection violence de toute cela : il doit organiser la protection violente de l’atonie sécuritaire et de la détemporalisation. Il considère comme une menace l’apparition du tout point quel qu’il soit, ie de tout lieu ou décider qch, et aussi comme menace la création de tout présent réel, ie au sens de présent actif, ie autre chose que la succession de l’immédiate.

Nous devons nous contenter de ces 2 csq, disparition du P sous l’immédiat, détemporalisation, et fixation sécuritaire de l’atonie.

Au regard de ça que va dire la dialectique matérialiste ? Elle va introduire un axiome différent : il n’y a que des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités. Ou sinon qu’il y a de l’idée. Nous verrons ces nuances, sujet, vérité, idée, éternité. On enregistre corps et langage et on ajoute une exception. La ligne général de csq de cette thèse d‘exception : on entérine le matérialisme mais on ouvre la possibilité d’une exception. Les csq vont être contraires : la dialectique matérialiste ne s’accommode pas de l’atonie du monde. L’atonie du monde résilie l’exception (c’est une de ses def possibles) et donc le sinon que des vérités ouvre toujours à la possibilité que le monde ne soit pas atone. Si vous dites qu’il n’y a que des corps et des langages, d’accord, mais avec vérité, on ouvre la possibilité qu’il ne le soit pas. Il est possibilité que qch ouvre le monde à la possibilité de sa non atonie. C’est le 1er point. 2nd point : pour autant qu’il y a une exception elle crée un P. c’est une hypothèse de temporalisation. Nous pouvons dire contre le sécuritaire atone, la dialectique matérialiste pose la possibilité de l’existence de quelques points. Elle pose la possibilité qu’il y ait quand même qch à décider finalement.

Parenthèse : la loi du monde c’est vous n’avez rien à décider, tout est déjà décidé. Ça a déjà été décidé. On dit mais pourquoi c’est comme ça ? on sait pas ! c’est la loi du monde atone précisément ; si le monde atone on peut pas poser la question de savoir pourquoi, c’est déjà un point. Ce qui pose la question de l’atonie du monde, c’est les grèves, émeutes, rassemblement, ie des trucs archaïques et pathologiques. On ne peut cristalliser l’atonie du monde en un point sans que ce soit plus atone. Donc impossible décider quoi que ce soit et où personne a décidé cette atonie. Vous êtes dedans. Ce que va dire la dialectique matérialiste c’est il y a quelques points, ce point qu’i l y ait quelques points. Nous en avons vu quelques uns nous pensons qu’il y en aura d’autres. Et quand il y a qch on ne laissera pas dire que ce n’est pas un point si c’en est un. C’est une partie de la répression actuelle c’est pour expliquer que ce n’est pas un point, ça, ce qui se passe, qui ne requiert pas autre chose des citoyens et que le maintien absolu de l’atonie et du principe sécuritaire renforcé. Donc c’est la 1ère caractéristique, la possibilité qu’il y ait des points. 2nde caractéristique ; ce sera que soit réouverte la question du présent. Mallarmé disait « un présent fait défaut ». Cette carence du présent, le fait que le présent comme présent actif puisse être absent a été observé déjà de longue date, et M l’attribuait au fait que la foule ne se déclarait pas. L’atonie du monde tenait à ce que la déclaration de la foule, ie l’instance d’un pont collectif, n’était pas donnée. La dialectique matérialiste énoncera : de même que quelques points sont possibles, de même la réouverture du monde au présent actif est aussi une possibilité. Et alors la prochaine fois nous reprendrons cela plus en détail, et plus précisément à la manière dont ce présent est le démêlé entre les 2, ie où est la scène du conflit, où la possibilité de se confronter au mat démo trouve-t-elle son instance d’acuité ? Question : y a-t-il aujourd’hui un point pour la pensée, et où est-il ? Un point tel que décider d’une orientation idéo ait un sens. Décider que certes peut-être il n’y a que des corps et des langages mais peut-être aussi que en incise de ce il y a, il y a aussi quelque chose qu’il n’y a pas. une idée c’est ça, et c’est aussi ça l’éternité. La mer allée avec le soleil peut-être. Mais il y a aussi qch qu’il n’y a pas. Ce qui peut se dire autrement : nous ne sommes pas condamnés à l’atonie du monde.

14 décembre 2005

Je vous rappelle les dates : 11/1, 1/3, 28/3, 21/4, 31/5, 14/6

Que sommes nous en train de faire ? Nous sommes en train de proposer un cadre d’évaluation de la situation idéologique, subjective, qui est la nôtre dans le monde contemporain. C’est un cadre philosophique ou préphilosophique qui dessine une sorte de schème formel pour y pouvoir y inscrire les caractérisations fondamentales de la période. Ce cadre, quel en est le but ? il s’agit de disposer la possibilité d’une orientation de la pensée, mais aussi d’orientation de l’existence, de la vie pratique. Il s’agit q’elle soit en tout cas dans une possibilité d’orientation. Ie en réalité il s’agit de venir à bout de l’effet désorientant de la contemporanéité. Quand un tel cadre est obsolète, ce qui se passe c’est que se multiplient les situations qui ont un pouvoir de désorientation. Se multiplient les points de la situation dont l’effet massif est de constituer une désorientation essentielle à la fois de la pensée et de l’existence, et de leur lien. Et donc disposer d’un cadre dans lequel redéployer l’ensemble de ces faits et de ces questions, c’est aussi travailler à la création d’une orientation au sens où nous avons indiqué l’année dernière que cette question était fondamentale. C’est véritablement une caractéristique du monde que l’orientation de l’existence y est difficile, car elle est livrée à l’immédiat. Et être livré à l’immédiat, c’est tout comme être jeté au lion, c’est un martyre. Je ne dis pas que nous soyons les chrétiens du monde contemporain.

Je voudrais pour commencer  coter un certain nombre de faits parmi ceux que j’appelle les faits désorientants, ou les pb en impasse, ou les interrogations sans issue, tant qu’on n’a pas un cadre ordonné et nouveau. Je vais parcourir 12 faits ou interrogations dans un désordre affreux :

- que signifie exactement un sondage, paru aujourd’hui, dans lequel il est dit que 63% de la population nationale pense qu’il y a trop d’immigrés. Le sondage insiste sur le fait que ça monte ! Bientôt 95 % peut-être… On peut le prendre comme un fait désorientant : qu’est-ce que ça veut dire ? D’abord que veut dire « trop », le syntagme « trop ». Les gens ne sauraient pas le dire : à partir de quand y en a-t-il trop ? en voient-ils trop ? Il y a des coins d’Alsace où on dit qu’il y en a trop, sans qu’il y en ait un seul là bas. C’est un énoncé subjectif à l’origine d’une bonne partie de la politique. Il est opaque. Pour lui donner une quelconque transparence ou signification, il faut savoir qu’est-ce qui autorise à dire trop. Quel est en quelque manière le transcendantal numérique de l’assertion ? Que veut dire trop ?

- et puis que veut dire « immigré » dans ce système de représentation ? ce n’est pas transparent non plus. Il y a trop de gens venus de l’étranger ? ce n’est pas ça ! ce n’est pas le statut objectif d’immigrés. Est-ce une figure racialiste, les noirs, les arabes ? Cet énoncé est désorientant à lui seul, en tant qu’affecté d’un indice.

Vous voyez poindre la question que la désorientation est souvent la question d’une opacité de la norme. Trop, c’est un jugement. Quelle est la norme d’un jugement ? C’est opaque et cette opacité fonctionne de telle sorte que le jugement est désorientant y compris pour celui qui le prononce. Celui qui le prononce dit qu’il est désorienté en réalité. C’est une manière pour lui de nommer de façon semi-criminelle (dans les conséquences) sa propre désorientation. D’ailleurs une forme de la question dans le sondage est : est-ce vrai qu’on ne se sent plus vraiment chez soi ? Ils sont perdus chez eux ! C’est un énoncé désorientant par quelque bout qu’on le prenne. C’est un syntagme désorientant de la conjecture contemporaine.

 

- la Chine : comment se fait-il que la Chine, paradigme révolutionnaire extrémiste il y a 25 ans, soit aujourd’hui le principal concurrent des américains pour la puissance capitaliste ? Quelle pensée dial peut rendre compte d’un tel retournement ? D’autant que la compétition semble être dans un élément homogène : ce n’est pas du tout comme la compétition de l’URSS et des Etats-Unis du temps de la guerre froide ! Ce n’est donc pas la compétition de 2 systèmes hétérogènes pour un contrôle total sur l’espace mondial. Comment se fait-il que la Chine soit venue à cette place, alors qu’il y a 20 ans elle était assignée à définir l’hétérogène en personne, au regard du système impérial dans ses différentes composantes ? Nous dirons : quel est le principe dialectique, la loi immanente de ce type de renversement ? C’est énigmatique. Tout le monde sait bien que le mot Chine recouvre une puissance mais une incertitude. La Chine est devenue l’interrogation majeure de la planète en termes de puissance.

 

- pourquoi et comment s’est installée de manière assez récente la disjonction contemporaine entre philosophie et mathématique ? (je cavale dans des symptômes hétéroclites) Alors qu’elles ont été mêlées de l’Antiquité jusqu’à Descartes, et étayées l’une l’autre jusqu’à Husserl ? Petit à petit a œuvré, a travaillé un élément de disjonction entre les 2, qui est un élément dont nous héritons aujourd’hui et qui est devenu obscur. Ce qui existe est une spécialité, la philo des maths, mais elle ne porte pas remède à la disjonction : c’est un objet, donc une condition extérieure à l’être propre de la philosophie. On dira : qu’est-ce qui aujourd’hui organise le partage disciplinaire ? Question foucaldienne : comment sont organisés les partages disciplinaires, avec l’exemple abrupt de l’achèvement de la compénétration de la mathématique et de la philosophie. Ceci est important, car ceci change pour part le statut de la pensée : ce qui est identifié comme pensée n’est pas identifié de la même façon si vous soutenez la disjonction ou si vous soutenez la compénétration nécessaire. Ça porte bien sur qu’est-ce qu’un partage disciplinaire, et comment transite une identité de pensée dans un tel partage ?

