Réécrire
la philosophie avec la mathématique dans une perspective Grothendieckienne
(Séminaire
mamuphi, 17 novembre 2018)
-
Charles Alunni -
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Je proposerai une approche plus spécifiquement philosophique de la Philosophie synthétique de la mathématique contemporaine. Mais,
comme tous les grands livres, il faut bien dire, dès l’abord, que celui de
Fernando Zalamea est irrésumable, exigeant tout simplement que le lecteur
potentiel s’y attèle, quel que soit son point de vue : mathématique et/ou
philosophique.
Premier
point : je présenterai ce qu’on pourrait
appeler le Principe général d’une
pensée synthétique, qui est l’aspect le plus philosophiquement exotérique de l’entreprise.
Dans un article récemment publié en Italie, et qui
est une sorte de Manifeste
fédérateur, Zalamea propose un « pamphlet » en faveur de la pensée
synthétique à l’aube du XXIème siècle, en indiquant que ces termes
méritaient quelque éclaircissement : le
pamphlet – « opuscule à caractère agressif » selon le
dictionnaire – implique un combat avec des armes légères mais néanmoins
d’assaut. La pensée implique toute
forme de croisement entre science, art, philosophie, essai critique et combat
systématique contre les compartimentations étanches et épuisées. La synthèse, quant à elle, s’oppose à
l’analyse, d’après des polarités bien définies telles que composition versus décomposition, relations versus éléments, extérieur versus intérieur, impureté versus stérilisation, théorie des
catégories versus théorie des
ensembles. En bref, le XXIème siècle nous invite à une réflexion
profonde sur l’ensemble du spectre intellectuel contemporain qui est le nôtre.
Le XXème siècle aura donc subi une si
forte influence du tournant linguistique analytique anglo-saxon (à certains
moments brillante, et à d’autres tout simplement déplorable), qu’il est
maintenant temps de formuler une
contre-proposition en vue d’une nouvelle ouverture non dogmatique de la
pensée.
Fernando prend un exemple fondamental en la
personnalité de Gottlob Frege. Les multiples références à une « révolution
frégéenne » supposée dans le
cadre des fondements de la mathématique au début du XXème siècle,
sont un bel exemple de cette mythologie
qui perdure jusqu’à nous de manière obstinée. Si vous demandez à n’importe quel
logicien actif de notre époque en quoi
consiste cette « révolution frégéenne » supposée, vous découvrirez
qu’il s’agit là d’un événement tout simplement inexistant, d’un mythe
créé par les philosophes et les historiens « standards » de la
logique. En vérité, il est bien connu que la logique intègre 3 branches
fondamentales (la théorie des modèles, la récursivité et la théorie des
ensembles) dont la première, la théorie des modèles, a engendré les progrès
logiques majeurs des dernières décennies, des progrès que l’on doit à des
influences extrêmement claires et précises, mais
où la figure de Frege brille par son absence.
Dès lors, dans le cadre d’un développement de la logique mathématique, la position
particulière de Frege ne constitue qu’un mythe tenace. Par ailleurs, et plus
largement, si l’on pense au développement de la mathématique réelle, la figure de Frege est absolument hors contexte. Autre chose est
d’enregistrer l’impulsion de Frege, centrale et incontournable, pour Russell et
pour le développement de la philosophie analytique. Mais cela ne fait que
confirmer que « philosophie analytique » et « mathématique
réelle » ont toujours connu des chemins
divergents. Il faut donc désormais dissiper le premier grand mythe de la
philosophie analytique prétendant se fonder sur la mathématique.
Dès lors que la mathématique est infiniment plus
vaste que le couple logique classique
+ ensembles cantoriens, il convient
d’espérer qu’émerge une nouvelle influence de la mathématique réelle sur la pensée philosophique. Toute la Philosophie synthétique de la mathématique
contemporaine n’est rien d’autre que l’analyse extrêmement précise de ce
qui est l’objet fondamental de la « philosophie synthétique », ainsi
que du spectre des méthodologies mathématiques, mais également philosophiques et
critiques qui peuvent être activées en vue d’ouvrir de nouveaux domaines de la
pensée.
