ircam cnrs

mamuphi

mathématiques - musique – philosophie

Description : mamuphi

(org. C. Alunni, M. Andreatta, M. Béjean, A. Cavazzini et F. Nicolas)

 

 

Saison 2018-2019

 

Toutes ces activités ont lieu à l’Ircam

un samedi par mois

de 10h à 13h et de 15h à 18h en salle Shannon

 

·       13 octobre 2018

-      10h-13h - François Nicolas : La solidarité de groupe dans la théorie galoisienne

-      15h-18h - M.-J. Malis, R. di Stefano, F. Nicolas : Douze d’Alexandre Blok

·       17 novembre 2018 – Sur le livre de Fernando Zalamea Philosophie synthétique de la mathématique contemporaine

·       15 décembre 2018 – Mathias Béjean : Design

·       12 janvier 2019 – Moreno Andreatta : Popular Music

·       9 février 2019 – Andrea Cavazzini : Mathesis du vivant

·       16 mars 2019 – Andrée Ehresmann et René Guitart : De l’incomplétude nécessaire

·       6 avril 2019

-      10h-13h – Stéphane Dugawson : Les espaces connectifs

-      15h-18h – Matthias Béjean : Atelier mamuphi sur les faisceaux, les préfaisceaux et les semifaisceaux

·       7-8 juin 2019 – Journées d’étude : L’Immanence des vérités d’Alain Badiou (Y. André, A. Cavazzini, F. Nicolas) [salle Stravinsky]

 

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Pour tout contact:

   Charles Alunni : alunni [at] ens.fr

   Moreno Andreatta : andreatta [at] ircam.fr

   Mathias Béjean : mathias.bejean [at] u-pec.fr

   Andrea Cavazzini : andreacavazzini [at] libero.it

   François Nicolas : fnicolas [at] ircam.fr

 

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13 octobre 2018

 

·       François Nicolas - La solidarité de groupe dans la théorie galoisienne [1]

[ pdf ]

 [a]

 

·       Marie-José Malis, Rudolf di Stefano & François Nicolas : Douze d’Alexandre Blok

[ Poème ]

-      Rudolf di Stefano : Notes pour une nouvelle apocalypse [2]

[ film ]

-      François Nicolas : D’une espérance bolchévique en des temps d’apocalypse [3]

 

*

 

17 novembre 2017

 

Séminaire

Sur le livre de Fernando Zalamea Philosophie synthétique de la mathématique contemporaine

(Hermann, 2018)

 

·       Charles Alunni : Réécrire la philosophie à la lumière des mathématiques grothendieckiennes

[ pdf ] [ diapos ]

·       Pierre Cartier : Fernando Zalamea, mathématicien-philosophe de la mathématique contemporaine

·       François Nicolas : Du partage moderne/contemporain dans le livre de Zalamea

[ pdf ]

 

 

Atelier

Adjonctions entre différents arts ?

 

·       François Nicolas : Propositions

·       Rudolf di Stefano : Du montage cinématographique comme adjonction entre différents types de discours ?

 

*



[a] photos de Patrick Saint-Jean



[1] François Nicolas : Théorie galoisienne de la solidarité de groupe

 

Deux cents ans après Galois, Alain Connes déclare en 2011 qu’il lui a fallu « beaucoup de temps » et « énormément de travail » pour arriver à « comprendre la pénétration de la pensée de Galois » et prendre conscience de ce que « sa pensée garde son potentiel de mise en mouvement » et cette « fulgurance qui montre la voie à suivre ». [1] Pour mieux rétablir l’idée galoisienne d’ambiguïté, Connes délaisse provisoirement les structures algébriques abstraites que la modernité bourbakiste a retenues (groupes de symétrie des k-automorphismes, anneaux des polynômes, corps de résolution, espaces vectoriels et k-algèbres des extensions…) pour réactiver l’étonnement premier : il existe des relations rationnelles (combinaisons rationnelles à valeurs rationnelles) entre racines non nécessairement rationnelles d’une même équation polynomiale, et ce sont ces relations qui rendent compte du type de solidarité qui « groupe » les racines. La théorisation galoisienne (qui n’est pas encore devenue « la théorie de Galois » officielle) s’ancre donc dans l’étude systématique de ces relations.