 

- d’où provient, d’où peut provenir que des intellectuels qui se situent eux-mêmes à la gauche et sont situés par l’opinion à la gauche du spectre de l’intelligentsia nationale en viennent à tenir des propos racialistes et répressifs ? On s’en indigne, et on proteste, mais le point énigmatique est : qu’est-ce que c’est que ce cheminement, ce déplacement ? Sous l’effet de quel système de forces immanentes, de déterminations de pensée, un espace considéré comme de gauche, progressiste au sens large, plein de générosité et de soutien aux droits peut-on en venir à de tels propos racialistes et ouvertement répressifs, dans la grande tradition des propos réactionnaires ? L’intéressant n’est pas qu’il y ait de tels propos, mais les gens qui les tiennent, et où ils sont situés. Ce point requiert une analyse, avec des concepts (comme le concept de gauche, analysé ici même).

 

- encore un autre point, qui est une variante : comment un grand pays cosmopolite, à tradition révolutionnaire, comment est la France, après tout, la France est un pays cosmopolite ne serait-ce que parce qu'elle a eu un grand empire intercontinental, c'est pas un trou perdu du fin fond de la steppe, la France, c'est une grande puissance impériale du passé, peut-être déclinante, peut-être tout ce qu'on voudra, mais c'est un pays originairement cosmopolite. On sait très bien que pour dire ce qu'est un français, il faut des critères du type état civil, raciaux etc… Donc comment un tel pays peut-il tenir les collégiens des parties populaires des grandes villes pour ses ennemis intérieurs principaux ? Là aussi, si vous voulez, le fait qu'il ait fallu décréter l'état d'urgence pour quelque émeutes de collégiens par ci par là, c'est un phénomène dont on ne s'étonne pas assez, dont la dimension en fin de compte énigmatique ne nous frappe pas suffisamment. Sa dimension réactionnaire, répressive etc… est parfaitement limpide. Mais c'est étonnant qu'un grand pays à héritage historique immense et de très longue date cosmopolite dans sa composition immanente en vienne à décréter l'état de guerre intérieure contre qui ? Contre une fraction des collégiens des milieux populaires, il faut bien le dire, c'est comme ça. Quel est le principe de dérive dans cette affaire ? Qu'est-ce qui rend cela possible ? Que ce pays en vienne à cela, à tenir cette figure pour un ennemi intérieur, la figure qui demande une voie de répression féroce : des bandes de collégiens du pays, voilà. L'effervescence étatique sur ce point, avec des intellectuels médiatique à l'appui, la désignation de cela comme le pb numéro 1 du pays, est une affaire absolument pathologique. Et cette pathologie doit nous interroger non seulement sur la nécessité de prendre position sur ce point, mais qu'est-ce qui rend possible cela dans l'ancrage du pays lui-même ? Si on ne fait rien dans ce sens là, ce qui se passe est désorientant, essentiellement désorientant, et pas seulement réactionnaire, indigne ou réactionnaire. Le fait que ce soit désorientant est plus important.

 

- Autre chose : d'où provient – question délicate et complexe – la raréfaction patente entre art de masse et densité artistique ? D'où vient que ce qui a à l'évidence une densité artistique novatrice dans le champ de l'art coïncide de plus en plus rarement avec la possibilité d'un essai ou d'une réception de masse de la chose en question ? Ce n'est pas un jugement, mais ça constitue un problème. Le fait est que au 19ème siècle par exemple vous avez de manière patente dans la littérature des possibilités de coïncidence à grande échelle entre densité artistique maximale et la réception maximale : c'est le cas de Hugo, c'est le cas de Dickens, c'est le cas Tolstoï et c'est le cas de plusieurs autres. Et dans toute une partie du 20èle siècle vous avez cela à l'évidence au cinéma : c'est le cas de Chaplin, c'est le cas de Hitchcock et de beaucoup d'autres. Donc il n'est pas vrai du tout que dans l'histoire de l'art au 19ème et au 20ème siècle on ait une discordance nécessaire entre densité artistique maximale et la raréfaction du public. Je ne dis pas que c'est toujours le cas : il y a des choses de grande densité artistiques au 19ème siècle et au 20ème siècle qui n'ont trouvé qu'un public restreint, mais ce n'est pas une nécessité, et il y a un nombre significatif de contre-exemples. Il semble indubitable qu'il y a raréfaction de ces contre exemples depuis la fin du 19ème siècle, et qui affecte aujourd'hui le cinéma lui-même, où il semble bien qu'il n'ait plus capacité de figurer au rang de l'art de masse des productions industrielles. Je ne sais pas combien d'entre nous irons voir King Kong, mais on a l'impression d'être un peu seul si on n'y va pas. On a l'impression d'une solitude écrasante, et que c'est celle-là même du grand singe d'ailleurs, ce désastre de la solitude. Mais il faut prendre ce point comme une question et non comme une lamentation, comprenez bien. Il ne s'agit pas de dire que l'art de masse est supérieur à l'art élitaire ou l'inverse, ce n'est pas du tout ce que je pense. Je pense qu'il y avait une distribution relativement aléatoire et compliquée, qu'il y avait des figures dans lesquelles les choses se croisaient et d'autres dans lesquelles elles ne se croisaient pas. Mais là il semble que ce croisement est de plus en plus improbable, y compris dans ce qui a été au 20ème siècle l'art de masse par excellence, à savoir le cinéma, de même que le roman a été l'art de masse du 19ème siècle. C'est encore un phénomène désorientant : c'est un phénomène qui rend l'évaluation effective des processus artistiques aujourd'hui extrêmement compliquée en effet. Et surtout qui semble contraindre à une espèce de résignation élitiste sans avant-garde, qui n'est pas une bonne chose, qui n'a pas de dynamique propre, forte.

 

- Autre chose : encore un symptôme en forme de problème. Pourquoi ouvrier est-il un mot politique dans la France de 1840 où les ouvriers représentent moins de 10% et a presque disparu aujourd'hui du vocabulaire politique alors qu'ils représentent beaucoup plus de nos jours, et où si on ajoute les employés qui s'en distinguent à peine on arrive à presque 50% ? On dira "c'est le déclin du marxisme etc etc…". Mais ce n'est pas vrai car ouvrier était un mot politique pour Auguste Compte, qui n'était pas un marxisme flamboyant, qui considérait que… Ouvrier était intégré comme mot politique et l'est resté jusqu'aux années 70 à peu près, ie il n'y a pas longtemps. Sa disparition. Même Arlette Laguiller parle de Travailleurs, alors que son organisation s'appelle encore Lutte Ouvrière. Donc la contrainte de sa disparition est très puissante. Mais il n'y a aucune espèce de raison objective à cela : la thèse selon laquelle les ouvriers disparaissent est inexacte, ils sont bien plus nombreux qu'au moment où Marx en parlait, sans comparaison. Donc le destin d'un mot comme mot politique n'est pas corrélé à des données statistiques objectives. Donc il est corrélé à quoi ? Quelle est la signification de cette disparition ou de cette soustraction ? C'est un trait désorientant de l'époque, car ce mot avait une fonction d'orientation, de bien des manières : il fut un mot en particulier de la discipline populaire. Donc un mot à partir duquel s'organisait la subjectivité populaire, comme subjectivité certes distincte, séparée, dissidente, mais qui avait une puissance immanente de structuration et de discipline. Ça a été remarqué tout du long : ouvrier a été ce autour de quoi la dissidence populaire trouvait des systèmes de représentation qui lui donnaient consistance, et c'est on le verra au-delà un problème clé. Non la dissidence populaire, mais la discipline de type interne dont elle est capable. Donc la disparition de ce mot comme mot politique a des effets désorientants sans qu'on comprenne le mécanisme profond de cette disparition. Or il faut être très attentif à la disparition des mots, c'est un point d'une extrême importance. C'est une transformation immanente du champ de la politique comme pensée.

 

- Autre question : dans quelles conditions s'est opérée la prise de pouvoir sur les masses, et principalement sur les masses de la jeunesse, par la musique ? Quelle est l'origine exacte, le fonctionnement du pouvoir de la musique. Je pense que le pouvoir de la musique est beaucoup plus important que le pouvoir des images. Le pouvoir des images est devenu un lieu commun. Mais le fait que l'articulation subjective de la jeunesse se fasse autour de la musique, autour des musiques, réclame une explication. Le fait que ce soit établie une sorte d'indistinction musicale entre musique comme figure artistique novatrice, comme simple figure divertissement, comme rythmique pure, sont mises sur le même plan, étalées sur le même plan, et ce processus est lui-même une condition du pouvoir de la musique en tant qu'elle pluraliste et indistincte, ie pluraliste et sans hiérarchie. Finalement, comment ça s'est fait ? Quelle sont les csq ? Quelle est l'homogénéité de cela au monde contemporain ? Qu'est-ce que ça signifie pour le monde contemporain ? Cette question est difficile, d'autant que c'est consensuel. Remarquez qu'il y a une fête de la musique, qui n'est rien d'autre que la fête annuelle de son pouvoir. Vous savez qu'une fête célèbre toujours le pouvoir de quelque chose. Le pouvoir du désir, de la sexualité, du non-pouvoir, des esclaves, une fête célèbre toujours un pouvoir. La fête de la musique célèbre le pouvoir de la musique. Mais quelle est la nature exacte de ce pouvoir, sa nature subjective ? C'est le pouvoir du rythme : qu'est-ce qui a installé dans le monde contemporain le pouvoir du rythme, et l'ensemble évidemment de ses supports technologiques (ce ne sont que des supports, des instruments du pouvoir, et non le pouvoir lui-même). Ce pouvoir est une composante essentielle du monde aujourd'hui et sa nature n'est pas claire.