En mathématique comme en art, la source fondamentale
de l’invention et de la découverte émerge à partir d’une échelle de
contradictions, d’obstructions, de points aveugles, c’est-à-dire d’une liste
qui se situe au-delà de la stérilisation
analytique. L’un des tous premiers objectifs de ce que devrait être une
« philosophie synthétique » consiste à aborder ce réseau de pénombres
et de bords, aux Avant-postes de l’obscur
selon la belle formule de Gilles Châtelet, oubliés par les courants
« normaux » de la philosophie analytique.
Il convient ainsi de se souvenir que les moments les
plus créatifs de l’histoire de
l’humanité se situent précisément au-delà
du langage et par-delà la logique.
Que la philosophie néglige l’étude conceptuelle d’un Riemann, d’un Mahler, d’un
Monet, n’est qu’une barbarie acceptée par le système académique, puisqu’il
semble bien que la philosophie veuille limiter, de manière endogamique, sa
propre tâche à une discussion primaire, secondaire, tertiaire, …, n-aire de
systèmes philosophiques auto référents. Curieusement, la philosophie
(analytique) s’est soigneusement enfermée en elle-même pour explorer, avec une
précision inouïe, des territoires intérieurs incroyablement pauvres.
La créativité – qui est oscillation, mouvement
pendulaire, rupture, perspectives inégales – ne peut se comprendre qu’à partir
d’un conglomérat synthétique de
circonvolutions, ce qui explique le peu d’attention de la philosophie
analytique envers les potentialités créatrices en général, et mathématiques en
particulier. La créativité mathématique,
comme la créativité artistique, n’est
autre qu’une incessante circonvolution.
L’invention des corps
finis et des groupes de Galois
tourne autour de l’obstruction obtenue à partir de l’analyse locale des
équations : Galois incite, textuellement, à l’étude d’une « métaphysique » des équations. Les
surfaces de Riemann tournent autour du problème de la multivalence de certaines
fonctions complexes, et elles permettent d’inclure structuralement le Multiple dans l’Un. La « marée
croissante » de Grothendieck couvre un objet analytiquement
incompréhensible grâce à une catégorie de cercles qui permettent de le
comprendre synthétiquement par
rapport à son environnement.
Dans nombre de cas, seule une vision synthétique, grâce à un réseau sophistiqué de cercles,
permet de faire avancer la mathématique.
Il convient à ce propos – et vous noterez ici les points
communs multiples de l’entreprise de Fernando Zalamea et celle de Gilles
Châtelet – de réécrire, deux cents ans plus tard, le Brouillon Général de Novalis, ce grand précurseur de tout ce qui
est trans, grâce à l’infinie variété
du transit tel qu’il s’est présenté
au XIXème et au XXème siècles.
L’objet de la Philosophie
Synthétique (comme l’a compris au moins en partie la Philosophie
Continentale) doit affronter nombre de fragments de la connaissance que la
Philosophie Analytique a considérés comme insaisissable
ou parfaitement incompréhensibles :
à savoir, qu’il s’agisse de contradictions, de points aveugles, de bords
vagues, des fonds obscurs de la vérité, de cette pénombre imprécise où éclate
la créativité et les potentialités esthétiques.
La métaphysique,
loin de mourir, n’a jamais été aussi vivante, grâce à l’horreur engendrée par
ceux qui voulaient l’assassiner. Je renverrai volontiers sur ce point, tant à
la solidarité d’Alain Badiou, qu’à un texte tout à fait inconnu de Gaston
Bachelard paru en 1933 et consacré à Spinoza.
Par sa proposition, Fernando Zalamea conteste de facto l’opposition entre sciences de
la nature et sciences de l’esprit et, de manière encore plus profonde, le dispositif kantien de la
connaissance, en réincorporant la
métaphysique dans son cadre rationnel. Par ailleurs, l’entreprise de Zalamea
participe de ce que cet aspect
synthétique soit extirpé du schème kantien, comme ont tenté de le faire
Gilles Châtelet ou Guerino Mazzola.
Je laisse ici de côté ce qui pourrait lier étroitement
cette dimension synthétique et la dialectique hégélienne dont on sait
qu’elle ne laisse pas indifférents nombre de mathématiciens tels que Bill
Lawvere ou, de manière implicite, Alexandre Grothendieck (cf. Mélès).
J’en viens maintenant à un aspect plus détaillé et
fort novateur de la Philosophie synthétique
des mathématiques contemporaines.