Ce retournement rétablit une continuité Lagrange-Galois (sous le signe des « résolvantes » auxiliaires) pour mieux mettre en évidence le pas gagné par Galois : la lettre x ne symbolise plus tant une inconnue individuée (déterminée par les relations à soi que formalise l’équation polynomiale) que l’élément générique d’un collectif solidaire, l’enjeu de l’équation n’est plus tant sa résolution (c’est-à-dire la nomination algébrique de chaque racine au moyen de « formules par radicaux ») que la caractérisation de son groupe si bien que les structures algébriques (dégagées dans la seconde vague de la modernité algébrique par Steinitz, Artin…) se réassurent ainsi dans leur capacité à formaliser le modèle polynomial.

Ce réancrage de la théorie dans son modèle constituant invite à repenser ce que modernité algébrique veut dire et par là, les raisonances envisageables avec d’autres modernités : musicale, cinématographique, politique…

 

[2] Rudolf di Stefano : Notes pour une nouvelle apocalypse

 

À la naissance d’une œuvre collective sur Douze de Blok, qui convoque trois arts dans leur autonomie — musique, théâtre, cinéma — il paraît nécessaire pour le cinéma de tenter un regroupement des éléments qu’il peut mettre en jeu dans un tel projet, et produire un film préparatoire, une organisation de notes cinématographiques, qui préfigure ce que pourra être la part du cinématographe dans une aventure comme celle-ci. 

Je propose donc à l’occasion de cette séance de soumettre un montage qui se donne comme objectif, par des images et des sons, une mise en jeu effective des points contradictoires que le poème de Blok établit : résurrection du Christ / révolution russe ; destin individuel / épopée collective ; futur inquiétant / passé de la victoire ; nuit noire / neige blanche. Donner une intelligibilité cinématographique de ces fractures, en faisant le pari encore une fois, que le cinéma peut convoquer la dimension mythique pour faire ce travail, mythe pensé comme Levi Strauss le propose, c’est-à-dire comme une opération qui a pour vocation de réduire la fracture entre deux éléments contradictoires, sans pour autant jamais la résorber complètement. Mais tenir ensemble des contradictions sans les annuler, n’est-ce pas une opération éminemment cinématographique que l’on appelle montage ?

 

[3] François Nicolas : D’une espérance bolchévique en des temps d’apocalypse (Douze, poème d’Alexandre Blok)

 

Le poème Douze d’Alexandre Blok subjective l’épopée bolchevique saisie dans une nuit glacée de Petrograd en plein janvier 1918. Coup de théâtre final : le poème dispose Jésus-Christ à la tête du cortège des douze Gardes Rouges qui, tout au long du poème, avancent bravement vers les combats de la guerre civile qu’une coalition anticommuniste hétéroclite (tsaristes, mencheviks, propriétaires, bandits, occidentaux…) va soutenir pendant quatre ans pour tenter de noyer dans l’apocalypse la révolution léniniste. Le poème reconnaît ainsi Jésus-Christ comme nom recevable du nouveau collectif bolchévique.

Comment comprendre une telle nomination poétique ?

 

Après la Pentecôte, de quoi le collectif chrétien des douze Apôtres est-il le témoin ? Leur collectif témoigne que, depuis Pâques, il leur est arrivé quelque chose, qui a portée universelle.

Et que leur est-il arrivé ? Que leur foi, morte le Vendredi saint, a ressuscité et que cette foi est ce qui désormais (Pentecôte) les regroupe en église - de cela, des vies vont témoigner, jusqu’à la mort (sous les coups du nouveau mal qui vient persécuter ce surgissement).

Comment leur foi a-t-elle donc ressuscité ? En reconnaissant Jésus en différentes personnes ordinaires (un jardinier, un randonneur, un pécheur…) à des gestes ordinaires (corporels, vocaux, langagiers…). L’église des apôtres va nommer Jésus-Christ l’enjeu de cette reconnaissance fidèle : leur foi ressuscitée soutient qu’il est désormais possible de reconnaître le Christ en tout homme. Ainsi, pour les Apôtres, Jésus-Christ ressuscité s’incarne en tout homme : l’Incarnation est donc l’affaire de Pâques, non de Noël.

Comme Kierkegaard n’a cessé d’y insister, Noël viendra proprement recouvrir l’événement-Pâques quand l’Église, étatisée sous Constantin, viendra reclouer le Christ sur la Croix pour en faire son nouvel emblème et prêcher que notre monde est celui du Vendredi saint plutôt que de la Résurrection…

Pour eux, cette nouvelle possibilité témoigne d’une Victoire, d’autant plus majuscule qu’elle est paradoxale puisqu’elle n’a pas l’apparence indubitable d’un fait mais plutôt celle d’une reconnaissance rétroactive. D’où que cette foi ressuscitée s’avère de type nouveau : elle convertit l’espoir antérieur (espoir, du temps de la vie de Jésus, en des victoires factuelles et irréversibles) en une espérance fondée sur la conviction qu’il existe désormais, ici et maintenant, des accès immanents à l’éternité. Notons : cette espérance convertit l’espoir antérieur sans le combler puisque la victoire, secrètement remportée à Pâques, ne s’aligne nullement sur le type escompté de victoire triomphale – et d’ailleurs, la victoire n’est plus à attendre mais à reconnaître.