 

- Autre chose : comment a trouvé prise en France, la France académique, l'installation de la conception empiriste et grammairienne de la philosophie, la conception américaine ou anglo-saxonne (les nominations varient) ? Conception extraordinairement tendue envers les autres, qui se définit elle-même comme la seule conception possible et praticable de la philosophie, que je définis comme ajointement entre une conception empiriste et une conception grammairienne (philosophie analytique, nom partiel). Il est clair que l'espace philosophique en France, y compris l'espace universitaire, a été originairement hostile à cette conception, depuis Descartes. C'était l'opposition Locke-Descartes. Il y a une hostilité française à l'empirisme d'abord, puis à l'empirico langagier d'aujourd'hui, et tout se passe comme si cette hostilité était défaite petit à petit et qu'on arrivait à l'installation possible de ce parti. C'est une description, pas un jugement. Or je tiens qu'une des caractéristiques essentielles de la philosophie française était de se construire comme philosophie du concept, donc comme philosophie qui ne pouvait être ni empirique, ni langagière, précisément (c'est le paradigme cartésien). Philosophie du concept qui va jusqu'à Deleuze, avec des variantes, mais avec le point en définitive central que la philosophie est en dernier ressort création de concepts, production de concepts, exhibition de concepts : c'est le cœur de l'activité philosophique, de la pragmatique philosophique (non pas comme étude figée, mais comme mouvement, interrogation dans la pensée). Or le dispositif empirico-langagier est tout à fait autre, à quel moment les digues ont-elles cédé ? Comment les figures de résistances se sont-elles ébréchées, de sorte que ce qui paraissait inconcevable dans les années 60 ou 70 soit aujourd'hui largement installé ? Et s'il s'installe – comme une tumeur j'allais dire – il s'installe avec ses propres normes, sa propre finalité ? Comment s'est-il installé ? Je ne le sais pas moi-même. Hypothèses plates sur l'importance des universités américaines et son influence etc…, mais tout cela est empiriste. Quel défaut de la cuirasse, de l'intérieur, a rendu possible cela ? La disjonction philosophie mathématique a probablement un rôle là dedans, les questions s'enchevêtrent.

 

- Autre point : y a-t-il réellement fusion ou confusion de l'image et du réel à travers les technologies numériques, les images virtuelles etc… ? Ce pont-aux-ânes de la virtualisation de tout et de l'inséparabilité objective entre image et réel, est-ce que ça correspond à quoi que ce soit d'effectif ? Ou bien est-ce que c'est simplement une discursivité idéologique ? Assistons-nous véritablement à des zones d'indiscernabilité effective entre la virtualisation numérique, les images artificielles etc…  Sommes-nous entrés dans le monde du virtuel et de la proposition indistincte de l'image ? C'est une question prégnante et assez obscure. En définitive, de quelle théorie du réel elle se soutient ? C'est ça la vraie question. Pour pouvoir dire que image et réel sont en voie d'indistinction à travers la virtualisation numérique de représentation elle-même, la déconstruction des indices réels distinguant finalement l'image de la représentation, il faudra une théorie du réel particulière, en vérité une théorie empiriste du réel, pour que ça se recoupe. Si vous n'avez pas cette théorie du réel, ça veut dire quoi, ça ? Est-ce que c'est pas simplement ce qu'on voudrait que nous pensions ? Est-ce que ce n'est pas une idéologie au sens courant, ie qch qui participerait de l'ordre général du monde tel qu'il est nécessaire pour sa perpétuation qu'il se représente lui-même ? Si l'image et le réel sont substituables, alors vous êtes entraînés dans une théorie du réel qui est hors d'état de vous proposer ce que j'appelle un point, ie hors d'état de vous proposer quelque chose à propos de quoi il faille impérativement décider. Moi je soutiens que la thèse de l'indistinction de l'image et du réel est en réalité une thèse sur la volonté, sur la décision. Je ne développe pas, mais ceci donne une interprétation complexe du monde des images, du virtuel etc… c'est un énoncé important qui signifie ou a pour finalité de dire que toute décision est vaine, car toute décision est déjà pré-ensevelie dans les images qui lui correspondent.

 

- Autre chose : pourquoi s'installe-t-il une hégémonie de la danse dans le spectacle vivant ? Pourquoi y a-t-il en particulier une corrosion progressive du théâtre par la danse ? Pourquoi d'une certaine façon la danse (inventive, aujourd'hui, que je défends, je ne parle pas d'elle-même mais de son hégémonie sur le spectacle vivant) ou ce qui la transite, à savoir l'autorité du corps sur le texte, domine-t-elle ? Il ne s'agit pas de trancher entre corps et texte, mais de constater un fait : l'hégémonie du corps sur le texte ou, dans les catégories du matérialisme démocratique, l'autorité du corps sur le langage, ou l'autorité du langage du corps sur les autres langages. Voilà. C'est une question significative, car elle est très liée aux configurations idéologiques contemporaines. Ce n'est pas de la responsabilité de la danse : la danse est installée dans des configurations qui la dépassent, plus essentielles au corps sociale que la danse elle-même (qui est dans une période d'intense créativité).

 

- Enfin : pourquoi la quasi invisibilité de la poésie ? Il y en a, il y a des poètes, de grands poètes, mais il y a invisibilité, surtout si on compare à d'autres époques ce qu'a pu être son audience large, populaire, relayée par son audience scolaire. A ma génération, l'une des disciplines scolaires était d'apprendre un nombre considérable de poèmes, les avoir comme un trésor subjectif, disponible. On ne le fait plus, on le fait maigrement, on le fait mal. Cette espèce d'archipel de la langue qu'est le poème, cette sorte de ressource infinie et immanente de la langue qu'est le poème est éloignée, est mise dans l'invisibilité craintive (qui se solde par le fait que les éditions de poésies sont confinées dans des espaces de plus en plus étroits). De même que je disais que la théorie des images, leur souveraineté, était en réalité une proposition qu porte sur la décision, je pense que la quasi invisibilité de la poésie porte sur la déclaration. Parce qu'un poème, quelque soit son régime stylistique, est une déclaration, il fonctionne comme cela : ce n'est pas une narration – sauf l'épopée – c'est une déclaration. Le poète déclare quelque chose qui s'impose à l'examen de tous, au nom seul de sa vacuité ou de son immanence. C'est une déclaration sur la ressource infinie de la langue dans ce qu'elle charrie de prononciation sur e qui est. De même que le monde contemporain par des ressources subtiles tente de porter atteinte à la décision (il veut enseigner qu'en réalité on ne peut rien décider, ou que tout est déjà décidé), et bien on n'a pas réellement le droit de déclarer. Le poème est le lieu de la déclaration, de l'infini comme déclaration.

 

L'ensemble de ces points je vous les livre comme symptôme de désorientation, car ce sont des points de concentration du monde contemporain dont la figure même est énigmatique, à propos duquel le monde ne propose pas de cadre général. Il les entérine en son propre sein.

 

Je rebondis immédiatement à partir du poème, à propos de 2 énoncés, dans paroles d'archipel

Page 411 pléïade, dans le recueil intitulé "Quitter" (le titre me plaît, c'est sûr que nous avons à quitter qch). Ce sont des déclarations, Char est déclaratoire, parfois à la limite du sentencieux, à la fin des années 50, et l'archipel de 60. Je vous les fais entendre :

"Dans la marche" : "nous ne pouvons vivre que dans l'entre-ouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage entre l'ombre et de la lumière, mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant tout ce que notre personne prête aide et vertige à cette poussée".

Je voudrais revenir sur l'expression : "la ligne hermétique de partage de l'ombre et de la lumière" comme récapitulatif de tout ce que j'ai di avant. Chaque point a quelque d'hermétique, d'énigmatique, et on sent bien que c'est parce que n'est pas fait à son propos le partage entre l'ombre et la lumière. Quand nous sommes confrontés à ces points, en effet, nous sommes exactement confrontés à cette ligne hermétique de partage entre l'ombre et la lumière, et évidemment nous allons êtres poussés dans le franchissement de cette ligne, soit du côté de l'ombre, soit du côté de la lumière. C'est pour ça que cette question est de savoir comment franchir la ligne hermétique entre la disposition de l'ombre et la disposition de la lumière. Et un peu plus loin Char parle du sentiment qu'on peut avoir aussi aujourd'hui qui est le sentiment d'être plus proche de quelque chose qui semble à la fois finir et ne pas devoir finir que d'un commencement, il dit ceci : "pour l'aurore, la victoire c'est le jour qui va venir, pour le crépuscule, c'est la nuit qui engloutit. Il se trouva jadis des gens d'aurore. A cette heure de tombée, peut-être, nous voici". Alors là je retiendrai "à cette heure de tombée, peut-être, nous voici". C'est la même chose, peut-être, mais à cette heure de tombée, ie là où la menace, la menace de la nuit, peut-être avons-nous à être des gens des crépuscules. Des gens du crépuscule, non pas au sens où nous serions ce par quoi transite la nuit, mais des gens du crépuscule qui tiennent en eux-mêmes, justement, la survie du jour, des gens qui au moment de la tombée ne vont pas consentir. Nous voici à l'heure de la tombée, mais non pas à celle du consentement : il faut au contraire que le jour soit retenu. Absolument comme les gens d'aurore étaient ceux qui était fait pour qu'un commencement demeure, qui ne soit pas englouti, qui ne soit pas prématurément englouti par le jour. Nous, nous serions des gens qui se retiendraient de consentir à la nuit.

Pour conclure cet examen anarchique du monde, je voudrais vous recommander 3 livres sur des points liés à la conjoncture.