Je ne m’attarderai pas sur les lignes de continuité
avec la Préface du Lautman de 2006,
mais je citerai simplement quelque point clé :
« L’œuvre d’Albert Lautman en philosophie
mathématique apparaît comme un tournant profond, ouvrant à une véritable
compréhension de la créativité en mathématiques et de ses rapports avec le
réel. [C’est] un carrefour où convergent les mathématiques modernes,
l’invention mathématique de pointe, les liaisons structurelles ou unitaires du
savoir mathématique, et enfin les tensions dialectiques et métaphysiques qui
sous-tendent l’activité mathématique […] Lautman aborde l’émergence de
l’inventivité dans le très large spectre du développement des mathématiques réelles […] Il y décèle des modes de
construction, structuration et unification qu’il relie à une interprétation
platonicienne précise où de puissants couples d’Idées servent à organiser
l’édifice des mathématiques effectives […] Lautman consiste tout d’abord dans
ce qu’il a aujourd’hui à nous dire.
Ses idées, sa méthode, ses paris sont maintenant plus saisissants que
jamais », p. 17-18 d’Albert Lautman, Les
mathématiques, les idées et le réel physique.
Un point important pour la suite du cheminement de
Zalamea est le rapprochement étroit qu’il opère entre la philosophie lautmanienne et les concepts fondamentaux de la théorie mathématique des catégories :
« La plupart des schémas de structure et des schémas
de genèse étudiés par Lautman dans sa thèse principale peuvent être précisés
et, surtout, étendus, grâce à l’aide de la théorie des catégories […] Lautman
décrit souvent le fonds conceptuel implicite dans certaines techniques de la
théorie des catégories : foncteurs en topologie algébrique (description
des théorèmes de dualité de Poincaré et d’Alexander), foncteurs représentables
en variétés (description de la montée vers une surface universelle de
recouvrement et de la hiérarchie d’isomorphismes intermédiaires liés aux
sous-groupes du groupe fondamental), adjonctions logiques (description d’une inversion entre le théorème de
complétude de Gödel et le théorème d’Herbrand), allégories libres (description
d’une “structure qui soit comme un premier dessin de la forme temporelle des
phénomènes sensibles”). Au fond, lorsqu’il soutient qu’il faut admettre “la
légitimité d’une théorie des structures abstraites, indépendantes des objets
reliés entre eux par ces structures”, Lautman est très proche d’une théorie
mathématique orientée vers les relations structurelles au-delà des objets : la théorie mathématique des catégories
[…] Il est impossible de ne pas situer ses idées dans l’environnement de
la théorie des catégories : que ce soit dans le va-et-vient entre catégories abstraites (“Dialectique commune”) et
catégories concrètes (“théories mathématiques distinctes”), dans les objets
libres (“indétermination de la Dialectique”) dont l’applicabilité externe sur tout le spectre mathématique est
précisément conséquence de leur indétermination, ou dans les diagrammes,
croquis et limites qui permettent d’ébaucher les grands schémas des échanges
mathématiques », ibid., p. 31
et 32.
Contrairement à l’habitude de la plupart des
philosophes des mathématiques (pour ne rien dire des tenants de l’école analytique,
et par opposition aux mathématiques élémentaires bien trop pauvres pour laisser
apparaître l’aspect prolifique et vraiment créatif de la discipline), Fernando
définit, à partir du champ effectif de la
mathématique contemporaine, et non à
partir de la philosophie (inversant ainsi la flèche analytique), trois
catégories fondamentales spécifiant les mécanismes internes et
internes/externes d’une mathématique en
acte 1) la mathématique éidale ;
2) la mathématique quidditale et 3)
la mathématique archéale.
Il est notable que ces trois chapitres fassent suite
à celui entièrement consacré à Grothendieck et à « la haute créativité
mathématique ».
Zalamea affirme sa conviction que la mathématique la
plus avancée pourvoit la philosophie de nouvelles
problématiques et de nouveaux instruments. Au sein d’un transformisme universel – présent depuis
les origines de la philosophie grecque et, dans le domaine mathématique,
désormais codifié dans la théorie mathématique des catégories –, il a toujours
été possible de détecter un double
mouvement se réajustant perpétuellement : 1. des séries oscillantes de montée et de descente dans la
compréhension ; 2. une recherche d’invariants
derrière ces oscillations naturelles. Éidal
(de eidos [Idée]) sera le
mouvement d’ascension ; quiddital (de quidditas
[ce qui est]) le mouvement de descente ; et archéal (de arkhê [principal]) sera la recherche d’invariants conceptuels dans les
différentes formes de transit.