Le type nouveau de cette victoire est attesté par ce point : si la victoire attendue par l’espoir était imaginée comme un triomphe écrasant le mal antérieur, la victoire remportée, celle qui fonde l’espérance, s’avère plutôt engager un temps de renouveau du mal (témoigner d’un tel type de victoire expose en effet à la persécution de qui s’acharne à la recouvrir du grossier principe réaliste : « il n’y a pas eu réellement de victoire ; il n’y a que ce qu’il y a manifestement là ! »). Le type nouveau de victoire renverse ainsi les ordres : ce n’est plus un mal avéré (les défaites) qu’on souhaite suivi d’un bien (la victoire de lendemains qui chantent…) mais c’est un bien, en partie secret, qui engendre l’évidence d’une réaction maline.

D’où l’espérance que la traversée affirmative de ces temps post-victoire (faire face aux agressions sans nombres en tenant le pas gagné : « il n’y a pas que ce qu’il y a ! ») témoigne de la portée globale de la victoire (paradoxalement secrète et apparemment restreinte) déjà remportée.

L’église des apôtres va nommer Apocalypse (« révélation ») ce type de victoire en lui assignant un berceau (Jérusalem) et une date de naissance (le dimanche 9 avril 30). Cette conception émancipatrice de l’Apocalypse (elle n’est pas dévastatrice , « apocalyptique ») se distingue de la conception oppressive qui prévaudra plusieurs siècles plus tard (à partir de l’ère étatico-constantinienne) en affirmant que la grande bataille contre l’ancien monde a déjà eu lieu et qu’elle a bien été gagnée (l’Armageddon date du Samedi saint, donc du 8 avril 30) ; ce faisant, cette orientation introduit non à l’accomplissement repus d’un triomphe intégral mais à un long temps de conflits (trois siècles de sauvages persécutions…) face au nouveau mal qui se constitue en déficit du nouveau bien. L’enjeu de ces temps ?: la victoire d’apparence circonscrite a-t-elle bien la portée globale qu’on lui prête ou va-t-elle être recouverte sous le voile démobilisateur des arguments réalistes (empiristes – quelles expériences irréfutables ?- ou pragmatiques – quels effets certifiables ?)

 

Le poème Douze reconnaît ce type nouveau d’espérance propre aux temps apocalyptiques dans la geste propre de la Révolution d’Octobre : substituant la nuit du 24-25 octobre 1917 à celle du 8-9 avril 30, le poème suggère ainsi un nouveau modèle apte à réinterpréter la forme chrétienne.

Remarquons qu’un tel bolchevisme chrétien n’est pas l’exclusivité de Blok : on le trouve également à l’œuvre à la même époque chez certains militants chrétiens tel Pierre Pascal ou plus tard, en un sens étendu, chez le philosophe Ernst Bloch quand, aujourd’hui, Zizek s’attache à le réactiver [Voir en particulier sa confrontation avec John Milbank, théologien de la Radical Orthodoxy, dans The Monstruosity of Christ. Paradox or Dialectic ? (MIT Press, 2011)]

 

Outre la relecture attentive des années 1917-1922 à quoi tout ceci nous incite (« pas plus que la ‘Révélation’, la Révolution n’est un diner de gala ! » : une révolution, bien plus qu’un point d’arrivée, est un point de départ politique), notons l’intelligence renouvelée de la dialectique entre victoires subjectives et défaites objectives (« Toujours battus, mais invincibles ! » Bernanos, 1941) à quoi tout ceci invite : en ces temps où l’on nous accable d’« Apocalypses sans royaume » [Jean-Paul Engélibert (Classiques Garnier, 2013). Voir aussi Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018)] qui veulent recouvrir de nihilisme toute espérance possible, notre tâche est de réactiver inventivement les victoires refoulées que ces nihilismes veulent forclore : ces victoires, d’autant plus réelles qu’apparemment paradoxales, constituent l’enjeu effectif des désorientations qui se déploient actuellement sous des horizons d’angoisse « apocalyptique ».