 

1° Tout d'abord, sur la question de la ville et de l'émeute, les émeutes urbaines, les émeutes de banlieue. J'ai dit la dernière fois que le simple mot banlieue fonctionnait aujourd'hui comme un mot d'exil, exil hors de l'espace de la ville. C'est pourtant la ville, à moins que l'on n'appelle ville, petit à petit, que là où les riches sont retranchés. La ville est l'espace général de la socialité urbaine dans son ensemble. Ce qu'on appelle banlieue, c'est la majorité de l'espace de la ville et de ses habitants. Et alors, à propos de la ville et de sa relation à l'émeute, précisément, de son caractère en définitive toujours fécond, difficile, obscur, de la relation entre émeute, insurrection et ville, je vous recommande le livre superbe de Eric Hazan, l'Invention de Paris. C'est un livre au sujet de la ville, admirable par sa connaissance extraordinaire de Paris, mais aussi surtout par l'intimité du rapport qu'il établit entre la ville et le destin d'émancipation qu'elle porte pour les masses de gens qui y habitent. Il y a des pages admirables sur les différentes insurrections parisiennes, 1830, 1848, la Commune etc…, et vous y trouverez aussi, ce qui est revigorant, une vision optimiste du devenir de Paris. Ie enfin de compte, on n'arrivera pas à enclore Paris dans les murailles du conservatisme. Il y a eu bien d'autres époques on a cru qu'on y arriverait, que Haussmann l'a cru, des époques où ont sévi les urbanistes réactionnaires, mais en réalité Hazan soutient la thèse selon laquelle la ville restera effervescente à condition qu'on comprenne que son espace s’agrandisse, que son espace ne peut être dessiné, clôturé, pas même par le périphérique. Périphérique dont il dit des choses admirables, comme nouveau rempart d’une ville qu'on souhaiterait close mais qui ne parviendra pas à se clore.

 

2° à propos de la question coloniale, agité de toute part depuis qu’il y a eu une loi qui enjoignait de considérer sa dimension positive. Je pense qu’il y a un point important à saisir dans le colonialisme, qui n’est pas de savoir si on objectivement on a construit des routes, des hôpitaux etc… mais quelle était la subjectivité coloniale, de part et d’autre, et quelle était-elle en profondeur ? quel était en particulier le degré de retranchement hostile et taciturne des populations dominées par rapport aux colonisateurs ? on a peu de renseignements là-dessus. devant la quotidienneté de l’occupation, La masse des gens, c’était quoi. Bowles, la Maison de l’Araignée, livre admirable là-dessus, sur les années 20-30. Le témoin est américain. Il touche la dissidence intime, prépolitique, de la population colonisée. La manière dont elle ne consent qu’en apparence à la situation, mais qu’il y a une réserve subjective profonde qui fait qu’en vérité elle n’y a jamais consenti, sans que ça prenne la forme d’une rébellion explicite, ou d’une conceptualité politique claire. Comment, dans la subjectivité du côtoiement du colonisateur, il y a eu une résistance infranchissable, qui explique la durée brève de la colonisation au Maroc (un demi siècle). Pourquoi ça ne s’est pas installé plus durablement ? car en profondeur ça n’a jamais eu lieu. ça a été une surface, une surface maintenue par la force articulée, une surface qui transformait la profondeur. Mais en profondeur ça n’a jamais eu lieu car il n’y a pas eu de consentement authentique de ceux qui en étaient l’objet. Il le dit en tant que romancier. C’est dit dans la profondeur des personnages : il l’a vu et l’a écrit.

 

3° sur l’esclavage et sur Napoléon. Il y a une querelle sur faut-il célébrer Austerlitz, est-ce qu’on l’aime ou pas, la grandeur de la France, la République etc… Sur la relation entre la Révolution Française, l’esclavage, St Domingue (Haïti) : The Black Jacobins (Toussait Louverture et la Révolution à St Domingue), C.M.R James. Bonaparte a tenté de reconquérir l’île, de remettre l’esclavage, et l’assassinat de Toussaint sur ordre de Bonaparte.

 

Maintenant, reprenons un fil plus directement conceptuel.

La dernière fois nous avons commencé la construction d’un espace de repérage des données subjectives contemporaines en proposant une opposition binaire entre le matérialisme démocratique et la dialectique matérialiste. Je rappelle que l’axiome du matérialisme démocratique est il n’y a que des corps et des langages, cependant que l’axiome de la dialectique matérialiste est il n’y a que des corps et des langages sinon qu’il y a des vérités. Vous voyez que en définitive je propose une organisation du repérage subjective autour de ce qui va être une logique de l’exception (sinon que). Nous avions déjà dit que un 1er déplacement effectué par ce partage est qu’il instaure une division du matérialisme, et non une opposition entre idéalisme et matérialisme. On est dans l’élément du matérialisme, et il est scindé. C’est la 1ère remarque qu’on avait faite.

Il y a une 2nde remarque à faire : dialectique, en tant qu’adjectif, était autrefois opposé à métaphysique. Dans le dispositif marxiste traditionnel, il y a le couple matérialisme / idéalisme, et le couple dialectique / métaphysique. On a 2 couples, et on oppose le matérialiste dialectique à l’idéalisme métaphysique, si on prend les polarités extrêmes. Le remaniement consiste à dire qu’il y a 2 figures possibles du mat lui-même, corrélé à l’idée que Dieu est mort, que l’idéalisme est fini. Et 2nde opération, l’opposition entre dialectique et métaphysique est terminée. Pas d’opposition entre dialectique et métaphysique ici. Pourquoi les marxistes les opposaient-ils ? Car métaphysique est une philosophie de l’un ou de l’immobile, et dialectique était philo du mouvement et de la contradiction. On a mouvement et contradiction d’un côté, et identité et immobilité de l’autre. Donc l’immuabilité et l’identité divine, métaphysique, étaient opposées à une pensée du mouvement comme contradiction vivante. Cependant que matérialisme (comme primat de la matière sur l’esprit) était opposé à idéalisme. Je tiens à préciser que dans mon repérage il n’en va pas ainsi : dialectique n’est pas opposé à métaphysique au sens où la contradiction serait opposée à l’identité. Il faut bien comprendre ce point. En réalité dialectique désigne un opérateur qui instaure la possibilité d’un excès dans la figure d’une exception immanente. C’est un peu technique. Ça veut dire quoi ? ça veut dire qu’il y a possibilité que quelque chose vienne en excès de la stricte répartition des corps et des langages. C’est ce qu’affirme la dialectique mat. Cet excès, en réalité, n’est ni une synthèse des 2 termes précédents, ni non plus un terme supplémentaire, qui ferait qu’on compte le 3ème terme comme ontologiquement distinct. Dialectique va tenter de désigner (c’est la clé de tous les pb) la possibilité du 3 par rapport au 2, donc d’un excès sur le 2, ie que nous ne soyons pas contraints ou chevillés à la dualité, sans que ce 3 introduise un terme supplémentaire isolable et sans qu’il soit une synthèse. Il va être en exception du 2, il va nommer l’écart du 2 (tout 2 contient un écart) : il va désigner cet écart dans la figure d’une exception au 2 qui est en quelque manière exception immanente. Il y a un entre 2, l’entre-ouvert de Char, il n’est pas réductible à l’ouvert, il n’est pas non plus fermé. C’est l’entre corps et langage mais il n’y a que corps et langage. L’entre-ouvert ne signifie pas qu’il y a autre chose que de l’ouvert et du fermé. Il est précisément l’écart entre ouvert et fermé. Ici c’est pareil : exception immanente entre les 2 termes se réalisant comme excès sur le 2. Alors c’est pour ça que je dis que dialectique ne renvoie pas à la contradiction ni à la synthèse. C’est un schéma non hegelien de dialectique. C’est une exception immanente : quelque chose fait exception au 2 à l’intérieur du 2 lui-même. Si on veut se le représenter on se le représentera comme l’écart qui est immanent au 2. Alors c’est quoi cet écart ? C’est le moment où la conjonction est indiscernable de la disjonction. On peut dire l’écart sous la forme du i y a et corps et langage, mais on peut aussi dire qu’il n’est ni corps ni langage. Si vous dites et corps et langage vous dites l’écart, mais si vous dites ni corps ni langage vous le dites aussi. Il faut conclure que la dialectique c’est la possibilité que ni ni veuille dire la même chose que et et (c’est l’intuition deleuzienne). C’est indiscernable. Donc c’est une disjonction conjonctive ou une conjonction disjonctive. Deleuze parlait de synthèse disjonctive, mais je suis réticent à aller jusqu’à synthèse : l’équivalent du et et et du ni ni comme point d’exception au 2 immanent au 2 lui-même. Ce qui permet de dire il n’y a que des corps et des langages (matérialisme) sinon que il y a ce point possible où le et et et le ni ni sont indiscernables, et qui est le point le conjonction disjonctive des 2 donc de ce qui est en exception des 2. L’intuition centrale c’est que c’est cela qui constitue un présent. Un présent n’est constitué que si se constitue ce qui est en exception du 2. Dans le mat démo, pas de présent. Dans le 2, il n’y a pas de présent, nous vivons sans présent. Je reviendrai sur cette figure de la temporalité.

Parenthèse : c’est car il n’y a pas de présent qu’on a une obsession de la mémoire. La dernière fois je disais histoire, et l’un de vous m’a fait remarqué que j’aurais du dire mémoire. D’accord. La conservation du passé est la rançon payée à l’absence de présent. Je vais vous dire une chose : quand le présent est intense, le passé cède au présent. Le passé est ce à partir de quoi le présent est reconstitué dans sa propre visibilité. Donc il n’y a pas de présent car il n’y a pas de dialectique, de point où le et et et le ni ni s’équivalent. Quand on est asservi dans la contrainte des corps et des langages, alors ce qui surgit est au contraire le passé sous quelle forme ? sous la forme très étrange d’un impératif : le devoir de mémoire. C’est une expression très étrange : c’est comme si la conservation du passé prenait la forme d’un impératif. Mais en réalité s’il y avait un présent vivant, le passé ne pourrait pas être dans la forme de l’impératif. Il circulerait du point du présent lui-même, il serait vivant par le présent lui-même, il aurait la vie du présent, il serait incorporé à la vie du présent. C’est la nécessité absolue de constituer le passé et de le justifier dans la figure de impératif, qui finit par prendre la forme de la loi, il finit par prendre la forme de la loi. C’est l’enfermement du passé dans la loi. L’étape qui le mène à la loi c’est le devoir, il est conservé sous la forme d’un impératif et est alors tout près d’être recueilli et figé définitivement dans la forme de la loi. Ce n’est possible que car il n’y a pas de présent.