I. Commençons
par la mathématique éidale que Zalamea tire de son analyse
de la haute mathématique en action de
Serre, de Langlands, de Lawvere et de Shelah. Dans son étymologie même, eidos implique un entrelacement de voir (idein) et de savoir (oida). En
« s’élevant » jusqu’au monde des idées, l’observateur contemple un
paysage ouvert, depuis une perspective plus haute, et il peut « voir » plus loin. Une vision
étendue implique un savoir plus ample. En
mathématiques, l’intérêt pour les « grandes » idées n’est pas
différent : elles ouvrent un immense domaine d’action, grâce auquel des programmes de travail sont organisés, des
horizons défrichés, et des sous-spécialistes orientés. En retour, les idées se combinent avec des images (eidola), comprenant souvent de
surprenantes transfusions de forme.
Certaines contributions contemporaines fortes dans le domaine mathématique
répondent, de manière technique, à
des distillations sophistiquées de
forme dans le monde conceptuel des idées mathématiques.
Derrière
la question centrale de la phénoménologie – comment transitons-nous entre l’Un et le Multiple ? – avec ses
sous-questions polaires : comment unifions-nous les phénomènes au moyen
des catégories, et comment multiplions-nous l’universel dans le divers ? –
derrière cette question se cachent des modes
de transformation cruciaux de la connaissance et du monde naturel. Médiations, hiérarchisations, concaténations,
polarisations, inversions, corrélations et triadifications, par exemple, sont
des séries de transformations conduisant à une explication partielle de
catégories universelles, aussi bien dans le cadre de la connaissance (en
réorganisant l’héritage Kantien concernant le transit entre noumène et phénomène) que du monde physique.
Je
ne prendrais ici, pour l’une de ses illustrations mathématiques, que le cas de
Bill Lawvere. La capacité de la théorie des catégories à axiomatiser, avec une très grande précision, le tissage fondamental entre des
considérations statiques (états, points, objets) et des considérations
dynamiques (procès, voisinages, morphismes) est l’une des raisons profondes de
son succès. La théorie présente un va-et-vient
permanent entre les trois dimensions basiques de la sémiotique, en
soulignant traductions et corrélations pragmatiques (comparaisons
fonctorielles, adjonctions), à la
fois dans les aspects sémantiques (classes canoniques de modèles) et dans les
aspects syntaxiques (ordonnancement des
types). Dans la vision de Lawvere, on trouve une opposition – en réalité, un déploiement
à partir de cette opposition – de deux classes de catégories correspondant
à « l’Être » et au « Devenir », entre lesquels vibre une
« unité et identité des opposés » donnant naissance à de remarquables
conjectures mathématiques, sur un terrain intermédiaire entre l’ascension vers le général (« d’en
bas, à partir de l’espace réel »), et la descente vers le particulier (« du haut, à partir des algèbres
classificatoires abstraites »).
Cette
union entre statique et dynamique anticipée
par Novalis, est réalisée avec une
très grande originalité en théorie des catégories. Une combinatoire naturelle des niveaux permet de
représenter un même objet simultanément comme
fixé (dans une catégorie donnée) et variable (selon ses transformations
fonctorielles). L’aphorisme de Schlegel liant
universalité et transformation est incarné de manière précisément sophistiquée
en théorie des catégories. Les universaux de la théorie sont toujours des universaux dynamiques, qui ne sont
jamais rigidifiés en un Absolu fixé. L’ensemble complet des instruments
catégoriques – composition, morphismes, transformations naturelles, esquisses,
limites, adjonctions, faisceaux, schèmas, etc. – est converti en un arsenal technique extrêmement puissant
qui revitalise de manière inattendue la dialectique romantique entre l’Être et
le Devenir. Je renvoie à ce propos au très bel ouvrage de Benoit
Timmermans, Histoire philosophique de
l’Algèbre Moderne. Les origines romantiques de la pensée abstraite.
II. La mathématique quidditale est quant à elle extirpée des travaux d’Atiah, de Lax,
de Connes et de Kontsevich.
Ici, la mathématique – grâce à la révolution
spectaculaire de Riemann – sera la discipline nous conduisant à codifier les structures profondes
sous-tendant le monde naturel. Ce
néologisme quiddital (de quidditas [ce qui est]) désignera le
processus de descente des
constructions hautement abstraites des mathématiques contemporaines, ainsi que
leur application au monde physique (« ce qui est »). Cet
« être » se subdivise en une opposition tendue entre
l’ « essence » (ousia)
et l’ « existence » (huparxis),
en un contrepoint <contrapunteo, counterpointing> de
transfusions du réel qui devrait nous rappeler la dialectique mathématique
entre essence et existence étudiée par Lautman. À nouveau, Zalamea note que l’intérêt profondément philosophique de ces
résultats de haute mathématique n’existe pas dans le cadre des mathématiques
élémentaires.
Un
caractère extrêmement important de ce dispositif est sa réversibilité. Son paradigme se trouve dans la confrontation de
Peter Lax et de Michael Atiah. Chez Lax, l’approche de la quidditas consiste en une sorte d’oscillation pendulaire, à l’inverse
du mouvement observé chez Atiyah. Ce dernier effectue une descente de l’éidal dans le quiddital –
de la maîtrise technique d’Atiyah en topologie algébrique, on passe à son
application ultérieure au Théorème de l’Indice. Inversement, chez Lax, une très concrète pragmatique quidditale originaire conduit à une montée vers l’éidal, pour pouvoir ensuite se projeter sur le fragment de réalité
initial. De fait, si le « cœur » mathématique de l’effort de capture
du monde physique doit se trouver dans les équations
différentielles partielles, et si une « tomographie » adéquate de
ce cœur doit se trouver dans les calculs
computationnels des solutions de ces équations, alors la connaissance située
à l’intersection de ces deux domaines
– précisément la spécialité de Lax – permettra de décrire quelque chose d’un
« fonds réel » de la mathématique. C’est la définition même de la tomographie comme procédé radiographique donnant un cliché non
d’un organe total, mais d’une coupe horizontale, verticale ou oblique.
Ce qui offre une vision plus détaillée de l’intérieur
de l’organe et permet de détecter,
par exemple, de petites métastases.
On
pourrait prendre également l’approche d’Alain Connes du quiddital à partir de l’émergence du groupe de Galois
« cosmique » (dû à Cartier) qui est proche du groupe de Galois
« absolu » en théorie des nombres : c’est là une forme de transit entre une configuration éidale bien connue (groupe absolu) et
une configuration quidditale à
explorer (groupe cosmique).
III. La mathématique archéale est enfin découverte et exhumée sur la base de l’analyse
des travaux de Freyd, de Simpson, de Zilber et de Gromov.
Derrière
le processus de montée et de descente décrit précédemment, derrière les
oscillations pendulaires entre fragments d’idéalité
et de réalité, derrière ce que
nous avons appelé la dialectique bipolaire
entre l’éidal et le quiddital – c’est-à-dire derrière le transit incessant dans les deux directions
entre concepts et données, entre langages
et structures, entre mathématique et physique, entre imagination et
raison – ont surgi dans la
mathématique contemporaine ces profonds archétypes
par lesquels le transit peut être stabilisé,
les polarités opposées médiatisées,
et les mouvements pendulaires balancés.
Avec
le néologisme archéal (de archê, « principe » ou
« origine »), Zalamea désigne la recherche (et la découverte), dans
la mathématique contemporaine, d’invariants
remarquables permettant de contrôler en profondeur les transits, et ce sans aucun besoin de les ancrer dans un sol
absolu. Ces invariants servent de « commencements » (archô) relatifs, « commandant » (arkhên) le mouvement à certains niveaux donnés (dans des catégories concrètes spécifiques).
C’est donc une conception révolutionnaire
qui est apparue de manière
théorématique dans la mathématique contemporaine : le registre des universaux qui peuvent se dissocier de tout
absolu « primordial », c’est-à-dire d’universaux relatifs qui règlent le flux de la connaissance. C’est là le registre des
« décantations de l’universel » ; Zalamea aborde ensuite la
contradiction terminologique apparente d’« universel relatif » (tiré
de Grothendieck), ce qui donnera lieu à une nouvelle aporie synthétique fondatrice (non analytique, c’est-à-dire non fondationnelle) de la mathématique.