Par contre, dans la dialectique matérialiste, on a la possibilité de la représentation du présent en tant que disjonction conjonctive précisément. Ie le présent c’est ce qui finalement rend possible une contemporanéité, ie le fait que soit dans le dans présente vivant et cela et cela et encore autre chose, ou que nous soyons au présent, vous, moi, d’autres. Donc et et. Mais c’est aussi ce qui est irréductible et au passé et à l’avenir. Donc c’est un ni ni. Le présent comme déploiement c’est précisément le moment où le et et (et ceux-ci et ceux là sont contemporains dans la figure d’un présent affirmatif) et c’est aussi ce qui n’est justement pas sous la loi du passé ou commandé par l’avenir. Donc le présent c’est un régime d’autosuffisance de la contemporanéité. A partir de là, elle peut s’élargir en passé, en avenir etc…, mais elle ne peut le faire que sur la base d’une autosuffisance reconnue de la contemporanéité comme telle. Cette insuffisance elle se fait au point de l’intervalle lui-même, ie au point où on est dans un ni ni (ni passé i futur) et dans et et (et ceci et cela). C’est la vitalité du présent.

Le mouvement de la dialectique matérialiste va être donc de reconnaître la constitution du présent et de concevoir que la relation fondamentale dans laquelle la subjectivité peut se constituer comme subjectivité affirmative n’est pas du tout comme le matérialisme démocratique la relation entre le passé et l’immédiat. Ce qu’on peut dire c’est que l’absence du présent est colmatée par la prégnance de l’immédiat. Cette distinction est très importante : le présent n’est pas l’immédiat. Le présent est bien plus fondamental que l’immédiat. On n’a pas de relation avec l’immédiat. Le présent est une donnée logique, dialectique, c’est la donnée de l’intervalle comme tel dans la figure de l’indiscernabilité entre le et et et le ni ni. L’immédiat est la donnée empirique de ce qui transite. Il est non subjectivable, il est un immédiat de l’objectivité. L’absence de présent se réalisme dans le mat démo comme autorité de l’immédiat. Cette autorité de l’immédiat explique dans une large mesure la souffrance des jeunes. La souffrance des jeunes est patente, c’est l’asservissement à l’immédiat. C’est une contrainte terrible qui se donne les apparences de la jouissance et se réalise en réalité comme destruction. Le fait de l’autorité absolue de l’immédiat est un prix payé à l’absence de présent. Il faut relever la contradiction entre immédiateté et présent. La relation fondamentale qui caractérise le matérialisme démocratique du point de vue de la question du temps est la relation entre immédiat et passé. La contrainte de l’immédiat est assortie d’un devoir quant au passé. La législation sur le passé est ce qui donne une apparence de profondeur à la fugacité et caractère destructif de l’immédiat. Il y a devoir de mémoire car il n’y a pas de présent mais seulement de l’immédiat. On ne peut rien construire sur l’immédiat, donc on colmate la fuite permanente de tout dans l’immédiateté par la législation monumentale sur le passé. Et vous voyez comment c’est homogène : le fait qu’il y ait des lois est homogène au fait qu’il y a seulement de l’immédiat, la loi est une assurance contre la perversion de l’immédiat. Il y a quelque chose d’autre que la circulation marchande indéfinie et l’asservissement de tout le monde à l’immédiat. C’est quoi ? Le passé, sous forme négative, conservatrice, sacralisée etc… Il y a un passé qui ne se réalise que comme morale, loi et religiosité délabrée, culte misérable. Le devoir de mémoire c’est ce qui réalise dans la société contemporaine la corrélation impossible entre la profondeur du passé et l’absence du présent. C’est une relation sans relation, une relation qui ne relie rien, car l’immédiat ne se relie à rien, il n’est ni relié ni reliable (c’est ce qui le caractérise). Et donc il va avoir une garantie abstraite dans l’extériorité législative du devoir quant au passé.

Quelle va être la relation fondamentale dans la dialectique matérialiste ? C’est la relation entre le présent et l’éternité. On peut en somme articuler l’opposition entre mat démo et dialectique matérialiste : d’un côté la temporalité s’édifie sur la relation sans relation entre l’immédiat et le passé (je dis sans relation car l’immédiat ne se relie pas vraiment au passé, il va être sous sa garantie législative, formelle et conservatrice). Il y a injonction législative de conserver le passé pour que l’immédiat fuie un peu moins.

De l’autre côté, relation du présent comme constitution dialectique dans sa relation à l’éternité. Partout où un présent s’et constitué quelque chose d’éternel va advenir, en un sens qui demande à être recomposé.

Les 2 dispositions subjectives vont être enracinées dans des temporalisations absolument différentes. L’enjeu c’est de réinventer l’éternité dans sa corrélation au présent, et de le f aire au régime dialectique de l’exception immanente, et pas au régime de la séparation ou de l’extériorité transcendante. Il s’agit que l’éternité soit immanente au présent comme production vivante, comme création. Un présent ne peut être que créé, sinon c’est de l’immédiat.

 

Le cheminement est donc de réintroduire la dialectique matérialiste dans l’amplitude qui fait que le présent a comme production immanente en régime d’exception quelque chose comme l’éternité d’une vérité. Alors ça c’est un trajet, ça ne va pas de soi, c’est une construction. Cette construction sera notre propos par la suite. Je vous en donne l’échelonnement. Je vous propose 11 étapes :

- thèse 0 : on appelle monde un lieu de l’être là des multiplicités (définition). Monde est un espace d’apparaître.

Commentaire : l’être comme tel n’est que multiple pur, et monde est un lieu de leur être là, où elles apparaissent en soi. L’apparaître est une catégorie qui ne relève pas du phénomène, de la représentation, de la subjectivité.

- thèse 1 : il y a des mondes, il n’y a pas un monde ou un univers. Il y a multiplicité des lieux d’apparaître pour les multiplicités. Les multiplicités apparaissent multiplement. Donc réintroduction de la thèse de la multiplicité des mondes, à nouveaux frais, thèse capitale car il y a des vérités toujours référés à des mondes qui peuvent être distincts.

- thèse 2 : la pensée de ce pluriel est possible. On a souvent présenté la thèse de la pluralité des mondes comme un obstacle à leur pensée. Aujourd’hui, c’est le relativisme culturel : il y a des mondes, des cultures, des langage,s et que ces corps pris dans ces langages ne communiquent pas. La pensée de ce pluriel n’est pas nécessairement possible pour le relativisme cult. Nous soutiendrons nous que la pensée de ce pluriel est possible, ie qu’il y a une logique des mondes. Les mondes sont discernables selon la logique qui est la leur. Il y a des logiques des mondes. C’est le T. Penser la pluralité des mondes c’est penser la pluralité de leur logique, ie la pluralité des logiques de l’apparaître.

- thèse 3 : il y a des événements. Event étant défini comme un changement dans le monde non pas du monde mais de sa logique. Un événement n’est pas une modification du monde mais une modification de la logique du monde concerné. Donc l’événement touche à la logique de l’apparaître. C’est une destruction ou une rupture dans la constitution logique du monde lui-même, et pas une simple transformation dans le monde. Le transcendantal peut être modifié. La logique des mondes peut changer.

- thèse 4 : la pensée de l’événement est possible. Il peut y avoir une théorie du changement réel, ie du changement des conditions d’existence du monde (et pas seulement d’un changement interne au monde). C’est une thèse du matérialisme démocratique qu’il ne peut rien y avoir de tel : les conditions de possibilité de notre monde nous dit on ne peuvent pas être changées. « la révolution est une utopie », « les ruptures c’est mauvais », « les lois économiques sont là » en sont les formules empiriques de la propagande quotidienne. Le noyau philosophique : c’est pas de changement dans le transcendantal du monde. On nous invite à nous adapter aux changements mais la loi du changement n’est pas modifiable (vous avez intérêt à vous adapter !). cette nécessité de la réforme (= l’adaptation au transcendantal du capitalisme du monde contemporain) est l’envers de la thèse selon laquelle tout changement de transcendantal est exclu. Là on va poser que il y a de l’événement et que sa pensée est possible. Elle est strictement possible : on peut penser l’événement dans son être, dans son apparaître, dans ses conséquences. 3 régimes de pensée appropriables à l’existence effective d’événement. Dans son être : auto-appartenance. Dans son apparaître : intensité maximale. Dans ses csq : comme relève d’un inexistant. On le verra. Nous ne sommes rien soyons tout : c’est la relève de l’inexistant. Ici c’est une internationale généralisée !

- thèse 5 : tout événement laisse une trace. Cette trace sera identique à l’inexistant relevé. Le terme inexistant en tant que relevé sera trace de l’événement

- thèse 6 : autour de cette trace, peut apparaître un nouveau corps (exception immanente : il n’y a que des corps et des langages, ce qui se constitue autour de la trace est de l’ordre du corps). La condition de possibilité du transit du présent à l’éternité est l’apparition d’un nouveau corps (pas seulement agencement ou recomposition de corps préexistants). Comment un nouveau corps peut coaguler ou cristallier autour de la trace. On va avoir une compatibilité nouvelle des multiplicités qui va faire surgir la nouveauté d’un corps.

- thèse 7 : ce corps va porter la forme d’un sujet. Ce nouveau corps va être objectif mais stt subjectivable. Il va s’installer dans le monde concerné comme support d’un sujet.

- thèse 8 : ce corps subjectivé va créer point par point une vérité. L’ordre propre de production du corps subjectivé, c’est une vérité. Evénement, trace, possibilité nouveau corps, forme subjective, production de vérité point par point.

- thèse 9 : cette vérité est éternelle. Bien que produite dans un monde, elle est reconnaissable comme telle dans tout monde. Donc elle est l’objet possible d’une résurrection transmondaine. Elle est réactivable dans tout monde. Ça ne veut pas dire qu’elle est constamment réactivée. Eternité = existence transmondaine, ie communication entre les présents. Il y a présent quand surgit un nouveau corps, on le montrera (ex de la rencontre amoureuse). Le présent de l’autre monde reconnaît le présent du 1er monde. Les présents communiquent par l’appropriation possible des vérités. Le transit du présent à l’éternité passe par la production du corps sujet.

janvier 2006

La dernière fois nous étions restés à l’énumération d’une dizaine d’énoncés, où se récapitulait le trajet qui conduit du monde, de la pensée du monde tel qu’il est là à l’éternité d’une vérité, telle que quoique éternelle elle a procédé, elle a été créée, dans un monde (et donc aussi dans un temps, nous y reviendrons) et se trouve par csqt disponible dans notre monde ou dans un de nos mondes. C’est ce trajet là qui était dessiné et la chaîne de concepts qu’il présuppose, qui va de l’évidence de la présence d’un monde, ie de l’apparaître, là, d’une configuration d’un multiple pur, à la configuration singulière d’une vérité dont on admettra à la fois (c’est le pb) qu’elle a été crée, qu’elle est singulière en ceci qu’elle procède d’une création en un monde déterminé, et que cependant elle est éternelle au sens d’une disponibilité pour tout monde, d’une disponibilité qui la détache de son… singulière au monde. Détachement qui n’est pas réel, sans effacer ou raturer son pouvoir, mais elle est rendue dispo dans plusieurs mondes sous des conditions dans lesquelles nous reviendrons.

Je redonne la liste des 10 énoncés :

0 un monde est un lieu de l’apparaître (énoncé antérieur aux énoncés qui structurent la trajectoire proprement dite)

1 il y a des mondes et non pas un monde, ou un univers (qui serait le seul monde, l’univers serait le monde sous condition qu’il n’y ait qu’un monde). On opposera donc le pluriel des mondes à l’unicité de l’univers.

2 la pensée de ce pluriel des mondes est possible, et en réalité la pensée n’est rien d’autre que ce qu’on peut appeler la logique

3 il y a des événements, étant entendu qu’un événement est une modification ou une transformation de la logique elle-même. Un changement peut affecter la loi des changements, ie un chgt du transcendantal du monde. Distinguons entre un changement réel et un changement qui affecte la logique du changement réel. On appellera événement une transformation pour autant qu’elle affecte la logique de la transformation, ie la logique du monde.

4 la pensée de l’événement est possible. Cette thèse est articulée : elle est possible dans son être (l’être de la multiplicité événementielle est pensable, avec l’auto-appartenance comme critère), elle est possible dans son apparaître (ie dans les connotations logiques ou topologiques de l’événement, l’événement apparaît dans un monde, et la pensée de l’apparaître de l’événement est praticable) et l’événement est enfin pensable dans ses csq, dans le système de ces csq. Donc la pensée de l’événement est triplement possible au regard de la logique des mondes : ontologiquement, logiquement, réellement (si on appelle réelle la pensée telle qu’elle s’effectue dans le registre des csq).

5 tout événement laisse une trace. Je rappelle que la trace est toujours dans la figure de la relève d’un inexistant. Il y a un point inexistant dans le monde, et la csq 1ère d’un événement est toujours la figure de la relève d’un inexistant, ie de faire apparaître l’inexistant d’un lieu sous une intensité maximale, alors qu’il était là avec une intensité minimale. C’est ce que j’appelle sa relève. Allégoriquement, je cite toujours sur ce point l’Internationale : nous ne sommes rien, soyons tout etc… mais en réalité c’est une figure générique. Tout événement s’atteste de ce qui rend possible la relève d’un inexistant. C’est pourquoi il faut être attentif, lorsqu’on est dans la question de vivre vraiment, d’abord à ce qui inapparaît, à ce qui inexiste, et non pas à ce qui se donne dans la brillance d’apparaître maximale. Car c’est toujours dans la métamorphose de ce qui inexiste que se fait la signature de l’événement, que l’événement est toujours venue à l’apparaître de ce qui n’apparaissait pas, de ce qui était là, mais sans y apparaître. Cette relève de l’inexistant va constituer la trace de l’événement.

6 autour de cette trace peut apparaître un corps nouveau (c’est probablement le moment matérialiste essentiel, le moment matérialiste de la théorie des vérités éternelles). Ce n’est que selon l’apparition d’un corps nouveau qu’une vérité peut procéder dans un monde et que donc qch peut apparaître qui soit en exception de ce qui apparaît. Ie il y a des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités, mais le il y a des vérités est lui-même corporel, il n’échappe pas à la loi matérialiste des mondes. Il faut qu’il y ait un nouveau corps pour qu’une vérité procède en un monde, et la théorie du corps en tant que corps de vérité ou subjectivable est le cœur du pb. Pourquoi ? Car c’est le moment où vous engagez une logique de l’exception, ie qch s’excepte de l’uniformité ou de l’équanimité des langages et des corps sans admettre pour autant que cette exception se fait du point d’un autre monde, ou d’une transcendance ou d’une altérité radicale. Il faut donc pouvoir penser le sinon que ou l’exception en immanence à la matérialité. Il n’y a donc pas d’autre recours que de dire le sinon que des vérités, le fait qu’il y ait une exception à la loi monotone de l’équivalence démocratique des corps et des langages, cette exception n’en est pas moins armaturée dans la matérialité elle-même. Elle fait corps. Naturellement ce n’est pas un corps disponible, c’est un corps nouveau, un corps qui doit procéder dans le monde et se constituer comme corps inaugural. Donc l’énoncé 6 est décisif et complexe. C’est le point de savoir comment il y a un avenir matériel de la coupure événementielle : l’événement fait coupure dans la logique du monde mais ce ne serait rien, ce ne serait qu’un éclair ou une césure oubliée si ne procédait pas à partir de la trace de cette coupure la constitution d’un corps nouveau. C’est là le centre matérialiste du pb : la dialectique de l’exception n’est matérialiste que sous la condition qu’elle rende rationnel l’hypothèse d’un corps de vérité. Et donc d’une éternité d’abord portée par le corps, le contraire d’une éternité spirituelle, une éternité qui n’est justement ni celle d’un dieu ni celle d’une âme. Une éternité qui est portée par un corps dans un monde singulier et qui crée ce faisant une disponibilité universelle.

7 ce corps peut porter la forme d’un sujet (on l’appellera un corps subjectivable, sujet désignant un formalisme tel que du point de ce corps procède une vérité, et que les csq de l’existence de ce corps sont subjectivées comme vérité).

8 le corps subjectivé crée point par point une vérité (la production singulière du nouveau corps tel qu’il porte la forme d’un sujet se nomme vérité mais ça se fait point par point, ie ce n’est pas un processus continu ou garanti). Ie la création d’une vérité dans un monde est un processus discontinu (point par point). Le corps seul ne garantit pas la production de vérité, c’est le corps dans la procédure du tramé point par point de ses effets qui peut la garantir. Et les points, c’est une donnée de la situation, du monde. Le corps procède de façon matérialiste à l’intérieur du monde en tant que le monde lui propose des points. Le fait de dire que la vérité procède point par point comme production du corps subjectivable s’oppose absolument à une toute autre thèse qui est que dès lors qu’il y a le corps subjectivable, alors des effets de vérité s’ensuivent. Ce qui a été par exemple au 20ème siècle la théorie du parti : quand vous avez constitué le corps, le contrôle ou la maîtrise des effets de vérité est sous la garantie de ce corps. Seulement c’est oublier que le corps n’agit que point par point en définitive, et que rien ne garantit qu’en tant que corps il dispose des ressources (qui sont des ressources subjectives) du traitement des points en tant que point. Il s’avérait incapable de traiter un point, et donc ses effets de vérité s’annulaient, s’ensablaient, étaient inopérants. Donc l’énoncé point par point est majeur, et il évite de considérer le corps comme constituant les effets de vérité. Il en est l’opérateur inéluctable mais il n’en est pas le constituant. Encore faut-il qu’il soit dans la saisie du point par point dans l’espace où il opère. Donc une vérité éternelle en fin de compte est réellement tributaire du monde où elle est créée. Dans son procès, elle est tributaire du monde où elle est constituée puisque ce n’est que point par point en ce monde qu’elle a pu procéder comme csq du corps subjectivable. Donc une vérité quoique éternelle est marquée du monde où elle fut crée. C’est ce qui fait sa singularité, c’est ce qui fait que son éternité n’est pas une éternité suspendue, transcendante ou indifférente. Elle sera naturellement détachable du monde par des opérations particulières puisqu’elle est appropriée d’un autre monde, mais du point de vue de sa matière elle restera tributaire du fait qu’elle s’est constituée point par point dans un monde. Au travers des épreuves de ce monde : elle aura été éprouvée comme telle dans un monde.

9 cette vérité est éternelle

 

Alors, je voudrais d’abord donner la signification de ce trajet, trajet ponctué par les 10 énoncés. On voit bien conceptuellement ou ça arrive : il part des multiplicités pures et conduit aux vérités éternelles en passant par apparaître, corps, événement, sujet (la liste du chaînon conceptuel). Je voudrais plutôt tenter d’en saisir la dramaturgie, de ce trajet. Ie quel est sa tension propre, son paradoxe, son pb ? Au fond, c’est un trajet qui conduit de l’indifférence ontologique à la disponibilité de l’éternité, qch comme ça. Au départ, vous n’avez rien d’autre que des multiplicités indifférentes (je reviendrai sur ce point) et à l’autre extrémité vous avez une disponibilité des vérités éternelles comme présent (une disposition au présent). Ça c’est une vision stricte ou polarisée du trajet. Entre l’indifférence ontologique inaugurale et l’éternité disponible active au présent, vous avez quoi ? Vous avez la logique, la logique des corps, de la consistance de ce qui apparaît, la consistance de l’apparaître, et en même temps ce qui peut perturber cette logique (dans la figure de l’événement). Donc entre les vous avez le transcendantal (appelons transcendantal la logique de l’apparaître) et ce qui incise ou fait coupure dans la logique du transcendantal (et va rendre possible qu’il y ait des nouveaux corps). Nous sommes dans l’énoncé de nouveaux corps, et pas seulement des corps. C’est à commenter : si on revient à notre dichotomie initiale, ie opposition entre matérialisme démocratique et dialectique matérialiste, on dira que le mat démo c’est qu’il y a des corps et des langages et ce qu’on souhaite c’est que les langages ne briment pas la capacité des corps, et une fois garanti cela tous les corps et tous les langages peuvent s’équivaloir dans l’espace qui est l’espace précisément démocratique. La dialectique matérialiste dit : il n’y a que des corps et des langages, sinon qu’il y a des vérités. Donc sinon qu’il y a quelque chose qui est irréductible à la pluralité des corps et des langages, est accessible à partir de cette pluralité, est accessible universellement. Mais le vrai pb est qu’on ne peut pas dire cela sans soutenir qu’il y a corporéité, une matérialité des vérités. Et donc à quelles conditions peut-il y avoir des vérités… dans un monde qui assure l’être là des corps et des langages. Et c’est pour ça que je dis entre l’indifférence anonyme des multiplicités d’un côté et la dispo au présent des vérités éternelles de l’autre, il y a la logique de l’apparaître (qu’est-ce que c’est qu’un monde, qu’est-ce que c’est que les mondes, qu’est-ce que c’est que l’être là des multiplicités) et puis il y a comme condition de possibilité d’un nouveau corps ce qui fait exception à cette logique, ie ce qui est en incise ou interruption de la présence là ou de l’apparaître des multiplicités dans un monde.