Comme
avec Grothendieck, la dialectique de l’Un
et du Multiple trouve l’une de ses expressions les plus heureuses dans la
pensée catégoricienne, où un objet
défini au moyen de propriétés universelles dans des catégories abstraites,
apparaîtra à son tour comme multiple
au regard de la pluralité des catégories concrètes où il « s’incarne ». L’Un et l’Universel
entrent en parfait contrepoint, et dialoguent avec le multiple et le contextuel.
Zalamea
note au passage le fait que dans la mathématique contemporaine, de délicats
problèmes philosophiques dépendent de réflexions
théorématiques partielles, et que c’est l’une des grandes forces de ces
mathématiques avancées, comparées aux mathématiques élémentaires où, par manque de complexité, ne peuvent
apparaître des réflexions similaires. Le bas niveau de complexité des
mathématiques élémentaires se révèle être une véritable obstruction d’un point de vue philosophique.
Maintenant, une note concernant la logique mathématique et, en
conclusion, une citation de Grothendieck.
Les
plus éminents logiciens mathématiciens des dernières décennies du XXème
siècle (Shelah, Zilber, Hrushovski) ont souligné l’émergence de noyaux géométriques profonds et cachés,
sous-jacents derrière les
manipulations logiques – ce qui a totalement échappé aux philosophes
analytiques. La logique mathématique contemporaine en est venue à démontrer comment une protogéométrie précède
nécessairement une logique. Ce qui est en jeu ici, c’est donc une situation
qui conduit à renverser radicalement –
à nouveau sous une forme quasi orthogonale – l’approche habituelle de la
philosophie analytique. En vérité, les changements dans la base logique
codifient la déformabilité des (quasi-)objets mathématiques à travers des
transits relatifs, ce qui permet de dépasser
la « rigidité » classique des objets au sein d’un univers supposé
absolu.
Dès
lors, dans le cadre de la mathématique contemporaine, un objet n’est pas
quelque chose qui « est », mais quelque chose qui est dans le procès de l’être, et ces
occurrences ne sont pas situées dans un
tissu logique, mais dans un spectre
initial de protogéométrie. Les
conséquences pour une ontologie de la mathématique sont immenses et radicalement innovantes.
De toutes ces lectures mathématiciennes, il ressort que les questions
concernant un « quoi » et un « où » absolus – dont les
réponses devraient soi-disant décrire ou situer les objets mathématiques une
fois pour toutes (que ce soit dans un monde d’ « idées » ou dans
un monde physique « réel », par exemple) – sont tout simplement des
questions mal posées. Et c’est
autour de cette question que Zalamea opère pour nous un rapprochement qui me semble
fondamental – et au centre stratégique de sa Philosophie synthétique :
« De
ses grandes orientations générales à ses concrétisations techniques les plus
particulières, l’œuvre de Grothendieck livre un paradigme fondamental que nous
aimerions appeler pratique d’une
mathématique relative. Les stratégies de Grothendieck peuvent en effet être
comprises, au sens conceptuel, comme proches des modulations relativistes
qu’Einstein a introduites en physique. De manière technique, Einstein comme
Grothendieck manipulent le cadre de l’observateur et la dynamique partielle de
l’agent dans le processus de connaissance […] Grothendieck produit en
mathématique non seulement un « tournant copernicien », mais
également un “tournant einsteinien” […]. Nous avons affaire à une vision qui se ramifie à travers toutes
les mathématiques de l’époque, et qui est aussi capable de donner lieu à un fort tournant Einsteinien en philosophie
des mathématiques.
Une
fois assumé le mouvement des observateurs, l’intérêt de la théorie de la
relativité d’Einstein consiste à trouver des invariant appropriés (qui ne
soient ni euclidiens, ni Galiléens) derrière
le mouvement. De la même manière, une fois assumé le transit des objets mathématiques, l’intérêt de la mathématique relative de Grothendieck
consiste à trouver des invariants appropriés (ni élémentaires, ni classiques) derrière le transit ».
Je
conclurai donc avec Grothendieck et le premier texte manuscrit connu écrit de
sa main, texte où il s’exprime pour la première fois sur la mathématique.