On peut les ramener à 3 moments, dans une atmosphère dialectique traditionnelle :

- le moment de l’indifférenciation ontologique

- le moment scindé de la logique (scindé car c’est à la fois l’exposition de la consistance de l’apparaître et l’exposition de sa fragilité, ie la possibilité que quelque chose advienne qui n’est pas conforme aux lois)

- la disponibilité des vérités éternelles, disponibilité au présent. Comme on l’a dit la dernière fois, la question de l’éternité, c’est la question de l’éternité au présent, ie de la présence de l’éternité. Si on commence par dire que l’éternité est séparée, on retombe dans un dispositif traditionnel. Notre pb n’est pas celui d’une éternité disjointe, mais d’une éternité disponible au présent. Nous sommes proches de Rimbaud : Elle est retrouvée, quoi ? l’éternité, c’est la mer allée avec le soleil. Elle est retrouvée, le pb de l’éternité c’est qu’elle soit là. Je crois qu’une des dimensions du monde contemporain, c’est d’exclure l’éternité, comme si il était de l’essence de l’éternité d’être séparée. En fin de compte il n’y a que le présent, dans le monde contemporain, ie il n’y a pas d’éternité car l’éternité ne pourrait être que séparée du présent. Il n’y a que des corps et des langages, et des corps et des langages au présent. Tout le pb est d’établir qu’il n’est pas de l’essence de l’éternité d’être séparée du présent, ie elle peut être là et donc il peut y avoir une dispo au présent des vérités éternelles quelles qu’elles soient. C’est cette dispo des vérités éternelles au présent qui constitue le 3ème temps du trajet.

Revenons sur chacun des 3 moments

 

1° l’indifférence ontologique

C’est le socle général. Elle signifie que le il y a pur, comme indistinction possible du possible et de l’effectif, ie le il y a en tant que il y a, est l’exposition des multiplicités pures, formelles, et que la pensée de cela, c’est cette figure de la pensée qui exclut le sens, ou se tient au plus loin du sens, qu’on appelle les mathématiques. L’indifférence ontologique se manifeste par ceci que les multiplicités comme telles sont dépourvues de sens du point de vue anthropologique. Elles ne nous destinent à rien et ne sont destinées à rien. Elles sont des possibilités formelles comme telles. Mais l’indifférence affecte aussi la pensée, au sens où la pensée de cela est possible, et en certain la pensée suprême si on veut (puisqu’elle est la pensée de ce qu’il y a absolument saisi dans son il y a comme tel), mais en même temps c’est une pensée qui ne nous destine pas non plus, et qui n’est pas destinée : les mathématiques. Cet ensemble constitue l’indifférence onto primordiale : l’assortiment entre les multiplicités pures, sans un, qui ne se récapitulent pas dans l’unité d’une signification, et une langue formelle elle-même exclusive du sens. L’indifférence ontologique 1ère est cette corrélation : le doublement de l’un et du sens. Les multiplicités sans un, qui poussées au terme de leur décomposition s’épuisent dans le vide, et langue et pensée de cette situation qui, dans la figure du formalisme mathématique, qui se délivre de l’appui du sens, qui est hors sens. On pourrait dire que la langue hors sens, absente, c’est la langue de l’absence de sens de ce en quoi l’un est absent, et que l’absence de l’un transite comme absente de sens dans la langue qui pense l’absence de l’un. Cette indifférence ontologique, on pourrait dire qu’elle est la transcription abstraite ou l’ontologie sous-jacente du mat démo lui-même, après tout. Le matérialisme démocratique c’est il y a ce qu’il y a, et puisque rien ne fait sens, tout fait sens. C’est à partir de l’indifférenciation onto une conversion du rien ne fait sens à tout fait sens. Les 2 énoncés sont réciprocables, naturellement, car le sens n’est sens que pour autant que sa règle de distinction d’avec le non sens est expérimentable. Si tout fait égalitairement sens, alors en réalité on peut donner sens à ce qui n’en a pas. Et je soutiendrais volontiers que l’indifférence ontologique n’est que la forme abstraite ou sous-jacente du matérialisme démocratique, de sorte que l’indifférence ontologique c’est la restriction de l’espace de l’expérience à la dimension de l’indifférenciation onto. Et donc que nous soyons matérialistes signifie que nous acceptons, partageons cette figure de l’indifférence ontologique comme strate 1ère de l’élucidation de toute chose, mais nous ne considérons pas qu’elle est exclusive de son opposé, qui est l’absoluité des vérités éternelles. La dialectique matérialiste est quelque chose qui a le même socle ontologique que le matérialisme démocratique, à savoir à la fin des fins il n’y a que de l’immanence, de la multiplicité sans un, formellement pensable et qui ne nous destine à rien. Il n’y a pas de destination de l’être, thèse qui s’oppose à son historialité (thèse heidegerrienne post heideideggerienne), ie il y a une histoire de l’être qui le destine et nous destine en tant qu’il est destiné. Ni la dialectique matérialiste ni le matérialisme démocratique ne soutiennent ça. Pour autant qu’on s’en tient au socle ontologique, il est mathématiquement pensable comme absence de l’absence de l’un. C’est ce dans quoi on peut s’établir en compatibilité avec le matérialisme démocratique, tout en faisant ressortir le fond nihiliste du matérialisme démocratique, ie du monde contemporain. A savoir que cette indifférenciation doit faire loi, il y a transformation de l’indifférence ontologique en impératif anthropologique. Tout vaut tout, tout s’équivaut, ce qu’assure la circulation marchande dont la loi est celle de l’équivalent général. Il y a un point où tout est commutable en tout. La loi du matérialisme démocratique est une loi du nombre : c’est la loi du compte marchand d’abord, ensuite car c’est politiquement la loi du suffrage. Quand tout vaut tout, on compte, il n’y a rien d’autre à faire qu’à compter, ses sous et ses voix (et les 2 en même temps très souvent, comme vous savez). Cela est cohérent, cohérent avec une certaine représentation de l’indifférence ontologique.

 

2° la disponibilité de l’éternité comme présent

A l’autre extrémité du spectre, interrogeons la disponibilité de l’éternité comme présent. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que veut dire la possibilité des vérités éternelles ? Je rappelle, une vérité est créée dans un monde (enjeu de la médiation) : la vérité de l’invention du théâtre est créée dans le monde grec, celle de la politique internationaliste est créée dans le 19ème en Europe etc… Des vérités disponibles sont créées dans des mondes singuliers, mais il faut qu’elles soient telles qu’elle est reconnu du point de tout autre corps subjectivable dans un autre monde. Une vérité n’est rien d’autre que cela : qch qui a été créée dans la singularité d’un monde, qui y adhère quant à sa matière, mais qui cependant est reconnaissable comme telle du point d’un autre monde, ou plus précisément du point d’un autre corps subjectivable. Que veut dire reconnaissance ? Que cette vérité est utilisable par le nouveau corps subjectif d’un nouveau monde à ses fins propres, ie pour la production d’une autre vérité. Cette vérité est dispo non pas pour un spectacle général, mais elle est dispo en tant qu’elle va quoi ? en tant qu’elle va être incorporée au nouveau corps. La procédure de reconnaissance est une procédure de réincorporation. Le nouveau corps va s’incorporer cette disponibilité, bien qu’elle ait procédé dans un monde différent, logiquement différent. Donc nous avons un terme fondamental : réincorporation. Je ne vais pas dire réincarnation ! je traîne déjà suffisamment de casseroles religieuses comme ça. Je ne vais pas en rajouter. Réincoporation car une vérité a été incorporée, puisque la condition de sa production est précisément qu’un sujet soit la forme d’un corps nouveau. Il y a toujours eu un corps de vérité. On dira réincorporé au sens de la disponibilité de cette vérité produite une fois produite aux fins de la production par un nouveau corps d’une vérité qui va être distincte, mais qui peut réincorporer l’autre. Ce qui va rendre du compte du fait que les vérités circulent universellement et que leur usage peut être extraordinairement hétérogène. Ie que elles ne sont pas destinées à tel ou tel usage : c’est dans la contingence de la nouvelle création d’un corps d’un monde nouveau que va procéder la réincorporation de la vérité ancienne.

 

Permettez moi de donner fugitivement 4 exemples (de la Préface de LdM) :

1° exemple artistique : la réincorporation par Picasso de la stylistique de la représentation des animaux dans l’art rupestre. Le comparatisme consiste à trouver le chemin de la réincorporation. Si on compare les chevaux tels qu’ils sont peints sur les parois de la grotte Chauvet ( ?) et une série de chevaux de P, on peut cheminer de la ressemblance évident (P connaît l’art rupestre) à un élément plus radical, la réincorporation, ie la manière dont la stylistique de la représentation du cheval dans la grotte (30 000 ans, un autre monde, qu’on connaît peu : plus un monde est vieux, plus il est épuré) est redisposée par Picasso à ses propres fins (qu’en est-il de la peinture post-cubiste, ie qui maintient la figuration mais la distord ou la respatialise différemment). C’est ce qu’on appellera une réincorporation. C’est une disponibilité telle que qch de ce qui a eu lieu est en effet dispo aux fins de la nouvelle subjectivation d’un nouveau corps. De quoi s’agit-il ? De ceci que l’animal a une figure d’apparaître telle qu’il est lié de façon singulière à l’idée. Le trait saisit l’animal de façon particulière car il en exhibe une reconnaissance schématique particulière. Ce n’est pas comme n’importe quoi, un caillou informe etc… Qu’est-ce qu’un cheval ? la peinture ne fait pas que représenter un cheval, elle dit ce que c’est, et le dit en peinture, pas autrement. Ce dire de ce qu’est un cheval est incorporé à des objectifs particuliers qui ne sont pas les mêmes entre Picasso et le peintre de la grotte.