Grothendieck est alors seulement âgé de 20 ans ; il est essentiellement
autodidacte et n’a acquis sa vision des mathématiques que par lui-même :
« Il
serait trop hâtif de considérer les constructions mathématiques actuelles et
leurs méthodes générales comme fondées sur une logique universellement
contraignante et totalement intuitive. Un développement mental étendu et des
études brillantes, une pénétration progressive dans l’« esprit des
mathématiques » [en français dans le texte] sont nécessaires pour
s’élever soi-même au point de vue actuel des mathématiques et maîtriser
véritablement l’abstraction […] Comme tu l’as vu, pour les mathématiciens ce
fut un lent processus que de se frayer un chemin vers les principes
fondamentaux de leurs concepts ; presque contre leur gré, ils se sont
longtemps détournés du formalisme non résolu de l’algèbre classique et de
l’analyse, de manière à briser leurs concepts, leurs théories et leurs
résultats en leurs parties proprement élémentaires. On peut affirmer qu’ils y
ont réussi, et que certains d’entre eux ont finalement développé un état
d’esprit qui les a conduits à rechercher les fondamentaux de chaque définition
et, de là, à explorer les éléments formels essentiels à chaque théorie et à
chaque théorème, ce qui a pu ainsi leur permettre de restructurer ce qui était
observé d’une théorie déjà connue, ou de prolonger cette théorie grâce à des
conclusions encore plus générales ».
On
entend déjà ici, en 1948, la voix d’un Grothendieck bien plus tardif.
Juste
un point sur le dispositif essentiellement grothendieckien de Zalamea et sur sa
proximité essentielle à une certaine pensée hégélienne :
« Le
tissage mathématique serré entre le réel et l’idéal ne peut être réduit à une seule de ses polarités et mérite par
conséquent d’être observé à travers la conjonction
de points de vue philosophiques complémentaires. Nous pensons que toute
réduction ou toute prise de parti préemptive empêche tout simplement la
contemplation des spécificités du transit
mathématique […] Nous voulons montrer que l’une des motivations
essentielles et fondamentales de ce travail est le désir d’élaborer, de manière
à réfléchir sur les mathématiques, une sorte de faisceau qui nous permettrait de réintégrer et de “recoller”
certains points de vue philosophiques complémentaires. Comme cela apparaîtra
clairement dans le Deuxième partie, la notion de faisceau mathématique est probablement le concept distinctif
fondamental autour duquel l’élaboration des mathématiques contemporaines débute,
avec un nouvel élan et tous ses instruments extraordinaires de structurations, de géométrisation, d’assemblage,
de transfert et d’universalisation ; ainsi, la
tentative de voir la mathématique à
partir d’un faisceau de perspectives également complexes devient naturelle. Pour accomplir cette tâche,
nous aurons à délimiter certaines “conditions de cohérence” entre perspectives
philosophiques complémentaires, de manière à poursuivre avec quelques esquisses
de “faisceautage” (sheaving) ou de
“synthèse structurale” », p. 15.
Il
est à noter que ce balayage médiateur entre l’analytique et le synthétique est
appelé « une transformée de Grothendieck ».
Enfin
cette citation néo-hégelienne trouvant un écho direct dans la littérature
critique contemporaine :
« Nous
avons vu également comment la hiérarchisation de la mathématique implique un
processus incessant d’autoréférence
qui donne lieu à une connaissance récursive des (quasi)objets et des processus
en jeu : le savoir se distribue en couches et en strates (la mathématique
comme architectonique), et l’interrelation des informations locales offre des
pistes au sujet de la vision globale des “êtres” mathématiques […]
Bien
que l’influence extensionnelle/analytique/ensembliste ait été jusqu’à présent
prépondérante en mathématique, sa contrepartie
intentionnelle/synthétique/catégorique devient chaque jour toujours plus
pertinente, et une nouvelle “synthèse de
la dualité analyse/synthèse” est à l’ordre du jour. Bien entendu, l’autoréférence tout juste mentionnée
entre guillemets non seulement n’est pas contradictoire, mais elle exerce une force multiplicatrice dans une hiérarchie de la connaissance. »
— Je vous renvoie ici à l’entreprise de
relecture de la Science de la logique
hégélienne par Franco Chiereghin, Rileggere
la Scienza della logica di Hegel.
Recorsività, retroazioni, ologrammi,
Roma, Carocci editore, 2011. C’est une lecture qui intègre la Science de la logique dans le langage
des systèmes complexes : récursivité,
rétroactions, hologrammes et autoréférence.
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