Il y a un cynique grec qui croyait avoir fait une plaisanterie définitive contre Platon : je vois bien ce que c’est une cheval, mais je ne vois pas ce que c’est que la caballéité. Il voyait le cheval mais pas son idée. Ce que je raconte dément ce cynique : il s’agit de faire voir l’idée du cheval, dans un propos pictural plus général, mais tel que ce n’est pas ce cheval qu’on va vous montrer. On va vous montrer les différentes manières de peintre ce que c’est qu’un cheval. Picasso ne peint pas comme le ou les auteurs de la grotte mais il s’incorpore ce qu’ils ont déjà fait dans cette visée là à sa propre peinture. Voilà une réincorporation.

 

2° exemple scientifique : la réappropriation des textes math d’Archimède alors qu’ils étaient devenus incompréhensibles. Archimède, Antiquité grecque tardive, génie mathématique allant jusque aux abords du calcul infinitésimal, de l’intégration des surfaces, dans une densité exceptionnelle. Pendant des siècles, ces textes transitent sans effet : ce dont il était question était devenu incompréhensible. C’était une vérité perdue. Son éternité s’atteste à ce que ces textes deviennent des éducateurs fondamentaux à partir des 15ème, 16ème, 17ème siècles. Ils s’avèrent disponibles, non seulement comme textes, mais dans leur fonctionnement de vérité, au prix d’une réincorporation dans un dispositif nouveau conduisant à la création du calcul infinitésimal. D’un point de vue matérialiste, l’œuvre d’Archimède est attestée comme vérité éternelle par sa résurrection. En définitive, l’essence d’une vérité éternelle est d’être apte à une résurrection. Il y a une chose qu’on pourrait dire, sur résurrection : au fond, il n’y a que des corps et des langages. Dans le matérialisme démocratique, il n’y a pas de résurrection. Aucun corps ne ressuscite (sauf dans certains fables) et aucun langage non plus. Par contre une vérité le peut. Si vous admettez qu’il n’y a que des corps et des langages, vous excluez la résurrection. Si vous êtes dans la dialectique matérialiste, vous admettez la résurrection (il est de l’essence des vérités éternelles de pouvoir être réincorporées, et par conséquent d’être aptes à la résurrection). Il me semblait que il y aurait 3 instances possibles du thème de la résurrection (coquetterie lacanienne). Une instance imaginaire : il y a résurrection des corps. C’est l’instance que j’appelle religieuse. Une instance symbolique : il y a résurrection des langages. C’est l’enjeu de l’historie. Vous savez que l’historicisme a été une des religions modernes. Mais c’est symbolique. Quand Michelet déclare que l’histoire est la résurrection intégrale du passé. Au-delà du romantisme, ça veut dire quoi ? ça veut dire restitution du langage dans lequel le passé s’est prononcé lui-même, ie résurrection symbolique de ce qu’a été la circulation langagière du passé comme tel. Ce n’est pas simplement un langage sur le passé, mais la résurrection du langage objet de ce passé. Ce langage va exister comme tel dans la réitération de sa symbolique. La religion est l’instance imaginaire de résurrection, l’histoire est l’instance symbolique, et les procédures de vérités en sont les instances réelles. Donc sur la résurrection : imaginaire, symbolique, réel, religion, histoire, procédures de vérité. On peut donner une définition du sujet. Si un sujet est la forme d’un corps subjectivable, d’un corps de vérité, si un sujet est ce qui donne forme à la possibilité des conséquences d’un corps subjectivable. Et si un tel corps se nourrit de réincorporation (c’est très souvent le cas), alors on dira que un sujet est ce qui réincorpore une vérité pour une autre vérité. Et c’est cette capacité de réincorporation subjective pour une vérité qui porterait l’éternité. Il y a un lien entre l’éternité des vérités et le fait que le sujet puisse être entre 2 vérités, l’entre 2 du vrai, ie ce qui donne forme à la réincorporation d’une vérité pour une autre vérité.

 

3° exemple politique : (avant le prochain cours vous le lirez !) il confronte la thématique révolutionnaire moderne, et en particulier la question « qu’est-ce qu’un Etat révolutionnaire ? » à la question disputée dans un texte chinois du 1er siècle av JC. Dispute sur le sel et le fer. Dans les 2 cas, on voit que la question fondamentale est le rapport entre Etat et égalité. Pour Picasso, la question fondamentale est le caractère essentialiste de l’apparaître de l’animal, le fait qu’il apparaisse comme cheval, chien etc… Pour Archimède, ça tourne autour de l’appropriation mathématique de l’infini. Ici, c’est l’égalité peut-elle se passer de l’Etat. En politique, un des thèses fondamentale de caractère libéral est que la liberté doit se passer de l’Etat autant que faire se peut (liberté d’entreprendre, libertés individuelles, le moins d’Etat possible, pas de service public, uniquement des services privés). L’Etat réduit à la gendarmerie, mais pour le reste pas d’Etat c’est la liberté. La question posée là est une autre question : quel rapport entre Etat et égalité. Au fond, ce qui circule entre le texte chinois et les textes léninistes au sens flou, ouvert, et dans des mondes différents, c’est la thèse selon laquelle l’égalité a comme condition 1ère, peut-être transitoire, l’Etat répressif. Il y a une concomitance inéluctable entre la volonté égalitaire et l’Etat répressif. C’est une aporie aussi, une difficulté. Ça transite du thème chinois de l’école des légistes en Chine du caractère implacable de la loi d’Etat, seule condition pour abaisser les puissants, mortifier les riches et rendre possible l’égalité, et puis le thème à l’autre extrémité de la dictature du prolétariat (c’est dans la forme répressive et autoritaire de l’Etat que transitoirement au moins on peut espérer briser l’hétérogénéité de la richesse et de la puissance). Ce thème gravite autour d’une question, en donnant des éléments de réponse, de la politique d’émancipation, sur la corrélation entre autorité collective et égalité. Par voie de conséquence, la mise en scène de la pensée relative à la tension considérable qui existe entre le motif de la liberté et celui de l’égalité, leur caractère non homogène. Cette question doit être prise au sérieux, on fait trop comme si liberté et égalité allaient ensemble. On voit beaucoup de liberté mais pas d’égalité (elle est sacrifiée). Et la fraternité, c’est à l’intérieur des mêmes strates. Quand il y a liberté, il y a égalité différenciée et fraternité stratifiée. Et l’égalité alors il semble bien qu’elle ne puisse faire l’économie d’une destruction des différenciations inégalitaires qui se heurtent à une résistance énorme. Dès que vous touchez aux riches, vous risquez votre peau. Ça c’est une loi de l’histoire. On n’y touche pas, à la fin des fins. La maxime libérale consiste à dire : c’est comme ça, finalement, si tout le monde travaille tout le monde sera riche. Le point n’est pas la santé économique générale, mais que devient la maxime égalitaire. L’égalité est revendiquée comme une norme intrinsèque. Il est frappant de voir que la vérité de cette difficulté, de la proposer comme enjeu, que ceci soit répertorié dans la thème de la dictature du prolétariat et dans un texte chinois de plus de 2000 ans. Il faut une figure étatique répressive transitoire pour installer l’égalité. Elle ne s’installe pas de façon transitive à la liberté. Ce qui s’installe de façon transitive à la liberté, c’est une exacerbation de l’inégalité.

 

4° exemple amoureux : on s’en tient aux histoires archivées, Tristan et Yseut, Didon et Enée, Héloïse et Abélard, les archives augmentent aujourd’hui avec la télé… Je prends la comparaison de Virgile, Didon et Enée, et Berlioz, les Troyens. Berlioz est porteur d’une conception romantique de l’amour qui n’est pas celle de Virgile, mais il va réincorporer des éléments fondamentaux pensés par Virgile dans la conception dialogique de l’opéra. Cette figure de Didon et d’Enée est dans la dispo d’une vérité éternelle, offerte à la réincorporation.

Donc voilà pour les 2 extrémités :

- ontologie du multiple pur, comme onto désanthropologisée (il n’y a pas de destination anthropologique de l’ontologie).

- théorie des vérités comme éternité locale (crées dans des mondes singuliers) conjointe à une procédure de réincorporation (à distance).

Au passage, une question : si l’ontologie est désanthropologique, qu’en est-il de la théorie des vérités ? Comporte-t-elle une dimension anthropologique quelconque ? Il faut dire que l’animal humain, cette bête à 2 pattes, peut participer à la construction d’un corps de vérité. Il peut être incorporé à un corps subjectivable. Il n’est pas ce corps en tant que lui-même : il n’est pas le corps nouveau en tant qu’individu, mais des individus peuvent participer à la construction de ce corps. Les procédures d’incorporation sont différentes selon les cas (art, amour, politique). On admettra que l’individu peut s’incorporer à un sujet. On entre dans une dialectique individu / sujet, et c’est à travers cette dialectique qu’on peut calibrer la dimension anthropologique des vérités s’il y en a une. Un animal humain, un individu, peut être subjectivé. Je conclus que vivre d’une vie digne de ce nom, c’est être subjectivé. On souhaite que cela arrive à l’animal humain. Ce n’est pas ce que soutient le matérialisme démocratique : il soutient que il n’y a que des individus. On peut nuancer : sa maxime c’est il n’y a que des individus et des communautés. C’est son anthropologie. La maxime de la dialectique matérialiste, c’est : il n’y a que des individus et des communautés, sinon qu’il peut y avoir des sujets. Le pb est de savoir comment les individus sont incor